AUTORITE DANS LA SOCIETE CIVILE
Dieu, dont l'action s'étend aux plus petites choses, ne demeure certes pas 'étranger aux événements qui préparent et qui consomment les révolutions. Il les permet ou les provoque ; il les dirige vers ses fins. C'est lui, dit le prophète Daniel, qui change les temps, qui transfère les puissances, et qui établit les empires 1 . L'Église, témoin de ces bouleversements, de ces révolutions, de cette chute et de cette élévation des empires, sans connaître toujours les desseins cachés de Dieu, se soumet au pouvoir qui gouverne, concourt au maintien de l'ordre, prêche à tous la conciliation et la paix, cherche à réunir ses enfants dans la poursuite des intérêts d'un ordre supérieur. Les chrétiens qui s'inspirent de son esprit ne provoquent pas les révolutions, car elles peuvent amener d'immenses malheurs ; ils subissent plutôt les événements qui se . succèdent, s'efforçant, dans la sphère de leur action, *de tirer de ce qui est le meilleur parti possible, dans l'intérêt du bien public. Tertullien, dont nous venons de citer les paroles, prenait à témoin les ma-
ie nom de fait accompli, et qui ne tend qu'à substituer le fait matériel au droit. » Parce que, dit le pontife, là où la religion « est bannie de la société civile, et la doctrine et l'autorité de la « révélation rejetées, la vraie notion de la justice et du droit hu- « main s'obscurcit et se perd, et la force matérielle prend la « place de la justice et du vrai droit, on voit pourquoi quelques « hommes, ne tenant aucun compte des principes les plus certains « de la saine raison, osent proclamer que la volonté du peuple, « manifestée par ce qu'ils appellent l'opinion publique, ou de « telle autre manière, constitue la loi suprême, indépendante de t tout droit divin et humain, et que, dans Tordre politique, les c faits accomplis, par cela seul qu'ils sont accomplis, ont la valeur « du droit. » [Encyclique Quanta cura, du 8 décembre 1864. . 1 Daniel, h, 2t.
gistrats romains qu'il n'y avait pas de conspirateurs parmi les chrétiens.
§ 3. — NOUS DEVONS RESPECTER LES ORDRES DE NOS SUPERIEURS ET OBEIR AUX LOIS DE NOTRE PATS.
I. L'obligation d'obéir aux lois est une conséquence naturelle du principe d'autorité. Chacun de nous devant se soumettre à Tordre général établi par la Providence pour le gouvernement du monde, il suit que nous devons obéir à l'Église en ce qui concerne les choses spirituelles et à la puissance séculière dans les choses temporelles.
« Celui qui résiste à la puissance, dit saint Paul, « résiste à l'ordre de Dieu; or ceux qui résistent à y « Dieu s'attirent leur condamnation. Le prince est le ■ « ministre de Dieu, pour le bien; soyez donc soumis^! « non par la crainte du châtiment, mais pour satis- i u faire à un devoir de conscience. îtendez à chacun « ce qui lui est dû. » Et le prince des Apôtres: « Soyez soumis, en vue de Dieu, à toute créature, au a roi, comme au plus élevé en dignité, ai aux minis- « très délégués par lui; car telle est la volonté de « Dieu 1 . » Ces paroles ne sont que le commentaire de ce qu'avait dit Notre^Seigneur : Rendez à César ttqà • est à Céntr, et « Dieu ce qui est à Dieu. Il n*ja pas (fantagonisme entre César et Dieu; tout ce que le f rince a de droite légitimes, il le tient 4e Dieu, IAh*»* 1 que nous respections Dieu et que bous suivions les dispositions de sa providence, en obéissantaux puis-
» Ép. aux Romains, xm, i-7 ; I» Ép. de saint Pierre, n, «3.
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sauces sécuHèïres dans Tordre temporel, comme nous le respectons et nous nous conformons à ses Tolontés en obéissant aux puissances ecclésiastiques dans l'ardre spirituel.
Les Pontifes et lés Césars nous imposent une obligation morale, parce qu'ils sont les ministres de Dieu pour le bien.
Nous marchons avec assurance sous la conduite de ÏÉgltoe/ bien certains qu'assistée du Saint-Esprit, elle ne nous demandera jamais rien qui ne soit bon et saint.
Nous ne pouvons pas avoir la même confiance dans les lois émanées de l'autorité séculière, laquelle peut s'égarer. Combien de fois n'a-t-elle pas abusé de la force ou n'a-t-elle pas été entraînée dans une mau- ■ ïaise voie par deitmestes passions ! Cependant, comme ^ tont serait bouleversé dans la société, si chacun se • *»ndaH juge de l'équité des lois, et ne devait les obser- ! ver qu'autant qu'il les aurait approuvées, la présomption est en faveur du pouvoir établi; ce qu'il commande doit être observé, sauf le cas d'une injustice manifeste, auquel cas le chrétien redirait avec les Apôtres : // vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. Nous appliquons à toutes les lois d'ordre public, à toutes les mesures d'administration auxquelles les employés des gouvernements civils peuvent être obligés éprendre part, ce que saint Augustin a dit des soldats: « ïl appartiettt au prince de décider, et le de- « voir des militaires est d'aller aux combats auxquels « dqgprdres supérieurs les appellent. L'homme justo « peut donc combattre sous un roi sacrilège, quand « il est certain que ce quto lui commande n'est pas
a contre la loi de Dieu, et aussi quand il n'est pas « certain que ce soit contraire à cette loi; de sorte « que, si le prince était alors coupable d'injustice « dans les ordres qu'il donne, le soldat ne serait pas « moins innocent pour s'être soumis à Tordre qui lui « est prescrit de servir f . »
IL II ne faut pas néanmoins conclure de ces principes, tout incontestables qu'ils sont, que l'on offense .gravement Dieu toutes les fois que l'on transgresse un commandement de l'autorité légitime. La gravité de la faute dépend de mille circonstances que nous ne pouvons pas exposer en détail ; elle dépend surtout de l'importance même de la loi, du scandale qui peut résulter de la désobéissance, de l'intention suffisamment connue du législateur, qui a pu, relativement à certains règlements de police, ne pas vouloir user de | toute l'étendue de son droit, en imposant une obligation rigoureuse. L'interprétation communément ad« mise dans la pratique, la conduite des hommes sages, l'enseignement des pasteurs, dirigent suffisamment à cet égard la conscience des fidèles.
L'Église, qui s'adresse plus directement à la conscience que la puissance séculière, parce qu'elle tend à former le cœur par la sainteté de ses ordonnances, a toujours l'intention d'obliger, quand elle porte des lois. Nous devons, je ne dis pas les subir, mais les accepter toutes avec respect et les observer fidèlement, dans le temps qu'elle a marqué, et de lama- ; nière qu'elle a déterminée. S'il se rencontre dans l'exécution des difficultés qui nous rendent morale-
1 Livre contre Fauste, xxn, 75.
T ment impossible l'observation de la loi, nous en sommes dispensés par là même; l'Église n'a pas eu l'intention d'urger la rigueur de ses préceptes au point de compromettre notre santé. Quand il n'y a pas une véritable impossibilité, mais seulement des difficultés, des embarras plus ou moins graves, nous avons recours aux supérieurs, pour obtenir d'eux une dispense. Dans ce cas, il importe de procéder de bonne foi. Si nous trompons l'autorité par de fausses allégations, en faisant valoir des motifs qui n'ont en réalité rien de sérieux ; si, par négligence ou de dessein formé, nous lui laissons ignorer le véritable état des choses, la dispense ne décharge pas notre conscience devant Dieu.
Indépendamment des dispenses particulières, les coutumes locales formées sous les yeux de l'autorité ecclésiastique, et sans aucune réclamation de sa part,
^peuvent tempérer et même enlever pleinement l'obligation d'une loi. L'Église a poussé si loin sa condescendance pour les désirs présumés du peuple, quand ils n'ont rien de contraire à ses véritables intérêts, elle a tant d'égard pour les mœurs d'une province ou d'une nation, qu'elle consent à laisser tomber la rigueur d'une loi, quand pendant un certain temps cette loi a cessé d'être observée, bien qu'elle soit encore maintenue dans les autres pays,
La condescendance de l'Église ne va pas, on le pense bien, à autoriser, sous le nom de coutume, les abus particuliers que la corruption des mœurs, ou le défaut de respect pour l'autorité , aurait introduits, ou qui énerveraient la discipline; elle ne favorise que les usages légitimes véritablement utiles, tels que les cours d'ikstr. m. 13
supérieurs auraient pu les établir eux-mêmes dans l'intérêt de la communauté. Pour ne pas se méprendre sur cet article, les fidèles doivent considérer si les usages dont on se prévaut sont généralement suivis, môme par les hotnmes consciencieux ; s'ils sont approuvés par les premiers pasteurs. Quand le Saint- Siège n'a pas condamné une coutume, quand les pasteurs la suivent, les fidèles ont lieu de présumer qu'elle est légitime. « Dans quelque Église que vous « soyez, dit saint Augustin, suivez-en les usages '. »
§ 4. — CONCLUSION. — L'ÉGLISE ET LA DEMOCRATIE MODEM». — RESPECT DE L* AUTORITE.
On voit, par les principes que nous avons exposés . dans cette leçon, avec combien de vérité un homme | célèbre a pu dire de nos jours : « L'Église catholique « est une grande école de respect. » Elle relève es ennoblit l'obéissance en nous montrant la véritable 1 origine du pouvoir, dans la société civile comme dans la société religieuse, dans la famille comme dans TÉtat; elle nous apprend à respecter l'autorité en ellemême, à la respecter dans ceux qui en sont les dépositaires, à la respecter dans ses ordonnances, par une obéissance religieuse à ce qu'elle nous prescrit, selon Tordre de la divine Providence.
Aurions-nous dû prévoir que ce respect, qui est une si précieuse garantie d'ordre et de paix pour la société, serait un jour reproché à l'Église, qu'on lui en ferait un crime aux yeux du peuple?
1 lettre 36, à Casulan.
% lW» et i* DiMoaum 223
Les révolutionnaires modernes ont traduit nos Pontifes et nos prêtres devant l'opinion publique, comme les ennemis de la démocratie, les ennemis de la liberté, du progrès et du bien-être du peuple, comme les complices et les auxiliaires du despotisme des gouvernements pour l'oppression du peuple, parce qu'ils (mt, dans tous les temps, recommandé le respect de l'autorité publique, l'obéissance aux pouvoirs établis. C'est sous ces inculpations odieuses que plusieurs ecclésiastiques ont été poursuivis, traînés en prison, assassinés sous le régime de la Commune.
L'Église ennemie du peuple, ennemie de la démocratie!... L'histoire donne le plus complet démenti à cette affirmation. Nous avons répété ailleurs ce que l'Église a fait dans tous les temps pour le bien des
> individus et pour le bonheur des peuples \ Cela n'est ignoré de personne.
* L'église complice du despotisme des gouverne-
, ments U. Quand il y a eu des abus de pouvoir, quand les peuples ont subi le joug d'un despote, l'Église en a souffert la première et plus que personne ; elle a fait entendre alors de généreuses protestations, et si elle a conseillé aux peuples de souffrir avec patience, en résistant d'ailleurs courageusement à des ordres injustes, c'était dans l'intérêt même des peuples, sur lesquels d'autres maximes et une autre conduite auraient attiré des calamités plus grandes. Elle a invariablement conseillé la douceur, l'amour du peuple, le respect des droits de chacun, à ceux qui avaient le pouvoir en main; mais, par despotes, les sophistes
! Toma II, leçon ix, p. lfi5*»ûi.
modernes entendent tous les chefs des gouvernements établis sur d'autres bases que celles d'une pure démocratie, et ils veulent envelopper dans une même condamnation et les gouvernements eux-mêmes et l'Église, qui a maintenu le principe du respect et de l'obéissance sous ces formes différentes de société.
Là est l'équivoque et le déplorable malentendu qui éloigne de l'Église une partie du peuple. On a dit à ce peuple, on a cherché à lui persuader que l'Église est l'ennemie de la démocratie et de la régénération sociale qui, seule, assurerait le bonheur des masses. Mais quelle est cette démocratie, quelle serait cette régénération?
Jusqu'à présent on avait entendu par démocratie l'état politique d'un peuple où tous peuvent avoir une part d'influence sur les affaires publiques du pays, où tous peuvent parvenir, par leur instruction et leur mérite personnel, aux premières charges, aux dignités les plus élevées de l'État. C'est bien l'idée que l'on se formait généralement de la démocratie; entendue dans ce sens, elle n'a jamais été condamnée ni blâmée en aucune manière par l'Église; il n'y a aucune opposition entre ce régime politique et les principes traditionnels de l'Église, qui, faite pour tous les temps et pour tous les lieux du monde, accepte indifféremment les gouvernements de chaque pays, trouve bonnes toutes les formes d'administration de la chose publique, dès lors qu'elles sont fondées sur la justice, qu'elles répondent aux besoins d'un peuple, qu'elles peuvent procurer son bonheur. Que l'on procure aux paysans, aux ouvriers, une plus grande somme d'instruction et de bien-être,pourvu qu'on pourvoie en même
i l'églisb et la dbmocratœ 225
temps à leurs besoins spirituels, qu'on attache une importance au moins égale à leur moralité, l'Église n'y trouvera rien à redire. Dans cette démocratie , elle maintiendra les grands principes d'ordre public, elle recommandera le respect et l'obéissance, comme elle les rappellerait dans un état monarchique, parce que, dans l'un comme dans l'autre, elle voit dans l'autorité publique une émanation du pouvoir souverain de Dieu, source première de tous les droits, règle suprême de justice d'après laquelle ils doivent être exercés.
Mais les sophistes modernes entendent autrement la démocratie ; ils veulent une souveraineté du peuple qui ne relève pas de Dieu, qui soit indépendante de Dieu, n'ayant pas d'autre règle souveraine pour justifier ses actes que sa volonté. Ils veulent, comme nous ^ l'avons dit ailleurs, une nation sans foi, sans religion, sans Dieu; une nation qui ne croie ni à la vie future ni à l'âme, mais seulement au temps et à la matière, en un mot, une nation athée f . L'un de ces sectaires écrivait il y a peu d'années : « Les réformes sociales « ne peuvent être obtenues que par l'extinction des « croyances théologiques, » c'est-à-dire par la négation de Dieu et de l'âme.
Nous avouons sans aucune difficulté que l'Église ^'accepte pas, qu'elle ne peut pas accepter, qu'elle condamne hautement une pareille démocratie. Bien loin qu'elle puisse nous inspirer quelque confiance, que nous puissions respecter ses maximes et Tordre de choses qu'elle essayerait d'établir, elle n'est, à nos
1 Tome r% leçon ▼, Sur VAthèitnu.
2£ô- QPATRltai» COMMANDEMENT
yeux, qu'une grande et déplorable erreur, elle ne serait pour le peuple qu'un immense malheur, un principe de dissolution*
11b sont bien coupables ceux qui, par leurs écrits, font descendre dans le corps social ces doctrines funestes, a En pénétrant le peuple d'athéisme, de sen- «. sualisme et de morale indépendante, leur dirons- « nous avec un grand prélat, ne voyez-vous pas que « vous lâchez chez lui la bride à toutes les fougueuses «.convoitises; vous lui soufflez au cœur la soif ardente « des jouissances matérielles, vous lui enlevez la rési- «* gnation et l'espérance; vous lui rendez intolérables a, ses souffrances; vous prêtez des arguments terce, ribles à son envie; vous surexcitez ses plus dan- « gereuses impatiences... Je ne crains pas d'affirmer «• qu'une nation sans Dieu deviendrait, en dix ans, on « peuple effroyable ; on n'y peut arrêter un moment « sa pensée, sans frémir \ »
* Mgr Dupanloup, l'Athéisme st k péril social, 162, 163.
dévoies au supskisuss 22T