LEÇON XI
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Les supérieurs tiennent, et avec beaucoup de raison, à ce que leurs inférieurs soient dociles, exacts, fidèles dans l'accomplisse ment du devoir ; mais ils ne pensent pas toujours qu'ils ont eux-mêmes de grands devoirs à remplir. Ils se plaignent des défauts de ceux qui leur sont soumis, et ils ne se demandent pas s'ils ne sont pas en partie la cause des fautes de " fleurs inférieurs, par la manière dont ils se conduisent à leur égard. Cependant il est certain que tous ceux qui, à un degré quelconque, sont les dépositaires du pouvoir, doivent se considérer comme les ministres de Dieu pour le éœn, et qu'à ce titre ils sont tenus d'imiter, par leur charité et leur sollicitude, la bonté et les attentions paternelles de la divine Providence dans le gouvernement des hommes. Considérons d'abord les obligations communes à tous les supérieurs ; non» parlerons ensuite des obligations des parents à l'égard de leurs enfants.
§ 1, — • OBLIGATICTO GiNBKALBS DBS SBFéRIEtF«8.
I. Le premier devoir des supérieurs est d'être justes envers tous leurs inférieurs ; c'est-à-dire de ne rien
exiger d'eux au delà de ce qu'ils sont tenus de faire. Les chefs d'administration qui soumettent leurs subordonnés à des exigences arbitraires; les maîtres qui imposent à leurs domestiques, ou aux ouvriers, des travaux qui n'entrent pas dans les conventions faites; les supérieurs qui gênent la liberté de leurs inférieurs par la multiplicité et la sévérité de leurs commandements, commettent un abus de pouvoir et blessent la justice. L'injustice devient plus criante quand les inférieurs sont dans une plus grande dépendance. La pauvreté d'un domestique, la situation pénible d'un ouvrier qui a besoin de nous, peut-elle nous autoriser à nous montrer moins équitables envers lui?
La justice ne suffit pas à un supérieur ; il lui faut encore de la modération, de la douceur, nous dirions volontiers une bonté paternelle, dans l'exercice de son droit. Avez-vous été établis chefs, dit le Saint-Esprit, ne vous en enorgueillissez pas, mais soyez au milieu de vos frères comme ?un d'entre eux '. La nécessité de maintenir l'ordre demande que le supérieur soit vigilant et ferme ; mais, s'il est ferme, si parfois il est sévère par devoir, il doit toujours être père. Sans la fermeté, l'autorité ne serait pas respectée ; sans la douceur et la bienveillance, le devoir de l'obéissance n'est plus qu'un joug odieux ; il y a gêne de part et d'autre; 2 n'y a ni affection ni dévouement, la situation est aussi fausse pour celui qui commande que pour celui (pi obéit.
Nous avons un admirable exemple de cette douceur et de cette sainte charité dans la conduite de Notre-
1 Ecclésiastique, xxxn, l.
Seigneur. Quelle tendresse et quelle sollicitude pour ses disciples 1 II leur disait : Le fils de T homme n y est pas venu pour être servi, mais pour servir. Il a porté l'abnégation de lui-môme jusqu'à se mettre aux pieds de ses disciples, et, après leur avoir lavé et essuyé les pieds, il leur dit : Vous m'appelez votre Seigneur et votre maître, et vous avez raison, car je le suis; mais, si mot, qui suis Seigneur et maître, je vous ai lavé les pieds, vous devez donc vous rendre ce service les uns aux autres. Voilà le véritable esprit du Christianisme. Notre-Seigneur n'a pas voulu par cette leçon effacer les rangs de la société, ni recommander aux supérieurs de rendre extérieurement à ceux qui dépendent d'eux des services qui compromettraient leur autorité, mais il a voulu nous apprendre que, dans les situations même les plus élevées, nous ne devons jamais oublier que ceux qui dépendent de nous sont nos frères; qu'ils - sont nos égaux aux yeux de Dieu, que nous devons par conséquent les traiter avec bonté et même avec respect. Saint Louis, roi de France, n'oublia jamais la dignité de son rang, qu'il soutint en toute circonstance avec gloire. Ce prince magnanime et véritablement grand par ses pensées, par l'élévation de ses sentiments et par ses œuvres, avait néanmoins les attentions les plus délicates pour ses serviteurs : il les aimait comme ses enfants, et veillait sur eux avec une tendre sollicitude, surtout dans leurs infirmités, pour qu'on leur procurât tous les soulagements que demandait leur état. Cet amour pour tous ceux qui le servaient le porta même, dans une circonstance ra« contée par Joinville, à s'exposer à un grand danger, lui, la reine son épouse et ses propres enfants, n
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revenait de la terre sainte quand le vaisseau sur lequel iL était monté heurta contre un baac de sable, et éprouva de fortes avaries. On lui conseilla de passer dfe ce. vaisseau sur un autre, où il serait plus en sûreté. Nous laissons ici parler le sire de Joinviile : « Lora le roi dit aux nautonniers : « Je vous demande, « sur votre loyauté» si la nef était vôtre et qu'elle fût « - chargée de vos marchandises, en descendriez-vous? » « Et ils répondirent tous ensemble que nenni ; car ils « aimeraient mieux mettre leur personne en aventure « d'ôtre noyée que faire une si grande perte. — « Et «.pourquoi me conseillez- vous donc de descendre?— « Parce que, dirent-ils, la partie n'est pas égale, car « ni or ni argent ne peut valoir vous, votre femme et «. vos enfants qui sont céans, et c'est pour cela que te nous ne vous conseillons pas de mettre en aventure t.. ni vous ni eux. » Lors le roi dit : « Seigneurs, j'ai « ouï votre avis et l'avis de mes gens ; maintenant je « vais vous dire le mien, qui est tel que si je descends «, delà nef, il y a dedans telles personnes, au nombre (c de cinq cents et plus, qui demeureront en l'île de « Chypre, par la peur du péril de leurs corps ; car il % n'y en a aucune qui n'aime autant sa vie comme je (( fais la mienne, et qui jamais peut-être ne rentreront eu dans leur pays. J'aime doue mieux mettre mon «< corps, et ma femme, et mes enfants, en la main de « Dieu que* de faire si grand dommage à tant de gens «. qu'il y a là. »
Cas* sentiments, que la charité lui inspirait, saint Louis voulait les faire passer dans l'àme de ses fils. U dUàl'ainé, au moment de sa mort, ces touchantes paroles: «Aie U coeur doux et compatissant pour les
DEVOIRS DBS SUPJBltlKUKS U31
« pauvres, les petits et ceux qui ne sont pas à leur « aise ; conforte-les et aide-les selon ce que ta pcrar- « ras, »
On a dît souvent que la religion ferait le bonheur de ce'monde si elle était mieux connue et mieux observée. La maxime évangéKque que nous venons de rappeler prouverait seule cette vérité. Quelle paix dans la société, quelle douceur dans les relations de famille, quels bons égards mutuels dans les administrations, si la charité tempérait ainsi l'exercice de l'autorité ! Nous savons bien que l'orgueilne peut pas supporter le joug de l'obéissance; mais nous ne sommes pas moins convaincu que, si l'on remarque daas les classes inférieures cette impatience du joug de l'autorité, cette irritation contre les classes plus étoffées, ces méfiances, c'est que trop souvent on n'a rencontré qu'un dur égoïsme dans les supérieurs. On aurait dû trouver en eux des amis, des protecteurs et des pères, on n'a rencontré que des maîtres impérieux, et on a détesté en eux le pouvoir.
Les supérieurs animés de l'esprit chrétien ne se contentent pas de traiter avec douceur ceux qui leur sont soumis ; comme ils les aiment sincèrement, ils ont tous- une paternelle sollicitude pour leurs intérêts. Dès lors, ils sont désireux de travailler à leur bienêtre, de les soulager dans leurs peines; il* ont surtout à cœur le salut de leure âmes, ce qui est manifestement raf&ire essentielle pour tous. L'Apôtre aaint Paul a dit : « Siqueiqu'imn'apas soin des siens, tt $mr~ tout de ses domestiques, il a renoncé « fa foi et Ut$t pire quvn infidèle*. »
1 I Êp. à Timothée, v, 8.
Ces paroles peuvent paraître sévères; cependant, entendues dans le sens de l'Apôtre, elles sont rigoureusement vraies. Elles condamnent les maîtres qui ne prennent nul soin du salut de leurs domestiques ; de ces maîtres qui, préoccupés uniquement de leur intérêt personnel, tiennent à être servis convenablement, et ne s'embarrassent pas du toutque leurs domestiques se perdent ou qu'Us se sauvent. Cette négligence est criminelle; elle ne peut, en aucune manière, se concilier avec les principes de la foi. Nous ne pouvons pas user de contrainte à l'égard des personnes attachées à notre service pour obtenir d'elles des actes de religion qu'elles ne seraient pas disposées à faire volontairement; mais ne faut-il pas, avant tout, leur donner le bon exemple, et ensuite toutes les facilités convenables pour l'accomplissement des devoirs prescrits par l'Église? Ne faut-il pas encore, autant du moins que notre situation et les circonstances nous le per- J mettent, selon l'espérance que nous avons de leur^ être utiles, les aider à s'instruire, les engager par de bons conseils, par de charitables insinuations, à remplir les devoirs de la vie chrétienne?