DESORDRE DU PECHE
ce n'est pas la transgression matérielle d'une loi qui offense Dieu et qui souille la conscience, c'est le désordre de la volonté qui, connaissant la loi et pouvant l'observer, résiste délibérément et refuse de se soumettre. L'ignorance excuse quand elle n'est pas volontaire. Il y a bien des hommes qui n'ignorent leurs devoirs de chrétiens et d'enfants de l'Église que parce qu'ils négligent volontairement de s'en instruire, ou môme parce qu'ils ne veulent pas les connaître. 7/ n'a pas voulu savoir, pour ne pas faire le bien \ dit un prophète en parlant de l'homme qui s'aveugle et se forme une fausse conscience pour vivre plus à son aise, et satisfaire sans scrupule ses mauvaises passions. Ceux qui sont de bonne foi, et qui ne violent un commandement que par ignorance, sont innocents devant Dieu. Il en est de même de ceux qui commette une faute par pure inadvertance, par une distraction involontaire, ou qui sont entraînés par un mouvement subit qui ne leur laisse ni le temps ni la liberté de la réflexion. Nous supposons qu'on ne s'est pas mis par sa faute dans une sorte d'habitude d'agir sans réflexion, ou par passion, sans faire des efforts sérieux pour s'en corriger. Un homme colère, vindi- ' catif , habitué à mal parler du prochain, ou à blasphémer le saint nom de Dieu, ne peut certainement pas trouver dans l'entraînement et l'irréflexion une excuse pour les fautes que ses passions lui font comnettre, tant qu'il ne travaille pas sérieusement à se corriger.
La crainte, une crainte grave, qui trouble les idées
1 Psaume xxxv, 4.
COURS D'INSTR. IH. ^^8 l
450 »ft *A cc*w?w*« i
*t met Vhemme en telle frituatieu qu'il me sait pas ce qu'il imtt excuse de pécbé, coca^e l'ignorance et riaftdvertftiiee* puisqu'elle produit un effet analogue sur }'intallige*ce, Si 1* eraiate ne va pas jusqu'à ôter la liberté de 1* réflexion» elle peut atténue* devant Dieu la fruité d'une faute dans certwne* limites ; mai* elle le justiûe pas, etteadu que la craint* des brome» ne doit }amti& noua fwe alaandqener la loi divine I*e& c bf étians qui étaient menace de l'échafeud, du fou „ de* plus horribles suppliée* » s'ils retaftieikt de brùWr de l'eneena sur l'autel des faux dieux, étaient, aasur&aent, sou* l'empire d'une crainte tvàffegMm, et cependant l'Église condamnait comme des tratoet et, eoœme dea apostats ceux qui succombaient è te tentation; eux* même* se oondauinaient e&KM& quand, tôuehés de la grèee, ils venaient im* plorer auprès de I>ieu le pardea; ta conseienoe lejjp reprochait devoir aacriûé leur âme h la peur, Lu soldai serait^! exeuaé s'il désertait son drapeau au asoment du combat par peur de l'ennemi ?
On peut user centre nous d'une contrainte matérielle, mais la voient© ne peut jamais être forcée, l'tafr demeure libre dans le sanctuaire de sa conscience*
U. Il importe extrêmement de se bien rendre ©ample de ce qui se passe dans la oonscience, pour apprécie* la nature» la gravité du péché. Puisque le péché est une transgression volontaire de la loi de Dieu, il n'y a pas de péché quand la volonté ne consent pas librement à l'acte mauvais. La pensée du mal, la tentation la plus véhémente, les imaginations les plus déréglées, ne nous rendront jamais eoupables
f DésoRBRB tm *icti 4SI
devant Celui qui pénètre les secrets du cœur, tant qu* la volonté ne s'y arrêtera pas; ces testions de* viennent môme pour nous l'occasion d'un grand mérite quand nous leur résistons généreusement.
Nous devons conclure en second lieu que le désordre du péché est principalement dans le dérèglement de la volonté. Il y a des péchés purement intérieurs, ce sont : les affections coupables, les mauvais désirs, l'intention de violer une loi, intention toujours coupable alors même que des circonstances indépendantes de notre volonté nous empêchent de l'exécuter. Le péché consommé extérieurement prend sa malice dans l'acte intérieur, Cest toujours là qu'il faut ro*monter pour le bien connaître.
Nous devons conclure et* troisième lieu que, par Un seul acte volontaire* l'homme peut commettre plusieurs péchés, et qu'il en commet effectivement plu* ffeurs s'il viole simultanément plusieurs lois. Je supposé que, poussé par une basëe envie, il calomnie un prêtre respectable devant plusieurs individus qu'il prévoit devoir en prendre occasion de parier contre la religion ; il y a dans ce fait un péché contre la charité, un péché contre l'amour de la vérité et contre la justice, un péché de scandale, un péché contre la vertu de religion : ce sont tout autant de lois divines qu'il a transgressées, et dont il doit rendre compte au souve* rain juge. C'est ainsi que les circonstances peuvent souvent multiplier les espaces diverses de péchés dans un seul acte; d'autres fois, sans introduire une espèce nouvelle de malice dans l'action, elles l'augmentent plus ou moins notablement en rendant ii transgression plus grave. Que l'on impute au prochain un dé&ut
léger ou on défaut très-déshonorant, c'est toujours une calomnie et un manque de charité ; mais il est évident que, dans un cas, on s'écarte de la loi de Dieu bien plus gravement, avec beaucoup plus de désordre que dans l'autre cas.
§ 2. — PBCHE MORTEL ET PKCHB VÉNIEL.
Ces observations nous conduisent naturellement à la distinction si essentielle du péché mortel et du péché véniel.
I. Dieu apprécie la gravité des fautes comme il apprécie le mérite des bonnes œuvres, d'après la disposition du cœur d'où elles procèdent.
Le péché est véniel quand on viole une loi sur un point peu important, ou avec un consentement imparfait. Ainsi le mensonge joyeux ou officieux est un péché véniel, parce qu'il y a dans cet acte légèreté ddl matière; une parole contraire à la vérité ne porte pas une grave atteinte à l'ordre moral, quand elle ne cause de préjudice notable à personne.
Lors même que la matière est grave, le péché est encore véniel, si l'homme qui le commet ne jouit pas suffisamment de sa liberté pour avoir la conscience du mal qu'il fait : tel est le péché que commet un enfant à l'âge où sa raison n'est pas encore assez développée pour comprendre la gravité du péché ; et celui que commet un adulte dan^un moment de surprise qui, sans ôter toute connaissance, prévient néanmoins la réflexion. Pour peu qu'il y ait alors de lumière dans l'intelligence, on fait le mal : il y a certainement un désordre moral, mais on ne peut pas dire que ce
DÉSORDRE DU PBCHK 453
désordre offense gravement Dieu : c'est un péché venté/.
La véniaîité du péché provient donc de Tune de ces deux causes : ou de la légèreté de l'objet, ou de Tinsuffisance du consentement de la volonté.
Le péché véniel est ainsi appelé parce qu'il est facile d'en obtenir le pardon de Dieu : il ne détruit pas la gr Ace sanctifiante; les justes le commettent sans cesser pour cela d'être les amis de Dieu. Il ne faut pourtant pas croire que ce soit peu de chose et que Dieu n'y soit pas sensible. 11 y a de ces fautes de surprise et de pure fragilité qui échappent aux âmes les plus saintes ; un simple retour du cœur vers Dieu les efface sans qu'elles laissent de traces après elles; il y en a d'autres commises avec plus d'advertance, il y en a qui proviennent d'une mauvaise affection, et qui jont plus dangereuses sans comparaison ; elies sont aussi plus sévèrement punies.
Le péché est mortel quand on viole une loi en matière importante et avec un plein consentement de la volonté. Tels sont: l'hérésie ou simplement le doute volontaire sur un article de foi, le blasphème, le parjure, la magie, l'ivresse, la médisance ou la calomnie qui cause un préjudice notable au prochain, le vol d'une somme considérable, la violation de la loi du dimanche... Ce péché est appelé mortel, parce qu'il donne la mort à l'Âme.
Le principe de la vie spirituelle est l'union de l'Âme avec Dieu par la charité; comment cette charité pourrait-elle se conserver dans celui qui s'oppose à Dieu et lui désobéit gravement ? Il sait que Dieu lui interdit telle action, telle jouissance déréglée, et qu'il se-
454 DB LA. CONSCIBWCB '
rait grattement offensé par cette action : tf un autre côté la convoitise, un amour excessif de la créature, de l'argent, du plaisir, de l'honneur, excite en Mi le désir du mal. Entre la grâce de Dieu et la concupiscence qui le poussent en sens contraire, quel parti prendra-t-il? Évidemment il ne peut obéir à la convoitise sans renoncer par là même à l'amitié de Dieti, sans s'éloigner de Dieu, pour 's'arrêter sur te créature comme si elle était sa fin dernière. Rarement, il est vrai, il descendra jusqu'à cet excès de délire ou d'abrutissement de croire qu'il n'est dans ce monde que pour avoir ces jouissances, ce pouvoir, cet argent, ces plaisirs; rarement il se résoudra d'une manière explicite à vouloir se priver éternellement de Dieu, plutôt que de se priver de ces satisfactions, mais enfin, puisqu'il sait qu'il est impossible de concilier ensemble l'amour et la jouissance de Dieu avec l'amour et H jouissance déréglée des biens de ce {monde, et qu'en fait il adhère à ceux-ci, il renonce réellement à ' Dieu.
IL 11 n'y a pas de désordre aussi grave, ïii de mal plus fUftesie pour l'homme. Il se détaché de Dieu, il abandonne, il perd son âme. « C'est, dit Bossuet, un « mal plus grave que tous ceux qui nous menacent par « le dehors, parce que c'est le dérèglement et l'entière « dépravation du dedans ; il est plus grand et plus « dangereux que les maladies du corps les plus pesti- « lentielles, parce que c'estun venin fatal à la vie de « rame ; il est plus grand que la perte de la raison, « parce que c'est la perte de la probité et delà vertu, « et qu'après tout c'est perdre plus que la raison que « d'en perdre le bon usage. Mal intime qui efface en
DÉSORDRE DU PBCHB 465
c nous tout ce qui nous attache à Dieu 1 . » Le péché mortel détruit la charité ; il dissipe tous les mérites de la vie présente, il frappe l'âme d'une déplorable stérilité qui la rend désormais incapable de produire des fruits de vie ; si la mort temporelle la surprend dans cet état, si elle paraît encore souillée de son crime devant le tribunal du souverain juge, sa perte est consommée pour l'éternité. Voilà ce que fait un seul péché mortel!
JoinviJle nous rapporte dans son style naïf ce trait de saint Louis. Le roi lui fit un jour cette question : « Sénéchal, je vous demande lequel vous aimeriez « mieux ou d'être lépreux, ou d'avoir fait un péché a mortel? » Et moi, dit-il, qui oncques ne lui mentis, je répondis que j'aimerais mieux en avoir fait trente que d'être lépreux. Et quand les [frères furent partis» il m'appela tout seul, me fit asseoira ses pieds, et me ,^}it : « Comment m'avez-vous dit cela?» Et je lui dis qu'encore je le disais ; et il reprit : «Vous parlez sans réflexion comme un fou; car il n'y a si vilaine lèpre comme celle d'être en péché mortel, parce que l'âme qui y est, est semblable au diable d'enfer. C'est pourquoi nulle lèpre ne peut être si laide. Et bien est vrai que quand l'homme meurt, il guérit de la lèpre du corps; mais quand l'homme qui a fait le péché mortel meurt, il ne sait pas ni n'est certain qu'il ait eu un tel repentir que Dieu lui ait pardonné. Aussi grande peur doit-il avoir que cette lèpre lui dure, autant que Dieu sera en paradis. Ainsi, je vous prie, dit-il, autant que je puis, que vous ayez cela à cœur pour l'amour de
1 Sermon tnr la CtrwicUian d$ Jû*+Ckritt, Il'part
450 tofc La fcÔNScifcttck
Dieu et de ihoi , que vous riimiez tniéuk que ttttit ifial adviérihe à votre corps, soit lèpre ôtt toute autre maladie, plutôt cpie le péché rtiortel ne vienne dans votre âme. »
IÎL Le péché véniel, considéré en Itti-thêtaè, est certainement un grand mal, car, à quelque degré que Thoitimé s'écarte de la vblohtë de î)iéti, il se hëiid coupable d'un désordre dont il né tlOlis est pas dohhé d'apprécier toute la gravité, parce cjue tioua ne connaîtront Jamais ici-bâs feombiëii Dîèti est aimable, combieh 6a souveraine grandeur dbit noùè iilspi^e^ de respect, quelle obéissante iiouSlUi devofcs; ëëpen' dantsi noua comparons cette faute avec le péché niortel, elle nous paraît relativement légère. L'ttbethë Pâme en lui ôtânt la fie de là grâfce ; l'autre petit bieû affaiblir le principe de là Vie spirituelle, mais il le làtesfe subsister, et l'âfflë détoèure unie à Dieii.
Ce qui doit ndiis inspirer une cramtë Sérieuse* nji é*est la difficulté, pour ne pas dire l'impossibilité de distinguer pratic[Uémetit, dans tin gràtid nbôibrë de cas, le péché taortël du vôfaiel. Les saints doëtëUM les plus éclairés ont avbtié leur ittèlifïîsahce à dofaiiefr des règles certaine^ qui nOUs aident à faire toujours ée discernement. On ëdnVieht, ëîi pritiëipe, qu'il faut* pour tin péché mortel, que Tbti ait Violé une obligation grave ; maisl en quoi coiislstè (jette gravité, en quel degré doit-elle se trouver, Quelle est la ligne précise qui sépare le pbiht où Id fiUite serait demeurée vénielle, de Celai où elle Vd devenir mortelle ? Ori convient qh'il faut pbur le péché Mortel un consentement libre de la volonté, consentement donné avec connaissante de ce lise; ici aeuvel embarras* Qui
DàSOftDftfi WJ PÉCHÉ 45t •
psut sonder les eeerets du cœur, pour déterminer avec certitude s'il y a eu cette mesure de liberté nécessaire, cette idée suffisante du mal) cette spontanéité que demande la justice divine, pour nous imputer, selon toute son étendue, le péché que nous ayons commis?* Dans un très-grand nombre de circonstances, l'en* geignement de l'Église, la doctrine des hommes versés dans l'étude de la loi de Dieu, le bon sens, le témoignage de notre conscience, ne laissent aucun doute sur ces graves questions; il en est un grand nombre aussi où nous devons en abandonner à Dieu seul le discernement.
L'incertitude où nous sommes n'est pourtant pas un si grand mal; elle contribue à nous rendre hum* blés et circonspects, si nous sommes raisonnables. Que le péché soit mortel ou véniel, ne faut-il pas l'éviter dans l'un et l'autre cas? Ne faut-il pas en de** 4& mander pardon à Dieu, si on l'a commis? Si l'àme chrétienne doit éviter le péché» alors môme qu'elle sait qu'il n'est que véniel, elle l'évitera aveo plus de soin, pour ne pas compromettre son salut, quand elle doutera s'il est mortel ou véniel*
Cette réserve nous tient dans une crainte filiale de Dieu et nous fait éviter de grands périls. Nous savons en effet, par notre expérience et par l'étude de notre propre cœur, que les fautes vénielles commises, non par irréflexion ou par surprise, mais avee affection, délibérément, par habitude, que ces fautes disposent insensiblement au péché mortel. Des péchés véniels, quelque nombreux qu'on les suppose, ne formeront jamais par leur somme totale un péché mortel; il n'en est pas moins vrai qu'ils minent insen*
siblement l'édifice spirituel de l'âme et finissent souvent par entraîner sa chute. D'une part, ils augmentent les convoitises du cœur, dont les mauvais penchants prennent un nouveau degré d'énergie à mesure qu'on les satisfait; d'autre part ils rendent plus rares les grâces de Dieu, qui ne garde plus avec la même sollicitude l'âme qui lui témoigne si peu d'amour. Voilà comment les personnes qui commettent facilement et sans scrupule des péchés véniels, peuvent tomber par degrés dans des négligences très-graves, et finissent souvent par perdre la grâce sanctifiante sans soupçonner leur malheur.