INSTRUCTION IV
Du baptême.— Obligations qu'il Impose au ctaréifen.
Si les effets que le saint baptême produit en nous sont grands, les devoirs et les obligations qu'il nous impose sont grands aussi : second point qui me reste à vous expliquer.
Mais avant d'entrer dans cette explication , il ne sera pas hors de propos de vous faire remarquer que ces obligations ne laissent pas d'avoir toute leur force., quoique vous les ayez contractées rais votre enfance, sans avoir la connaissance de ce que vous faisiez. Car, s'il est question de la loi naturelle ou du Décalogne , qui renferme tant de devoirs, et des devoirs si nombreux et si graves, tous les hommes , même les infidèles , sont obligés de l'observer dès qu'ils ont l'usage de raison. Si nous parlons des lois positive?, qui nous sont spécialement imposées par le christianisme , qui pourrait se plaindre d'avoir reçu sans le savoir un bienfait insigne , à cause de quelque inconvénient qui doit en résulter et çui n'a aucune proportion avec ce bienfait même ? Or, c'est précisément votre cas : si, sans vous en douter, vous avez contracté des obligations, c'est bien aussi sans le savoir que vous êtes devenus les enfants de Dieu et les héritiers du ciel : mais quelle comparaison y a-t-il entre l'un et l'autre, entre le joug que vous devez porter et la récompense éternelle et immense qui vous attend ?
D'ailleurs, chaque fois qu'avec connaissance vous faites une d? ces actions qui sont propres et particulières au chrétien , ne rati fiez-vous pas , par le fait même, les conditions qui vous ont acquis le titre de chrétiens, et ne vous reconnaissez-vous pas vous-mêmes comme tels ?
Ces observations fondamentales étaient nécessaires pour que vous ne veniez pas me répéter ce que j'ai entendu quelquefois dire ivec une incroyable ingratitude envers Dieu, que vous ignorez cci
obligations et que vous ne vous croyez pas obligés de les tenir. Voyons maintenant à quoi vous oblige la profession et le caractère de chrétiens.
Il vous oblige d'abord à croire en Dieu et à toutes les vérités qu'il a révélées ; car le prêtre, avant de vous donner le baptême, vous a interrogé à plusieurs reprises sur votre foi : Credis in Deum Patrem omnipotenlem, creatorem cœli et terra? Credis in Jesum Christian, etc. , et vous avez répondu, par la bouche de vos parrains : Credo.
Mais cette foi n'est pas une foi quelconque ; votre foi doit être ferme, courageuse et efficace : ferme , excluant toute hésitation et tout doute sur les vérités qui vous sont proposées; couraij etHb, ne craignant pas de se manifester ouvertement devant les hommes, en tout temps et en toute circonstance; efficace , elle doit se montra- dans vos bonnes œuvres, afin que vous ne soyez pas du nombre de ces chrétiens condamnés par saint Paul, qui confessent Dieu de bouche et le nient par leur conduite: Qui confitcntur se nosse Deum, fuclis autem negant. (Tit. is 16. ) Ce cierge allumé que Je prêtre a placé entre vos mains après votre baptême, vous prouve assez que la foi du chrétien doit briiler comme un flambeau au milieu du monde , répandre partout la vive lumière du bon exemple et de la sainieté.
Or, comment noire foi opèrera-t-elle ces grandes choses en nous , si nous nous laissons tyranniser par le monde , par le démon et par la chair ? C'est ici le cas; de parler en second lieu de cette promesse solennelle que l'on a exigée de vous et que vous avez acceptée par la bouche de vos parrains, de renoncer au ùt" mon, au monde et à ses vanités, abrenuntias Satanée , abrenuntias sœculo et po?npis ejus? Et vous avez répondu : Abrenuntio. Les saints Pères, pour vous faire comprendre l'importance de cette promesse, chrétiens, l'appellent un contrat passé entre vous etDieu> un serment solennel que vous lui avez fait, un vœu, et même le plus grand de tous les vœux, maximum votum nostrum; promesse qui, selon saint Augustin, a été inscrite non-seulement dans le registre de votre baptême , mais encore dans le livre de vie, et dont Dieu conservera à jamais la mémoire.
Or, en quoi consiste proprement cette promesse ? En renonçant au démon, vous vous engagez à ne jamais plus rentrer dans son esclavage par le péché, et par conséquent à ne plus prêter l'oreille à ses dangereuses suggestions ; à résister courageusement à tous les assauts
de cet ennemi rusé qui nous porte sans cesse au mal. Mais comme, pou;- nous porter au péché , il a coutume de se servir de nous-mêmes et (le nos mauvaises inclinations; ainsi, en renonçant au démon, nous nous sommes engagés en même temps à combattre nos passions, à mettre un frein à nos appétits déréglés et à ne jamais nous laisser vaincre et dominer par eux.
Et, en renonçant au monde, à quoi pouvez-vous avoir renoncé ? A votre maison, à votre famille, à votre patrie, à la société des hommes, pour aller vous ensevelir dans un désert ? Non , sans doute ; autre chose est de vivre dans le monde , et autre chose de Vivre selon le inonde. Par le monde, nous entendons ici ce monde qui suit des maximes tout opposées à celles de l'Evangile ; qui est joininé, dit saint Jean, par la triple concupiscence de l'orgueil, de f avarice et de la sensualité ; Omne quod est in muudo, concupis~ ce/Uia cartiis est, concupiscentia oculorum et superbia vit-v (I. Joan. 11 , 16) ; ce monde qui est l'ennemi déclaré de Jésus- Chrit, et qu'il a lui-même anathéraatisé. Or , c'est à ce monde que vous avez renoncé Je veux dire aux lois et aux maximes du monde, aux modes et aux coutumes du monde , aux désordres et à la corruption du monde, en un mot, à tout ce qui s'appelle monde, à tout ce qui est compris sous ce nom.
Mais pourquoi exiger de nous ce renoncement au démon et au monde ? Parce que le service du démon et du monde est absolument incompatible avec le service de Dieu, à qui la grâce du saint baptême nous a spécialement consacrée ; parce que Jésus-Christ nous a dit : « On ne peut servir deux maîtres à la fois, Dieu et le démon, Dieu et le monde, Dieu et la chair; » Nemopotest duobus dominis servire. (Malth. vi, 24.)
Voilà pourquoi j'ajoute en troisième lieu que la profession de chrétien que nous avons embrassée nous oblige à vivre pour Dieu et en Dieu, à mener une vie sainte, pure et sans tache. Telle est, dit saint Paul, la fin pour laquelle le Seigneur nous a choisis et séparés du reste des hommes par la grâce du baptême : Elegit nos, ut essemus sancti et immaculati incoiisptclu ejus. (Eph. i, k.) Aussi le même apôtre , écrivant aux nouveaux baptisés, ne leur donne pas d'autre nom que celui de saints (II. Cor. xiu, 12 ; — Philipp. iv, 22 ; — Philem. 7) , comme si être baptisé et être saint, devenir chrétien et pratiquer la sainteté n'étaient plus qu'une seuk et môme chose. Oui , professer le christianisme , porter le nom de chrétien, c'est professer la sainteté, et une sainteté telle , qu'elle
DKS SACREMENTS. =>5
convient au caractère et aux titres sublimes auxquels nous a élèves la grâce du baptême. Rappelez en passant ces titres à votre pensée, et comparez-y vos obligations.
1° Par le baptême nous sommes devenus les propres enfants de Dieu et les héritiers du ciel ; nous devons donc nous conduire envers lui comme de véritables fi!s, l'aimer comme notre père et lui être en tout soumis et obéissants ; nous devons donc soutenir l'honneur d'une qualité si noble par la pureté de notre vie, et ne pas la déshonorer par des actions indignes; nous devons enfin avoir des sentiments et des vues dignes de la sublime destinée à laquelle nous sommes appelés, et par conséquent reporter tous nos désirs vers le ciel et ne pas avoir toujours les yeux fixés vers !a terre comme les bêtes, qui n'ont pas d'autre fin.
De plus, par le baptême nous so;mnes devenus les frères de Jésus-Christ ; nous sommes entés sur lui, nous lui avons été incorporés ; nous devons donc travailler de toutes nos forces à lui devenir semblables , à nous revêtir de son esprit , à imiter ses exemples, à être, en un mot, comme autant de copies vivantes de Jésus-Christ, par la charité , par l'humilité , par la douceur et par la pratiqua de toutes les vertus chrétiennes, afin que , selon l'expression de saint Paul, la vie même de Jésus-Christ se manifeste et brille dans toute notre conduite, ut vite Jesu manifcstcUir in corporibus noslris (II. Cor. xiv , 10.) Cette doctrine vous étonne, peut-être; mais, dites-moi , que signifie ce nom de chrétien ? ne signifie-t-il pas disciple de Jésus-Christ? Un chrétien est donc une personne qui a fait profession d'embrasser îa doctrine de Jésus- Christ et d'imiter ses exemples.
Par le baptême, enfin, nous sommesdevenus les temples du Saint- Esprit qui habite en nous ; nous avons été consacrés à Dieu pardes prières et des cérémonies tout-à-fait semblables à celles que l'on emploie pour la consécration des temples matériels, par des onctions, par des exorcismes et des invocations ; nous devons donc regarder et traiter notre âme et notre corps comme des choses saintes i t consacrées; en conséquence, nous devons nous conserver dans une pureté inviolable, nous préserver de toute pensée , de toute affection et de toute œuvre profane, de sorte que l'esprit de Dieu soit le principe, le mouvement et la règle de toute noire vie et de toutes nos actions: Qui enim spiritv Dei aguniur, ii sunt fMi Dei. (Rom. vin, 14.) Comprenez-vous maintenant, Mes Frères, ce que signifie êlrs
<2o PÀ.TVT. IV. 1SS-T. IV.
chrétien? Cela signifie, eu deux mots, foi vive, lumineuse, agissante, guerre au démon, séparation du monde, mortification totale de nous-mêmes, conformité avec Jésus-Christ , amour &e Dieu, ésir du ciel ; et voilà l'état et les obligations du chrétien. Ce tableau ne paraîtra étrange et exagéré qu'à ceux qui n'ont pas idée de l'Evangile, car l'Evangile est plein de ces maximes. C'est à ces conditions, et non à d'autres , que nous avons été reçus dans l'Eglise et que nous avons été admis à la participation de la grâce du saint baptême.
Mais si telles sont les obligations qui nous ont été imposées par la réception de ce sacrement, il faut conclure qu'il y a peu de véritables chrétiens au milieu même du christianisme. Je n'ai qu'à considérer ici la conduite des chrétiens, que vous connaissez aus^i bien que moi ; je les divise en trois classes générales.
Ua grand nombre d'entre eux, par leur vie déréglée et corrompue, par l'effet d'une perversité extrême, arrivent jusqu'à perdre la f i et à ne conserver du chrétien que le caractère du baptême, qu'ils ne peuvent perdre ; du reste , haine et mépris formels de l'Eglise, des sacrements, de la parole de Dieu, des ministres du sanctuaire, et de tout ce qu'il y a de vénérable et de sacré. Vmb ne trouvez plus en eux vestige de religion et de foi ; essayez de leur parler de leur âme, du péché, du paradis, de l'enfer, ils vous accueilleront avec le sourire du mépris et vous traiteront comme des - ns simples et sans jugement. Or, n'est-ce pas là une abjuration f; rmelle du baptême et une véritable apostasie du christianisme ?
Les autres conservent au fond la vraie foi, mais ils n'en tiennent aucun compte dans la pratique ; chrétiens à moitié et même moins, puisqu'ils ne le sont qu'en spéculation et par la foi, ce qui ne coûte rien ; et qu'ils ne le sont ni par la volonté, ni par leurs actions, ni par leur conduite. Et, en effet , si dans leur baptême ils avaient promis de servir le monde, le démon et la chair, pourraient-ils vivre autrement qu'ils ne font ? Non, certainement, puisque, tout en portant le nom de chrétiens, leur vie est tout-à-fait celle d'un païen et d'un idolâtre.
Les autres, enfin, en plus grand nombre, voulant, par impossible, allier ensemble Dieu avec le monde, la conscience avec leurs passions, font consister tout le christianisme dans quelques pratiques purement matérielles, comme visites des églises, messes, bénédictions, confessions pour la forme, de temps à autre ; mai* rvec cela, pas ombre de vraie et solide piété : vivant toujours ians le
DES SACUEMENTS. 27
désordre, toujours dans !e malheureux état du péché, toujours ennemis de Dieu et esclaves du démon; tantôt dominés par un vice, tantôt par un autre ; tantôt par une passion , tantôt par una ;;utre; véritables fantômes de chrétiens, en ayant l'apparence, et uon la rêditêe Donnez-leur ensuite le nom qu'il vous plaira , Dieu ne peut les regarder comme des chrétiens. Ces derniers sont encore plus en danger que les précédents. Les premiers , en effet, doivent voir, à n'en pas douter, qu'ils sont hors de la bonne voie, et cette conviction peut servir à les ramener, tandis que ceux-ci se bercent d'une vaine et présomptueuse confiance qu'ils foncent sur leurs pratiques de dévotion- et, appuyés sur ce vain fondement, iis ferment les yeux à tant de manquements essentiels qui les entraînent en enfer.
Oh ! combien de chrétiens rebelles à Dieu et infidèles à la gràxo de leur baptême, ne vérifient que trop la sentence de Jésus-Christ : Muiti sunt vocati, pauci verô eleeti! Beaucoup sont appelés pa: la grâce du baptême , mais en dernière analyse, peu sont élus ; e; en effet , ils sont si peu nombreux, en comparaison des réprouvés, qu'ils ressemblent à ces rares grappes qui restent dans la vij,:; ; après la vendange, et aux rares épis que l'on trouve sur le champ après la moisson.
Lors même que Jésus-Christ ne nous aurait pas révélé aussi clairement une si terrible vérité, n'en aurions-nous pas une preuve évidente dans la conduite que tiennent la plupart des chrétiens ? Ne cherchons donc pas d'autre raison du petit nombre des élus, et n'allons pas, pour l'expliquer, recourir aux desseins impénétrables de Dieu: il n'en est pas besoin. Considérez la vie des hommes : il y a peu d'élus parce qu'il y a peu de vrais chrétiens; peu d'hommes humbles, doux, chastes, désintéressés, charitables, mortifiés dans leur volonté et dans leurs appétits; en un mot, parce qu'il y en a peu qui suivent et qui imitent Jésus-Christ.
Si nous voulons donc nous sauver avec le petit nombre, il fai'i nous séparer de la multitude qui se laisse entraîner par le torre^ impétueux des coutumes du monde, ei nous tenir pendant cette vie avec ce petit nombre. Oh ! avec quel œil d'envie ne regarderonsnous pas ces élus au dernier jour , alors qu'après le jugement général nous les verrons s'élever joyeux et triomphants vers le ciel, à la suite de Jésus-Christ ! Nous ne pourrons alors nous empêcher ce confesser qu'ils ont été sages de se conduire ici-bas de manière à mériter la félicité éternelle. Mais ce sera trop tard, et ces senti-
58 PAfiT. IV. INST. IV.
ments no serviront qu'à notre désespoir, si nous avons le malheur d'être du nombre des réprouvés.
Et remarquons ici, en finissant, combien sera terrible le jugement d'un homme baptisé qui portera devant le souverain Juge l'abus énorme d'un tel bienfait. Oui, un chrétien qui vit mal est bien plus coup able qu'un infidèle, et pour plusieurs raisons : 1° parce qu'il déshonore honteusement la dignité sublime qui le distingue devant Dieu, et que son titre de chrétien imprime à ses péchés une espèce de profanation cl de sacrilège ; ces fautes renferment certainement un mépris criant et une révoltante ingratitude envers Dieu ; 2° parce qu'il viole la promesse solennelle et saorée qu'il a laite à Dieu : il devient donc menteur , infidèle à sa parole et parjure; 3e parce qu'il pèche avec plus de connaissance, de secours, de lanière et de grâces, recevant tous ces moyens à profusion dans l'Eglise. Sa malice et son péché étant plus grands , sa punition sera donc plus «raiide, et par conséquent sa damnation incomparablement plus terrible. Aussi, Jésus-Christ nous dit-il que ïes païens eux-mêmes sa lèveront un jour pour confondre et condamner le chrétien : Viri Ninivitce surgent in judicio aim generatione istâ, et condemnabunt eam (Matth. xn , 41) , parce que s'ils avaient été éclairés comme nous , distingués et privilégiés comme nous, ils auraient mieux profité que nous des grâces de Dieu : Si In Ty.ro etSydonefactce essentvir tûtes, quez factœ suntin vobis, in cilicio et cinere pœnitentiam egissent. Les idolâtres seroni punis moins sévèrement, parce qu'ils auront un péché de moins que nous, l'abus des lumières et des secours de la vraie religion.
Voilà, pour conclusion de cette instruction , le point essentiel auquel nous devons souvent et sérieusement réfléchir. Méditons fréquemment les engagements rigoureux et sacrés que nous avons pris dans le baptême , et l'effrayante responsabilité qu'ils nous imposent devant Dieu. Vivons donc dans le souvenir continuel des miséricordes dont il a usé envers nous, et efforçons-nous d'y correspondre avec toute la fidélité dont nous sommes capables.
Une excellente pratique pour réveiller notre foi endormie , noua dit saint Charles Borromée, c'est d'aller de temps en temps, et surtout au jour anniversaire de notre baptême , à ces fonts sacrés où nous avons été régénérés, et là de nous dire avec un vif sentiment de foi : C'est ici qu'il y a tant d'années , le Seigneur m'a délivré de l'esclavage du démon , qu'il nïa adopté pour son enfant et qu'il m'a fait Cher Hier du ciel ; puis de lui en rendre de grau-
des actions de grâce ; ensuite de nous rappeler les engagements que nous y avons contractés, et puis de nous confondre et de lui témoigner notre douleur de les avoir si mal remplis ; et enfin de renouveler nos promesses en renouvelant la résolution d'y être plus fidèles à l'avenir. Si nous célébrions ainsi l'anniversaire de notre naissance spirituelle, nous puiserions dans cette pratique un puissant motif pour nous exciter à vivre saintement, et le moment de notre mort, ce moment auquel nous ne pensons jamais, nous donnerait ensuite peu d'ennui et peu de remords.
En voilà assez pour vous apprendre les obligations que vous impose la qualité de chrétien et de membre de l'Eglise, que vous a procuré le baptême. Que toute votre inquiétude soit de les accomplir avec exactitude , ferveur et persévérance; autrement celte instruction même deviendra un jour une de vos plus accablantes accusations.