‹ Cours d'instructions familières (volume 2)Chapitre 35 sur 43 · INSTRUCTION XXXIX · texte numérisé non relu

INSTRUCTION XXXIX

Du mariage. — De sa nature.

Nous voici arrivés au septième et dernier des sacrements, 1 celui que l'apôtre appelle un grand sacrement , parce qu'il représente de grands mystères, sacramentum hoc magnum est , in Christo et in Ecclesiâ. ( Ephes. v, 32. )

Le mariage, dont j'entreprends de vous parler aujourd'hui, est un des plus importants sujets que l'on puisse traiter en votre présence, puisque c'est l'état le plus commun et le plus ordinaire , et qu'il est aussi le fondement et la base du bo nheur ou du malheur, non seulement éternel, mais encore temporel de l'homme. En effet, un bon mariage est la source de la paix et de la félicité domestique ; de la paix et de la félicité domestique résulte la bonne éducation des enfants ; la bonne éducation produit dans les enfants une conduite sage et chrétienne, quels que soient l'état, la condition ou l'emploi auquel la divine Providence les place.

Un mauvais mariage produit des effets tout opposés : je veux dire, les disputes et les guerres continuelles entre les époux; des enfants imbus de leurs mauvais exemples , grandissant dans toutes sortes de vices et portant ensuite le trouble et le désordre dans les divers états ou dans les diverses positions où ils se trouvent. C'est donc une vérité incontestable, que le mariage est le pivot sur lequel tout roule, le bien public et particulier, temporel et éternel.

Je diviserai cette matière en trois parties ; je vous parlerai d'a« bord du mariage considéré en lui-même; ensuite des dispositions prochaines et éloignées qu'il faut y apporter ; et enfin des obligations qui en résultent.

Le mariage , considéré en lui-même , est l'union légitime de l'homme et de la femme pour vivre ensemble pendant toute leur vie., afin d'engendrer des enfants et de les élever pour Dieu et pour la société.

Le mariage n'a pas toujours été un sacrement; mais tonjouro, et

dans tous les temps, il a été un contrat établi et béni de Dieu. C'est là une dignité certainement inconnue de ceux qui ne voient dans cet état qu'une union purement charnelle et animale, semblable à celle des brutes. Dieu l'a établi dès le commencement du monde, au moment où il donna Eve à Adam pour compagne. Voici ce que dit la Bible dans le second chapitre de la Genèse, après avoir décrit la création d'Adam : « Il n'est pas bon, dit Dieu, que l'homme » soit seul : donnons-lui un aide semblable à lui. Il envoya donc à » Adam un doux et profond sommeil, et, pendant qu'il dormait, » il tira de son côté une côte enveloppée de sa chair ; et de cette » côte et de cette chair, il forma Eve et la présenta à Adam. Alors » Adam, éclairé par une lumière prophétique, s'écria : Voilà l'os » de mes os et la chair de ma chair ; c'est pourquoi l'homme quit- » tera son père et sa mère et s'attachera à sa femme, et ils seront » deux dans une même chair. Et Dieu les bénit, en disant : Crois- » sez et multipliez-vous et remplissez la terre. »

Nous voyons dans cette histoire , simple et divine tout à la fois , l'époque de l'institution primitive du mariage, son auteur, ses principales propriétés et sa fin première.

Dieu déclare lui-même la convenance naturelle qu'il y a de donner à l'homme qu'il vient de créer la société et le secours d'une femme : Bonam non est homini sic esse, faciamus ei adjutoriam simile sibi. Dieu ayant résolu de faire d'Adam le père de tous les hommes destinés à remplir le vide que la chute des anges rebelles avaient laissés dans le ciel, il lui était nécessaire, pour remplir cette fin , d'avoir une femme ; au moins, dans l'hypothèse, qu'il choisît ce moyen pour la génération humaine. Cependant jusque là nous n'avons encore que la création des deux sexes ; mais nous n'avons pas encore le mariage.

Le mariage ne fut réellement établi que quand Dieu après avoir créé E?e, la présenta à Adam : Et adduxiteam ad Adam. La présentation que Dieu fit à Adam de cette femme et l'offrande qu'elle fit d'elle-même au premier homme , demandant par cet acte son consentement et le priant de la recevoir et de la prendre pour femme, comme elle-même était disposée à le recevoir et à le prendre pour son mari, fut, selon les saints Pères, un véritable acte de mariage, dont Dieu, qui en était l'auteur , voulut aussi être le ministre. Le Seigneur pouvait sans doute, après avoir créé Eve, se cacher et se dérober à leurs yeux, mais il ne le fit pas ; il présente lui-même l'épouse à son époux. Pourquoi cela ? C'est non-seulement pour

nous apprendre la sainteté du mariage auquel il daignait assister en qualité de père commun des époux, mais surtout la liberté requise pour le contracter, c'est-à-dire, la nécessité du consentement libre et mutuel des parties contractantes. Le mariage ne fut célébré qu'après qu'Adam et Eve se furent connus et qu'ils eurent donné librement leur consentement.

Concluez de là que le consentement réciproque des parties , tel qu'il s'est toujours pratiqué et qu'il se pratique encore aujourd'hui, est la cause efficiente du mariage et que l'union qui en résulte , entre l'homme et la femme , est ce qui constitue l'essence du mariage. Mais quelle union, chrétiens ! Une union par laquelle la femme appartient spécialement et exclusivement à l'homme , et l'homme spécialement et exclusivement à la femme, union non-seulement des corps, mais encore et beaucoup plus des affections et de la volonté, union par laquelle deux personnes en viennent à ne former plus qu'une seule personne, un seul esprit, une seule chair; union enfin permanente et perpétuelle.

Et voilà les deux principales propriétés du mariage formellement reconnues par Adam, dans la réponse divinement inspirée qu'il fit, c'est-à-dire, l'indissolubilité et l'unité.

L'indissolubilité dans ces paroles : l'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à sa femme : Relinquet Iwmo patrem suum et matrem suam et adluerebit uxori suœ ( Maith. xix, 5 ) ; paroles qui expriment la perpétuité de ce lien, que la mort seule pourra dissoudre. Il est vrai que le divorce s'introduisit par la suite chez les Hébreux, et qu'en vertu de ce divorce, l'homme et la femme étaient libres de passer à de secondes noces ; mais cet usage, qui fut l'effet d'une permission ou d'une simple tolérance, a certainement été aboli dans l'Evangile par Jésus-Christ, qui a rappelé le mariage à cette indissolubilité du lien dans laquelle il avait été établi dès le commencement du monde, et dont Dieu pouvait dispenser pour un temps, par condescendance pour la dureté et l'obstination des Hébreux : Moyses permisit vobis dimiltere uxores vestras; abinilio autemnon fuit sic; quod crgo Deus conjunxit, Iwmo non separet. ( Matth. xiX, S. )

Quoi qu'en pensent quelques modernes, le divorce vrai et formel, le divorce emportant la dissolution du lien conjugal, est absolument défendu sous la loi évangélique : il serait d'ailleurs trèsfuneste au bien public de la société et au bonheur des familles. En effet, donnez aux époux la liberté de se séparer quand il plaira aux

deux parties ou à l'une d'elles, et de passer à de secondes noces, quels inconvéniens n'en résulterait-il pas ? Leur union n'étant qu'accidentelle, ferait naître, dans des personnes affamées de nouvelles jouissances, des dégoûts et des désirs nouveaux; dégoûtées de celles qu'elles possèdent , elles rechercheraient d'autres objets. Les personnes mariées ne se lieraient jamais ensemble par une vé- ?itable affection ; car on n'attache pas son cœur à un objet qu'on n'est pas sûr de posséder toujours. Quelle affection d'ailleurs pourraient prendre les époux pour leurs enfants ; quels soins auraient-ils de leur éducation, en les voyant sans cesse exposés à passer en d'autres mains ! Le divorce serait donc la source de l'entière désunion des époux et des familles.

Tous ces inconvéniens ne sauraient être contrebalancés par les raisons qu'on oppose à l'indissolubilité du lien conjugal , par les croix et le martyre de quelques mariages mal assortis. D'abord, si les mariages se faisaient chrétiennement et conformément aux maxiaîes de la foi, on ne trouverait pas tant d'époux malheureux dans cet état. S'il y en a qui sont malheureux dans leur union, ils doivent se l'attribuer à eux-mêmes et non pas à la perpétuité du lien conjugal. En outre, l'Eglise a suffisamment pourvu à leur repos, en accordant en certains cas la séparation, tout en conservant ce« pendant le lien qui empêche de passer à de secondes noces. Df reste, si l'on compare le bien et le mal de l'un et de l'autre sys* tème, on verra que l'indissolubilité est préférable à tous égards. Le bien public exige donc aussi qu'on s'en tienne invariablement à la sentence de Jésus-Christ : Quod Deus conjunxif, homo non separet.

La seconde propriété du mariage , c'est '*~»ç.ité exprimée par Adam dans ces paroles : Et erunt duo in c* unâ; c'est-à-dire, que le mariage est par sa nature le lien d'un seul avec une seule. U n'a jamais été permis à une femme d'avoir prieurs maris , car ce serait un désordre horrible et contre nature ; cependant il a été permis, sous l'ancienne loi, aux hommes d'avoir plusieurs femmes ; nous en avons une preuve dans l'histoire des patriarches. Mais comme cet usage était contraire à la première institution du mariage, sujet à de graves inconvénients et uniquement toléré par la nécessité de peupler le monde , Jésus-Christ a révoqué et aboli cet usage, et a rendu au saint état du mariage son unité primitive, et erunt duo in carne unâ, et l'a ramené à son institution dans lt paradis terrestre.

iv. 20

Enfin, ces paroles de Dieu : Crescite et multiplicamini, aôui montrent la première fin du mariage. Dieu le bénit pour qu'il servît à la propagation de l'espèce humaine ; et cette bénédiction , nous dit l'Eglise , est restée sur les hommes , même après le péché originel, et elle n'a pas été révoquée par le déluge universel : Quœ nec per origincdis peccali pœnam , nec per diluvii est abiata :ententiam.

Comme les hérétiques abusent des paroles que je viens de citer

pour condamner la virginité elle célibat, prétendant qu'elles font, à tous les hommes, un précepte du mariage, nous remarquerons ici en passant qu'elles ne renferment pas un véritable commandement, mais seulement qu'elles ont communiqué à la nature humaine la faculté et le pouvoir de se reproduire réellement. Et si on veut les entendre d'un véritable précepte, il fart dire qu'on ne doit pas les appliquer a chaque individu en particulier de l'espèce humaine, mais à la totalité du genre humain en général. Et Dieu, par cette loi générale, a suffisamment pourvu à la conservation et à la propa» gation du genre humain ; car , si l'on considère l'inclination naturelle des hommes pour cet état, le grand nombre ne peut manquer d'y entrer , quoique quelques-uns usant de la liberté que Dieu leur a laissée, ne veuillent pas s'y engager.

Il ne faut donc pas condamner la virginité et le célibat ; et même les saintes Ecritures nous déclarent que c'est un état meilleur et plus parfait que le mariage ; car il est plus pur et plus chaste, et il nous rapproche plus de la vie des1 anges et même de Dieu ; c'est de plus un état qui nous donne plus de facilité pour nous unir à Dieu, parce qu'il décharge les personnes qui l'embrassent de beaucoup de soins ; voilà pourquoi saint Paul dit : Qui sine uxore est, sollicitus est quœ Domini sunt et quomodo placeat Deoi qui autem cum uxore est, sollicitus est quœ sunt mundi, quomodo iplaceat uxori,el divisus est: celui qui n'est pas marié s'occupe plus facilement de Dieu et des moyens de lui plaire ; tandis qu'un homme marié s'occupe du monde et pense à plaire à sa femme , et it est partagé. D'où il conclut , qu'à part certains cas particuliers , celui qui se marie fait bien , et que celui qui ne se marie pas , fait encore mieux : Qui jungit matrimonio virginem suam , bene facit : et qui non jungit, melius facit. (I. Cor. vu, 38.)

Quel est le célibat que Dieu défend, le célibat qui est contraire au bonheur de la société et nuisible à la population ? Ce n'est certainement pas le célibat chrétien et religieux, ni le célibat de

tant de séculiers qui, sans faire vœu de continence , ne s'occupent que de leur salul ; mais le célibat des gens libertins et dissolus, qui refusent de s'assujétir aux liens du mariage, pour pouvoir s'abandonner plus librement à leurs passions et vivre dans la licence et le désordre. Voilà le célibat qui est funeste à la société ; car il tend à la destruction de soi-même et des autres ; parce qu'il porte la haine et la discorde dans les familles, il répand le venin delà jalousie, il troub'e et désunit les ménages ; parce qu'enfin il condamne à la stérilité une multitude de malheureuses créatures , pour les faire vivre dans le déshonneur et la misère, ou qu'il introduit des étrangers dans les familles et produit l'incertitude dans les successions, Voilà le célibat qu'il faut attaquer de toutes nos forces, et non pas le célibat de ces personnes qui embrassent la chasteté évangélique par le désir de plaire à Dieu, d'arriver à une plus haute perfection et d'être plu» libres pour servir le prochain.

Mais je reviens à mon sujet , et je dis que , quoique la virginité soit préférable au mariage , cela n'empêche pas que le mariage ne soit un état saint, puisque c'est Dieu qui l'a institué. Et si l'histoire de l'Eglise nous fournit des exemples d'une grande sainteté dans les personnes qui ont embrassé la virginité, elle nous fournit aussi un très-grand nombre de saints parmi les personnes qui ont vécu dans le mariage; nous en avons surtout de belles preuves dans les vies des anciens patriarches et d'Abraham en particulier. Ce serait donc une autre erreur, et une erreur condamnée par l'Eglise., que de regarder le mariage comme une chose mauvaise et illicite, et de mépriser ceux qui embrassent un état qui a Dieu pour auteur.

Mais si le mariage était déjà un état saint sous l'ancienne loi , combien n'est-il pas devenu plus saint et plus respectable depuis la venue de Jésus-Christ ! Le mariage qui, avant Jésus-Christ, n'était qu'un simple contrat naturel, a été élevé par lui , dans la nouvelle loi, à la dignité de véritable sacrement. Il ne s'est pas contenté de le rappeler, comme je disais tout à l'heure, à son unité et à son indissolubilité primitive ; mais il en a fait un signe qui opère et produit la grâce et la sainteté.

L'opinion commune est que Jésus-Christ a institué ce sacrement lorsqu'il assista aux noces de Cana en Galilée, où il opéra le changement miraculeux et mémorable de l'eau en vin.

Ainsi, dans l'Eglise de Jésus-Christ, depuis l'institution du mariage religieux, il n'y a plus, parmi les catholiques, de contrat qui ne soit pas un sacrement ; et tout fidèle est obligé de célébrer sor

mariage selon le rite de l'Eglise. Les contractants doivent exprimer leur consentement en la présence du prêtre et recevoir de lui la bénédiction nuptiale.

Le moment de votre mariage, chrétiens , est donc pour vous un moment de sanctification spéciale, comme l'a été pour nous, prêtres, le moment de la consécration sacerdolale. C'est en ce moment que vous entrez, dit saint Paul, dans un état saint et honorable sous tous les rapports : Honorabile connubium veslrum {Hebr. xm, 4); ce qui veut dire que le mariage est un état saint dans son essence, dans sa fin, dans ses effets et dans sa signification.

Saint dans son essence, car il n'est plus un simple contrat, comme chez les païens, mais un vrai sacrement qui sanctifie et consacre les époux pour les unir ensemble.

Saint dans les fins diverses que Dieu s'est proposées en l'instiluant : or, ces fins sont d'offrir un remède à la concupiscence, d'en corriger les abus et d'en cohonester les emportements, de sanctifier l'union des deux sexes, et enfin de donner des citoyens à la terre et des saints au ciel.

Saint dans ses effets ; car, outre l'augmentation de la grâce sanctifiante, il confère beaucoup de grâces spéciales pour se bien conduire dans l'état du mariage , et par conséquent une grâce sacramentelle qui prend plusieurs formes : grâce de support et de charité pour s'aimer et se supporter mutuellement ; grâce de sobriété et de tempérance , pour ne pas dépasser les bornes prescrites par l'honnêteté conjugale; grâce de prudence et de discernement pour bien gouverner et bien diriger sa famille ; grâce enfin de patience et de force pour ne pas succomber sous le poids des tribulations et des misères dont ne sont pas exemptes les alliances les mieux assorties.

Saint enfin dans sa signification, puisqu'il représente et signifie l'union hypostatique de la nature humaine avec la nature divine en Jésus-Christ, et en même temps l'union morale du Sauveur avec l'Eglise, son épouse ; et c'est précisément pour cela que saint Paul dit : Sacramenlum hoc magnum est in Chrislo et Ecclesiâ,

Il faudrait bien réfléchir à tout cela lorsqu'on pense à s'engager dans le saint état du mariage. Soit que l'on considère son institution primitive dans le paradis terreste, soit que l'on envisage la dignité à laquelle Jésus Christ l'a élevé plus tard dans la nouvelle loi, tout est saint, tout est sacré dans le mariage, d'où il suit qu'on ne devrait jamais s'engager dans un semblable état, que pour des vues

très-pures, et avec des dispositions conformes à sa sainteté et surtout qu'après avoir consulté Dieu, sur le choix de cet état , non moins que sur le choix de la personne à laquelle on veut s'unir pour la vie.

Mais telles ne sont pas malheureusement les dispositions qu'on apporte au sacrement de mariage. Le monde, qui gâte et corrompt tout, a coutume de regarder le mariage comme une affaire purement temporelle qui n'intéresse pointdutout le salut, et dans laquelle la religion n'entre pour rien. Voilà pourquoi on voit chaque jour une foule de personnes se jeter en étourdies et en aveugles dans cet état ; voilà pourquoi aussi on rencontre tant de mariages mal assortis et d'époux malheureux dans cette vocation ; voilà pourquoi enfin tant de personnes y trouvent tout à la fois leur ruine temporelle et spirituelle. Je vous ferai voir , dans ma prochaine instruction , le sérieux examen et la soigneuse préparation qu'exigent de vous un sacrement et une union de cette nature.

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