INSTRUCTION XIV
Marques tnc vraie e.'mîrltion et d'au véritable bon propos.
Je vous ai expliqué dans le plus grand détail la nature de la contrition et du bon propos, tels qu'ils sont requis pour obtenir lu grâce du sacrement de pénitence ; cependant, malgré toutes ces explications , il peut toujours rester quelques illusions à ce sujet ; il s'agit de deux actes intérieurs qui se consomment dans le cœur et la volonté , et sur lesquels on peut facilement prendre le change et par là même confondre une fausse avec une vraie pénitence.
Comment donc rassurer autant qu'il est possible notre conscience sur un point si important, et duquel dé pend l'efficacité du sacre* ment et le salut de notre âme ? 11 faut, pour cela, faire attention aux effets que produit en nous la haine du péché et la résolution de l'éviter ; il faut nous en rapporter à certaines marques extérieures. Lorsque ces marques existent , notre pénitence ne saurait être douteuse ; oa tout au moins si elles ne nous donnent pas celte certitude infaillible et absolue qu'on ne peut avoir en ce monde , elles nous donnent cependant une confiance fondée et raisonnable, une confiance capable de calmer toutes nos inquiétudes et toutes nos craintes. Pour achever donc la matière que j'ai traitée jusqu'ici , je vais vous exposer ces marques aûn que vous puissiez juger si elles se rencontrent en vous.
La première consiste à conserver , même après notre confession, un souvenir douloureux de nos fautes. La raison en est qu'une douleur véritable ne s'efface et ne disparaît pas si promptement ; il est de sa nature de durer au moins quelque temps. Ainsi un pénitent qni, après s'être confessé des plus graves excès et avoir accusé des fautes innombrables, n'y pense et ne s'en souvient plus, en perd tont-à-fait le sentiment et le remords , donne fortement à soupçonner que ses disposh ions sont super ficielles et illusoires. En effet ,
chercher, si vous le pouvez, dans tous les pénitents (font les écritures et l'histoire sainte nous font mention , un pareil caractère i.oubli et d'indifférence. David, quoique assuré parla bouche même d'un prophète envoyé de Dieu, que son péché lui est pardonné, Dominus transtulit peccatum tuum, l'a cependant continuellement sous ses yeux , et il ne cesse de le pleurer ni le jour ni la nuit , peccatum meum contra me est semper. De même Madeleine reçoit l'assurance de son pardon , de la bouche même de Jésus-Christ, et cependant elle ne cesse de picorer et d'expier ses péchés qu'en cessant de vivre. Il en est de même de saint Pierre , (ft saint Augustin et de tant d'autres.
Je n'ignore pas que Dieu a voulu, dans ces âmes, nous donner do parfaits modèles de pénitence, et je n'ignore pas non plus que, comme il y a divers degrés dans l'intensité de la contrition, les elfets qui en sont la suite , sont aussi différents ; cependant, ces exemples prouvent au moins que la douleur du péché n'est pas transitoire et passagère , mais persévérante et durable ; et par conséquent les pénitents qui laissent aux pieds du confesseur, et leurs péchés et le souvenir de ces péchés, ont bien raison de craindre que leurs dispositions ne soient fausses, puisqu'elles ne laissent après ell es aucune ou presque aucune impression.
Decette première marque en découlent trois autres qui peuvent nous donner une présomption encore mieux fondée : elles consistent à éloigner promptement les causes du péché , à réparer promptement les effets du péché, et à prendre promptement les remèdes contre le péché.
1° Eloigner promptement les causes ordinaires du péché. Je n'entends pas ici parler précisément de ces occasions qu'on appelle prochaines, j'aurai bientôt à m'expliquer formellement là-dessus. Je parle en général de toutes les choses qui ont une certaine influence sur nos fautes ordinaires , et qui peuvent très-facilement nous y faire retomber, quoique, à la rigueur, on ne puisse les appeler des occasions prochaines : par exemple , certaines légèretés des yeux, certaines fréquentations avec des personnes de l'autre sexe, certains amusements , certains spectacles , une extrême dissipation, etc. Quiconque proteste qu'il hait le péché et qu'il veut l'éviter, doit éviter aussi tout cela ; car il est impossible, ou au moins très-difficile de l'éviter, si on est toujours au milieu de choses qui le fomentent et le produisent. Les mêmes causes feront toujours s;:r nous les mêmes impressions , et les mêmes impressions nous feront toujours tomber dans les niênUSS fautes.
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Vous prouverez que vous détestez le péché et que vous êtes résolus de ne pas y retomber, lorsque vous vous montrerez attentifs à tarir les sources ordinaires de ces péchés ; à fuir certains lieux et certaines personnes, certains amusements , certains jeux et certaines pensées dangereuses qui sont pour vous des occasions de chute, et des dangers évidents de péché. Un tel sacrifice, assez coûteux par lui-même, ne peut être que reflet d'un véritable changement et d'une ferme volonté. C'est ainsi qu'on reconnaît qu'un malade veut réellement guérir , lorsqu'on le voit renoncer aux choses qu'il aime, parce qu'il reconnaît qu'elles lui sont nuisibles.
Mais si tout finit avec la confession, et si après, vous vous livrez aux mêmes imprudences, à la même dissipation, aux mêmes libertés, en vain protesterez-vous de votre repentir et de votre bon propos ; votre négligence à prendre des précautions contre le péché prouve que votre volonté n'est pas sincère, mais qu'elle est fausse.
2° Béparer promptement les mauvais effets du péché qui durent encore, ou autrement exécuter tout de suite ce que vous pouvez et devez faire.
Un grand nombre de péchés , outre l'injure qu'ils font à Dieu , produisent encore de funestes conséquences par rapport au prochain. Par exemple , les suites d'un outrage que vous avez fait à quelqu'un, c'est cette inimitié qu'il vous conserve et qui s'établit entre vous ; les suites d'un vol ou d'une injustice, c'est le préjudice que le prochain éprouve dans ses biens; les suites d'une médisance et d'une calomnie, c'est le dommage qu'il en souffre dans sa réputation; et ainsi du reste. Or, si vous apportez au sacrement de pénitence une vraie contrition et une ferme et sincère résolution, vous devez réparer promptement les pernicieuses suites de votre péché, car ne pouvant rétracter le péché , il faut au moins détruire les mauvaises conséquences qui subsistent encore.
Lorsque je vous verrai empressés à satisfaire à vos obligations „ ]2 serai fondé à croire que vous êtes solidement convertis; car il *ïst impossible que vous vous décidiez à un sacrifice aussi difficile, ]ue celui de rendre un bien que vous pourriez garder, de voushunilier devant la personne que vous avez offensée, de rétracter tout :e que vous avez dit de mal ou de faux contre le prochain, à moins lue vous ne soyez véritablement convertis. Un homme qui n'est converti qu'en apparence, ne se décidera jamais à de tels sacrifices. Mais par la raison du contraire, il y a tout à craindre d'un homme aui ne fait rien de ce qu'il pourrait faire.
Ne pas remplir certains devoirs avant de se confesser, lorsqu'on le peut, les renvoyer après la confession, et même après cette confession en différer encore l'accomplissement, voilà la marque évidente d'une volonté inefficace et d'une absence totale de résolution. Cependant, me direz-vous, ne suffit-il pas de faire cela après la confession ? Pourquoi attendre après, ne serait-ce pas mieux d'anticiper et de le faire avant ? Je ne veux pas dire qu'il y ait une obligation rigoureuse de le faire avant; mais cette disposition que je remarque en vous, de ne vouloir le faire qu'après, me donne fortement à croire que vous ne le ferez pas plus après qu'avant et que vous refusez de le faire avant voire confession, par l'unique raison que vous n'avez point du tout l'intention de l'exécuter par la suite. C'est en effet ce qui se rencontre dans tant de pénitents qui portent toujours au tribunal sacré les mêmes obligations graves qu'ils n'ont jamais accomplies, malgré toutes les promesses qu'ils en ont faites. N'est-ce pas là une tromperie évidente et un signe certain que vous êtes véritablement indignes d'absolution ?
d°S'assujétir promptement à prendre les remèdes contre te péché, c'est-à-dire, à prendre les moyens nécessaires et indispensables pour vous préserver de retomber. Quand on veut sérieusement se préserver de certains dangers auxquels on est fréquemment exposé, on embrasse volontiers les moyens et le règlement de vie qui sont suggérés pour se préserver du péché et se conserver iuviolablement en état de grâce.
Si nous voulons nousassurer de nos bonnes dispositions, voyons un peu si nous sommes disposés à mettre en pratique les moyens nécessaires pour vivresaintement, soit que nous les connaissions par nous-mêuies, soit qu'ils nous soient suggérés par notre confesseur ; par exemple, la méditation journalière de quelques-unes des maximes les plus frappantes de notre foi, la lecture de quelque livre de piété, la fréquentation des sacrements, quelques pratiques de mortification et de pénitence, etc. Mais si vous ne voulez vous gêner en rien, si tout vous fatigue et vous pèse, si vous allez jusqu'à contester avec votre confesseur sur les choses qu'il vous prescrit, ou si vous êtes du nombre de ceux qui promettent tout, uniquement pour arracher une absolution, mais qui n'exécutent rien, vous trouverez dans cette conduite une marque non équivoque de vraie indisposition.
Mais le signe le plus certain et le plus décisif de tous ceux que /ai examinés jusqu'ici, c'est le changement de vie et de conduite.
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ou au moins le soin de ne pas retomber dans le péché mortel pendant longtemps. Oh ! voilà la pierre de touche pour connaître la sincérité de nos dispositions. Gomment concevoir en effet qu'une douleur et un bon propos, tels qu'ils sont requis, ne produisent pas le moindre changement dans notre vie. Donnez un coup de hache à une plante ; comment reconnaîtrez-vous que ce coup a pénétré Jusqu'au vif? Ce :sera lorsque vous verrez peu à peu ses feuilles se flétrir et ses branches se dessécher ; mais tant que la plante reste telle qu'auparavant, qu'elle conserve ses feuilles -vertes et ses branches vigoureuses, ce sera une preuve que le coup n'a été que superficiel , et qu'il n'a pas pénétré plus loin que l'écorce. De même, si ■après votre confession on voit une vraie réforme, un amendement, iunsoin et une attention spéciale à vous conserver dans la grâce de Dieu, il faudra en conclure que la douleur vous a 'touchés jusqu'au vif; mais si, après votre confession, vous êtes les mêmes qu'auparavant, intempérants et ivrognes comme auparavant, médisants et blasphémateurs comme auparavant, impudiques etesclaves de vos sens comme auparavant, etc., il faudra dire que de pareilles confessions ne changeant. rien en vous, sont tout-à-fait -superficielles -et.illusoires.
C'.'S rechutes dans vos fautes ordinaires,, ce passage si prompt dupéciie à la pénitence et de la pénitence au péché, ne sauraient se concilier avec la sincérité de la douleurni avec une volonté ferme, solide et inébranlable de ne plus pécher. UOi amandalio nidla., vous crient d'une voix unanime les saints Pères., pœnitenlia vana : irrnor est,, non.pcenitens, gai adhuc agit quod pœniluit.
Ne venez tpas me dire que la volonté est inconstante, que la fragilité humaine est extrême , et que le sacrement enfin ne rend pas impeccable. Tout cela est très-vrai, mais tout cela ne Justine ,point du tout .les récidifs<dont je parle. 11 faut en effet bien distinguer deux sortes de.pécheurs de rechute. .Les uns retombent à la vérité, mais rarement, mais pas si prowptement, mais avec plus de combats et de luttes ; mais ils prennent des moyens, ils font des efforts, ils emploient des industries pour ne pas retomber ; mais enfin on voit à la longue une diminution dans le nombre de leurs péchés et une amélioration dans leur vie. Les autres au contraire retombent à tout instant, aussi fréquemment et avec autant de facilité; ils retombent sans remords, sans résistance , sans prendre aucune précaution et aucun moyen pour -ue pas retomber. Si vous êtes du nombre des premiers, je pourrai me persuader nue vos ie-
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chutes sont purement Teflet de la faiblesse humaine, de la violence des habitudes et de la force d.-s tentations; vos rechutes ne seront pas pour vous un motif suffisant pour vous défier de vos confession et pour croire qu'elles sont mauvaises ; vous pourrez même espérer avec raison, qu'en continuant à veiller sur vous , vous diminuerez peu à peu le nombre de vos péchés et que vous arriverez à n'y plus retomber du tout. Mais si, au contraire , vous êtes du nombre des seconds, de ceux qui n'emploient ni soin ni zèle pour se corriger, dont la vie est une chaîne non interrompue de confessions et de péchés , alors vous ne pouvez attribuer vos rechutes qu'au défaut de dispositions.
Et en effet, quelle que soit l'inconstance de notre; volonté , il esî certain cependant que , dans toutes les autres choses, elle i:'esî ni si îégère ni si inconstante. Si, par exemple, vous avez conçu de la haine pour quelqu'un , il ne suffit pas de si peu pour vous faire changer de disposition; et, lors même qu'avec le secours de la grâce, vous avez renoncé à tout sentiment de rancune, vous ne pouvez encore vous empêcher d'éprouver et de sentir se rallumer votre aversion, si par hasard vous venez à vous rencontrer avec lui : quelle espèce de haine avez-vous donc conçue pour le péché, vous qui , à la première occasion , vous laissez vaincre et vous y abandonnez ? Une haine si courte et si passagère n'a pas ie caractère d'une véritable haine.
Il en est de même pour tout le reste ; dès que vous avez pris une résolution, vous n'en changez pas si facilement et pour si peu. Lorsque, par exemple, vous vous êtes aperçu qu'un mets, une boisson peut vous être nuisible , et que vous avez pris la résolution de vous en abstenir, lors même que vous vous senter. fortement attiré par le plaisir d'en goûter, cependant vous restez ferme et inébranlable clans vofre résolution; il en est de même d'un commerce, d'une entreprise, d'une affaire où vous avez éprouvé des pertes. D'où vient donc une telle fermeté à tenir vos autres résolutions, et une ri grande facilité à manquer à celle de ne pas retomber dans la •^éché, qui cependant doit être la plus ferme de toutes, qui doit embrasser tous les temps et vous mettre dans la disposition de mourir plutôt que d'offenser Dieu? Je vais vous le dire, moi, d'où cela' vient : c'est que votre volonté n'a jamais été fermement décidée comme olle devait l'être ; et au lieu de dire qu'elle est inconstante et changeante, dites plutôt, et vous direz mieux, que cette volonté n'ajar niais été véritablement changée.
Cetle vérité est encore confirmée par la nature même du sacrement, qui, s'il ne rend pas tout-à-fait impeccable, donne au moi:;* les secours nécessaires pour ne pas pécher. Il est certain en effet que si vous le recevez avec les dispositions requises, outre la grâce «anctiûante qui efface le péché , il vous confère une autre grâce que les théologiens nomment sacramentelle, et qui consiste clans certaines lumières et dans certains secours destinés à vous donner des forces contre les tentations et à vous affermir dans la grâce que vous avez reçue. Cela étant supposé , comment est-il croyable que vous ayez reçu dans le sacrement cette grâce de force, t'e fermeté et de stabilité, si vous retombez tout de suite dans les mêm 3 fautes, et si, à peu de chose près, votre vie est toujours la même ? Si le sacrement de pénitence ne vous donne pas plus de haine pour le péché, et s'il vous laisse la même facilité à retomber, il a donc été absolument nul pour vous, et il a été nul certainement par défaut de vraies dispositions.
Voilà le point essentiel sur lequel vous devez sérieusement réfléchir, vous tous qui faites marcher continuellement ensemble les confessions et les péchés , les péchés et les confessions. Chaque fois que votre conscience vous reproche quelque faute grave, vous vous rassurez en pensant à vos confessions , vous flattant que vous en avez reçu le pardon ; mais la promptitude et la facilité avec lesquelles vous êtes retombés, prouvent évidemment que vos confessions ont été nulles ; et, par conséquent, au lieu de vous rassurer, elles doivent justement augmenter votre crainte.
Vous serez vous-mêmes les premiers à vous en défier , s'il arrive que Dieu touche véritablement votre cœur. En effet, on rencontre quelquefois des pénitents qui demandent à refaire leurs confessions sans qu'on leur en parle. Mais pourquoi voulez-vous refaire ce ; confessions ? Avez-vous fait quelque confession sacrilège, en cachant quelques fautes par malice? Non, répondent-ils, je n'ai pas à me reprocher un pareil malheur; mais, à vous parler sincèrement, je vous dirai que je n'ai jamais éprouvé , par le passé, la douleur de mes péchés , comme je l'éprouve maintenant ; je crains donc beaucoup de m'être mal confessé et d'avoir reçu le sacrement de pénitence sans les dispositions requises, d'autant plus que ma \-a a toujours été, à peu de chose près, souillée des mêmes péchés. Oh ! voyez donc ce que pensent de leur confession les pénitents eux- .mêmes lorsqu'ils sont touchés d'une vraie componction : la première chose qu'ils veulent faire pour se donner sérieusement à
Dieu, c'est une confession générale ; et tant qu'ils ne l'ont pas faite, ils restent toujours mécontents et inquiets.
Finissons : je vous ai expliqué aujourd'hui les principales marques d'après lesquelles vous pourrez reconnaître si vous avez véritablement la contrition et le bon propos. Défaites-vous donc de toutes ces illusions par lesquelles vous vous laissez si facilement tromper, et rapportez-vous-en aux marques que je viens de vous donner. Ce sont là les dignes fruits de pénitence dont nous parle Jésus- Christ dans l'Evangile : Facile dignos fruclas pœnilenliœ. Ce ne sont pas simplement les feuilles et les fleurs des paroles, des protestations , des apparences et des démonstrations extérieures qu'il demande, mais des fruits vrais et solides, tels que ceux dont je vous ai parlé ; je veux dire, le souvenir douloureux des péchés qu'on a commis, la fuite de tout ce qui porte au péché, l'emploi des moyens nécessaires pour bien vivre , et enûn une réforme sérieuse des mœurs et de la conduite.
Si vous avez le bonheur d'avoir ces dispositions en vous, soyez sans crainte et sans inquiétude ; mais si vous ne les avez pas , je ne puis vous donner d'autre conseil que celui de renouveler vos confessions passées qui sont au moins douteuses , par une confession générale.