HOMICIDE : DUEL
peut sauver autrement sa propre vie. Il ne portera point devant Dieu, ni devant la société, la responsabilité de ce meurtre. S'il est attaqué dans sa fortune et menacé de subir une perte considérable, il peut défendre sa maison, ses biens, sa fortune contre le valeur; et, si celui-ci, pour triompher de la résistance qu'on lui oppose, s'attaque à la personne et use de violence, il peut très-légitimement être repoussé par des moyens semblables. Le malfaiteur qui succombe dans cette lutte, ne doit imputer son malheur qu'à ses propres excès.
Le bien public demande que tout individu soit revêtu de ce droit de défense personnelle, quand il ne peut recourir aux moyens ordinaires : il ne faut pas enhardir les malfaiteurs en leur laissant croire qu'ils pourront envahir la maison, et s'emparer des biens d'un honnête homme, sans avoir à craindre de sa part une résistance qui aille jusqu'à compromettre leur vie.
Il se présente ici une question fort grave sur les limites naturelles du droit d'une légitime défense : serait-il permis de tuer quelqu'un, ou du moins de lui proposer un duel, pour sauver l'honneur?
Non, donner la mort à un calomniateur serait un crime; car, quelle que soit l'injure que l'on en ait reçue, ce n'est point par un pareil attentat que l'on peut s'en relever. Il y a d'autres moyens de réparer la perte de la réputation injustement compromise ; st, si ces moyens font défaut, le meurtre du calomniateur présumé ne serait pas moins inefficace.
L'Eglise a condamné le duel comme contraire aux . caaximes de l'Évangile; de plus, elle a porté les
peines les plus sévères contre ceux qui proposent un duel, contre ceux qui l'acceptent, et contre ceux qui le favorisent comme témoins. Us sont tous, pour ce seul fait, excommuniés, séparés par conséquent de l'Église, privés du secours de ses prières pendant leur vie et de ses suffrages après leur mort. Par cette sage sévérité , l'Église montre aux fidèles ce qu'ils doivent penser du duel ; le monde n'en juge pas ainsi, mais ce n'est pas au monde qu'a été confiée la garde et l'interprétation de l'Évangile; nous condamnons les maximes du monde comme des erreurs, toutes les fois qu'elles sont opposées à la doctrine de l'Église.
Sur ce point cependant, la raison éclairée, le vrai bon sens, suffirait pour justifier la doctrine de l'Église ; le duel ne paraîtrait qu'une pratique ridicule et absurde, s'il n'était pas détestable dans ses suites.
On peut considérer le duel sous deux points de vue : ou comme un acte de justice pour venger des injures reçues, ou comme une justification contre d'injurieuses imputations. Comme acte de justice, c'est un attentat à l'ordre social, car c'est une usurpation de l'autorité souveraine, qui seule a le droit dans la société de juger entre deux citoyens égaux et d'infliger une peine. L'ordre public ne se maintient qu'à la condition qu'il y aura une magistrature préposée à la garde des droits individuels, et qu'il ne sera permis à personne de se faire justice à soimême, tant que le recours aux tribunaux lui demeure possible. S'écarter de ce principe, vouloir que chacun se rende témoin, juge, et exécuteur de l'arrêt qu'il aura porté dans sa propre cause, c'est une
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énormité ; c'est vouloir nous repousser vers la barbarie, c'est vouloir que la justice demeure non pas à l'innocent, mais au plus habile ou au plus fort ; c'est déchaîner la passion, l'esprit de vengeance et la fureur, qui porteront des peines sans proportion avec le délit présumé. Quelle proportion voyez-vous entre les fautes qui amènent le plus ordinairement une provocation au duel et le châtiment que l'on prétend infliger? D'une part, ce n'est le plus souvent qu'un manque d'égards, un défaut de politesse, un démenti ; d'autre part, de graves blessures ou même la mort. Y a-t-il au monde un tribunal qui condamnât à de pareilles peines pour des délits de cette nature?
On dira peut-être que nous prenons ici le duel sous un faux point de vue ; qu'il n'est pas un acte Lfle justice qui punit, mais une éclatante justification ."iqui venge l'honneur. Soit. On veut donc, par le duel, se laver d'une injure, se justifier d'un reproche, maintenir sa réputation, ou la réhabiliter si on l'a perdue. Mais quelle valeur morale peut avoir le duel? Je conçois que si, comme au moyen âge, on y voyait un jugement de Dieu, dans l'intime persuasion qu'il fera triompher l'innocence, on fût tenté de se battre en dueL II y aurait dans cette idée une grande erreur, car ce n'est point par un moyen réprouvé par l'Évangile et condamné par l'Église que Dieu veut faire éclater l'innocence en veillant lui-même sur les issues du combat singulier; mais enfin la persuasion, bien que très-fausse, d'une intervention de Dieu, expliquerait le duel.
Si vous écartez cette idée, que condamnent les prin-
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cipes de la religion, et à laquelle d'ailleurs le monde aujourd'hui ne s'arrête pas, comment verrez-vous dans le duel une justification? On dit à un homme qu'il a menti, qu'il a volé, qu'il a commis une action infâme, et lui en appelle à son épée ou à son pistolet pour prouver... quoi? qu'il n'est ni menteur, ni coupable du crime qu'on lui impute. Là-dessus on en vient aux mains, et si on doit se battre avec des armes à feu, le sort décide quel est celui qui tirera le premier. C'est donc le sort, l'habileté, l'adresse, qui décideront; ce n'est pas la justice. Si l'individu provoqué succombe, sera-ce une preuve qu'il était effectivement coupable? et, s'il triomphe, devra-t-on en conclure qu'il était innocent? Non, certainement, il n'y a pas un homme raisonnable qui le pense.
Donc, le duel offert et accepté ne justifie pas d'un reproche; il ne peut pas effacer une injure, à moins j toutefois qu'on ne veuille dire qu'il y a dans la provo- j cation et dans l'acceptation la preuve d'une conviction d'innocence, ou d'un courage, d'une fermeté d'àme qui honore et relève suffisamment la réputation d'un homme offensé. Tci nous retrouvons encore une grave illusion. Sans doute l'acceptation d'un duel prouve que l'on tient à l'honneur et qu'on a du courage, puisque l'on consent à courir les chances d'un combat et que l'on s'expose à perdre la vie plutôt que de la conserver souillée d'une injure. Mais alors le duel, quelle qu'en puisse être l'issue, ne témoigne pas de votre innocence, car l'agresseur ne donne pas une moindre preuve de courage et de conviction en vous proposant le duel, que vous n'en montrez en l'acceptant, et sous ce rapport votre condition serait tout au plus semblable à la sienne.
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Le monde sera seulement autorisé à croire que vous êtes fort délicat sur l'honneur, qu'une injure tous touche vivement et que vous voule2 garder votre repu* talion pure de tout soupçon de faiblesse, même au péril de votre vie.
N'y a-t-il pas d'autres moyens plus convenables pour persuader le public que vous tenez à votre honneur? La colère, l'indignation, la fureur, peuvent, tout aussi bien qu'une légitime susceptibilité, jeter un homme dans les hasards d'un combat; il peut être irritable au point de ne pouvoir supporter la moindre contrariété, pas même une observation raisonnable, sans qu'il ait peur cela l'âme plus ferme et plus élevée» La colère et l'emportement ne furent jamais la preuve d'une grande élévation d'âme.
La sagesse doit nécessairement être consultée dans v.les déterminations de la vie, quand il s'agit de vertu, *de courage et d'honneur comme en toute autre chose. Or, quand on réfléchit sérieusement sur les périls du duel, sur les dangers extrêmes auxquels on expose le salut de son âme, sur la désolation que Ton va jeter dans une famille entière, sur les suites déplorables que doit entraîner la mort de l'un des deux, si l'un ou l'autre succombe; quand on a considéré ainsi toutes choses avec le calme de la raison, la sagesse permettrat-elle que l'on acœpte un duel? Si, dans l'acceptation du duel, la sagesse n'a pointjde'part; si dès lors l'acte que Ton fait n'est pas avoué parla raison, comment y aura-t-il, dans cet acte, de l'honneur et une vraie fermeté?
Le chrétien repousse avec horreur une provocation de duel, parce que le duel blesse ses convictions relà-
gieuses ; si d'ailleurs sa vie est en tout conforme à ses maximes, ses rapports de société et ses vertus personnelles le feront estimer de ceux qui le connaissent; le courage qu'il montrera en s'élevant au-dessus des préjugés du monde, de la provocation, de l'injure et des susceptibilités de l'amour-propre, ce courage, car c'en est un, et il est grand, lui conciliera encore plus d'honneur et d'estime. Il y a de la magnanimité à surmonter une injure ; il y a de la force et beaucoup d'élévation d'âme à tout sacrifier à des convictions de conscience.
L'oubli des principes que nous venons d'exposer a produit en France des maux incalculables ; on a vu très* souvent des hommes dont les services étaient nécessaires à l'État, on en a ,vu d'autres qui étaient l'appui de familles honorables, périr par la main de leurs concitoyens, à la suite de ces odieuses provocations. Le désordre, sur ce point, était extrême vers le milieu du dix-septième siècle, quand M. Olier, curé de la paroisse de Saint- Sulpice, à Paris, conçut le hardi projet de former une association de gentilshommes éprouvés par leur valeur, et de les engager, par la religion du serment et par un écrit signé de leur main, à ne jamais proposer ni accepter un duel. Le maréchal de Fabert et le marquis de Fénelon furent mis à la tête de cette association, dans laquelle on ne voulut recevoir d'abord que des militaires connus par des actions brillantes à l'armée, et dont plusieurs s'étaient rendus trop célèbres par des combats singuliers. Touchés des motifs que leur proposa ce vénérable ecclésiastique, ils prirent leur résolution, et pour donner plus d'éclat à l'engagement qu'ils allaient contracter, ils choi*