‹ Cours d'instructions familières (volume 2)Chapitre 31 sur 43 · IV · texte numérisé non relu

IV

nous purifier de ces sortes de fautes. Par là même donc que nous sommes faibles, sans forces , exposés aux occasions , nous devons recourir au remède et au médecin céleste pour nous guérir parfaitement : Non est opus valenlibus medico, sed malt habentibus , dit Jésus-Christ , ce qui veut dire que les défauts ne sont pas une raison pour s'éloigner de la table sainte, comme la maladie n'est pas pour un malade une raison de s'éloigner du médecin.

Il y a des fautes journalières pleinement volontaires, commises avec advertance et délibération, sans aucune vigilance et sans aucune application à les corriger ; celles-là évidemment sont un obstacle à la fréquente communion, tant qu'on ne travaille pas à les éviter. Mais comme cet obstacle est volontaire et amovible, il ne saurait être un motif suffisant pour vous dispenser de la communion fréquente. De l'irrégularité de votre conduite, vous concluez qu'il ne vous convient pas de communier souvent ; tandis qu'au contraire la nécessité de communier souvent devrait vous faire con« dure la nécessité de réformer votre conduite. Ou , pour m'expliqi'T plus clairement, au lieu de dire : ma conduite est peu régulière, il ne m'est donc pas permis de m'approcher souvent de la table sainte ; il faut dire plutôt : je dois communier souvent pour De pas priver mon âme des grâces inappréciables attachées à la sainte communion ; et puisque la communion fréquente est incompatible avec la vie que je mène , afin de ne pas être privé de ses avantages, je travaillerai donc à la réformer, à la corriger et à la purifier. Voilà comment il faut raisonner et agir.

Se conduire autrement, c'est montrer évidemment que l'on n'a qu'un faux respect pour la sainte communion ; car le vrai respect implique toujours le regret de ne pouvoir s'en approcher et le désir de le faire. Et quand ces deux conditions se rencontrent dans un chrétien, il n'épargne ni soin ni diligence pour se rendre digne de communier. Agir autrement , c'est prouver qu'on n'est point du tout fâché d'en être privé, et qu'on prérère vivre selon ses inclinations que de communier souvent, renoncera la communion que de s'imposer une certaine régularité de vie. Et on appellera cela du respect ? Ce serait certainement un plus grand mépris de s'en approcher souvent dans votre état de faiblesse et d'imperfection ; mais vous ne laissez pas que de le mépriser aussi, lorsque vous vous en éloignez pour demeurer dans vos imperfections et votre tiédeur.

Les prétextes que je viens de combattre, sont les objections par*

DES SACREMESTS. 259

îîculières des chrétiens tièdes et négligents qui veulent couvrir leur éloignement de la communion, du voile du respect pour le sacrement. Les âmes pieuses et timorées s'en éloignent pour d'autres motifs. Pour elles, ce qui les éloigne de la table sainte, c'est une crainte excessive.

— Comment m'approcher souvent de la sainte Eucharistie, me dira t-on, puisque je n'en retire aucun proQt et que je suis toujours le même, toujours sujet aux mêmes misères et aux mêmes iniperfec tions ? — D'abord les profits que vous en retirez peuvent être trèsréels quoique insensibles; mais sans m'arrêter à cette raison, n'est-il pas vrai que vous êtes bien loin de commettre des péchés mortels ? Or, n'est-ce pas déjà un grand avantage que de vous conserver exempts de fautes graves, au milieu de tant de périls auxquels vous! êtes exposés ? Pour vous, certains petits défauts qui tiennent à votre naturel et à votre caractère, et que vous ne détruisez jamais entièrement , qui restent toujours en vous, pour vous être un sujet continuel d'épreuves, de combats et de mérites , ces défauts-là ne doivent pas vous détourner de la sainte communion, puisque vous avez toujours la volonté bien formelle d'être plus attentifs sur vous-mêmes et de vous appliquer sans cesse, avec la grâce du sacrement, à en purifier votre conscience. Mais ceci est une affaire de toute la vie. Si pour communier, vous attendez de n'avoir rien à vous reprocher, si vous attendez que la communion vous rende impeccable, quand pourrez-vous vous en approcher ?

— Je m'en approcherai bien souvent, me dira un autre ; mais je n'éprouve point de dévotion, et même je me trouve dans une grande sécheresse, je n'ai ni goût ni sentiment ; je crains donc de faiie def sacrilèges.

—Sachez qu'on ne commet jamais de sacrilège quand on craint de le commettre et qu'on fait son possible pour l'éviter. La crainte de profaner le sacrement est une bonne disposition ; mais l'amour qui vous porte à le recevoir avec toute la ferveur dont vous êtes capables vaut encore mieux.

Mais la dévotion sensible n'est pas nécessaire. Il y a une trèsgrande différence entre avoir la dévotion et la sentir. On peut avoir une très-grande dévotion lors même qu'on ne la sent pas. D'ailleurs la dévotion sensible n'est pas toujours la plus sûre , elle est sujette à bien des illusions , et de plus elle ne dépend pas de nous. Il faut donc s'humilier quand on ne la sent pas , dit le pieux auteur de l'Imitation , mais il ne faut pas abandonner h çommu-

260 PART. IV. INST. XiXIIf.

nion pour cela. Il faut suppléer à une certaine ferveur de charité t par l'humilité, par le sentiment de sa propre indignité , joint à un vif désir de recevoir Jésus-Christ et à une pleine et entière confiance en lui.

— Mais n'est-il pas dangereux de trop se familiariser avec le sacrement, et, par suite de cela, de communier par coutume et par habitude ?

— La coutume et l'habitude des bonnes œuvres est une chose louable. Devons-nous nous abstenir d'entendre chaque jour la sainte messe et de réciter nos prières chaque jour, de crainte de le faire par habitude ? L'habitude de ces choses est bonne; mais il faut ne pas les faire par routine ; car agir par routine , c'est agir matériellement et sans esprit de véritable dévotion. C'est en ce sens que l'on dit que l'habitude et la routine sont le plus grand ennemi de la dévotion ; et si nous ne savons nous en préserver, les plus excellentes pratiques deviennent peu à peu pour nous des œuvres pu» rement matérielles, des œuvres sans âme et sans vie, et par cotisé" quent sans mérite et sans fruit. Conservons donc nos bonnes habitudes ; mais animons-les toujours d'un certain esprit intérieur de religion et de piété.

Il y en a d'autres qui reconnaissent parfairement les grands avantatres, l'importance et le prix de la communion fréquente; mais, disent-ils , les nombreuses affaires dont ils sont accablés et auxquelles ils sont obligés de se livrer chaque jour, ne leur laissent pas le temps de la pratiquer.

A ceux-là, que leur dirai-je ? Je leur dirai qu'une telle excuse est tout à-fait dénuée de fondement; car l'affaire du salut, qui est la seule importante, et que l'on opère par la fréquentation des sacrements, ne doit-elle pas être la plus essentielle de toutes nos af« faires , et ne doit-elle pas être la première de toutes nos occupa* tions? Je leur dirai que Jésus-Christ a condamné cette excuse dans la parabole des invités à son festin , qui est la figure de la tabla eucharistique, et qu'il l'a condamnée précisément parce qu'ils avaient refusé de se rendre à son invitation , sous prétexte d'affaires temporelles : Villam emi, juga boum emi quinque, habe me excu* satura, ( Luc xiv, 3. ) Je leui dirai enfin que cette excuse fut punie dans ces invités par une irrévocable exclusion de l'éternel festin, auquel nous prépare en ce monde la table eucharistique. De sorte que nous éloigner du second, c'est perdre le premier : Amen dico vobis, nemo virorwn ilLorum gustabil ccenam meam.

Cette excuse est donc sans fondement. Et, en effet , croyez-vous que Dieu vous accorde le temps pour le consacrer totalement aux intérêts de la terre, et qu'il vous soit permis de ne jamais ou presque jamais penser aux intérêts de votre âme ? En jugerez-vous ainsi au moment de la mort?

Ne nous laissons donc pas séduire par le démon qui nous trompe par ses vains prétextes; tantôt d'un respect faux et hypocrite, tantôt d'une crainte excessive , tantôt des occupations nombreuses qui nous accablent ; tout cela, afin de nous tenir éloignés de ce sacrement de vie et de nous priver du plus efficace des remèdes que Jésus-Christ nous ait laissés pour guérir cette fièvre intérieure qui nous conduit lentement à la mort éternelle. C'est de ce pain céleste, dit saint Ambroise, qu'il est écrit que tous ceux qui s'en éloignent périront : De hoc pane scriptum est, omnesqui elongant se à te, peribunt.

— Mais, me demanderez-vous., quelle doit être la fréquence de cette communion ? faudra-t-il la faire tous les mois , tous les quinze jours, tous les huit jours ? — Ce n'est pas ici le cas de le déterminer. Mais il faut distinguer la théorie de la pratique. Autre chose est de recommander, d'une manière générale, aux chrétiens la fréquente communion, et autre chose d'établir une règle générale qui soit la même pour tous. Ce serait une témérité de combattre la théorie de la communion fréquente , puisqu'elle est appuyée sur l'institution de l'Eucharistie en forme d'aliment, sur la vertu et son efficacité intrinsèque, sur la doctrine et l'exemple des saints et sur l'esprit de l'Eglise qui désirerait que les fidèles vécussent de manière à communier tous les jours : Optaret sancta sxjnodus , ut fidèles ad* stantes in singulis missis communie arent sacramentali Eucha» rislice perceptioni.

Mais l'application pratique de cette doctrine dépend des circonstances particulières et des dispositions personnelles de chacun. Celle-ci doit donc être laissée au jugement des confesseurs à qui il appartient de permettre la communion plus ou moins fréquemment selon la fin que vous vous proposez et les fruits que vous en retirez.

Selon la fin ; car on ne doit pas communier par vanité , par des vues purement humaines , ou uniquement par habitude , mais par un vif désir de s'unir à Jésus-Christ et de se sanctifier de plus en plus; selon les fruits qu'on en retire, fruit d'humilité, de charité, de ferveur, de renoncement à sa volonté et de conformité entière t celle de Dieu.

Du reste, s'il ne m'appartient pas de donner une règle générale 9 je dois cependant, comme conséquence de tout ce que je vous ai dit, vous exhorter à ne pas vous contenter de communier à Pâques ou tout au plus aux grandes solennités; car une pareille communion ne pourrait pas s'appeler fréquente. Voici donc ma conclusion : dès que vous vivez dans Péloignement du péché mortel, que vous ne commettez pas le péché véniel de propos délibéré , que vous pratiquez l'humilité et que vous éprouvez un vrai désir de communier, vos communions, quelque fréquentes qu'elles soient, ne pourront jamais être désapprouvées. Voilà la règle que je vous donne et que vous pouvez suivre en toute sûreté , parce qu'elle est appuyée sur le sentiment des plus grands maîtres de la vie spirituelle.

Page 1