INSTRUCTION IX
De la pénitence.— Delà doalenr Intérieure.
Pour vous faire mieux comprendre la nature de cette douleur dont je vous ai prouvé dernièrement l'indispensable nécessité pour le sacrement de pénitence, je ne puis me dispenser de vous exposer les qualités qu'elle doit avoir, d'après l'enseignement unanime des théologiens et des catéchistes. Je vous les ai déjà citées dans ma dernière instruction ; elles sont au nombre de quatre : elle doit être intérieure, surnaturelle, universelle et souveraine ; mais il faut que je les explique de manière à vous les faire comprendre.
Et d'abord la douleur ne peut être intérieure, si elle ne réside pas dans le cœur, c'est-à-dire, dans la volonté , car le Concile de Trente l'appelle anim'. dolor, et dans les saintes Ecritures elle est appelé? conversion, un retour de notre cœur vers Dieu : Converti*
mini ad me in toto corde vestro. (Joël, h, 12 et alibi passlm.) La contrition, en effet, devant remédier au mal du péché, doit s'appli quer au siège même du mal. Mais en quoi consiste le mal du pé ché? Dans la dépravation du cœur et de la volonté. C'est la va lonté qui veut le péché , qui se délecte et se complaît dans le péché qui s'éloigne de Dieu par le péché ; il est donc juste qu'elle res sente l'amertume et le déplaisir du péché. Tous les crimes , dit Jésus-Christ, ont leur source dans le cœur : De corde exeunt fornicationes , homicidia, etc. (Matt. xv, 19.) C'est donc aussi du cœur que doit sortir la contrition ; mais une contrition , remarquez-le bien, car c'est là le point essentiel, qui redresse et corrige notre volonté perverse et dépravée, qui opère en nous un changement d'affections et nous fasse haïr le péché que nous avons commis par le passé, et aimer, au contraire, la sainte loi de Dieu, que nous avons haïe, par la pratique et par les œuvres : Iniquitatem odio liabui et legeni taam dilexi. Oui , il doit, par cet acte de douleur, se faire un tel changement au dedans de moi, dans mes affections, que ce qui m'était doux et agréable auparavant, me devienne amer et détestable. Ce n'est qu'en cela que consiste la vraie douleur et la conversion sincère qui forment en nous ce cœur et cet esprit nouveaux dont parle Ezéchiel : Facite vobis cor novum et spiritum novam (Ezech. xvm, 21), qui rendent à Dieu la gloire que le péché lui a enlevée, et qui détruisent et anéantissent la malice du péché. Voilà ce que l'on entend en disant que la contrition doit être intérieure.
Puisqu'il en est ainsi , il faut donc d'abord , par défaut de cette première qualité , regarder comme fausses tant d'autres sortes de douleurs. Je remarque différentes classes de personnes qui disent qu'elles se repentent , tandis qu'elles n'ont point de contrition.
Pour les uns , le repentir n'est qu'une affaire de parole : ce son5 des mots qui sont sur les lèvres , mais le cœur y est complètement «ranger. Après avoir terminé l'examen de leurs fautes , ils se jettent à réciter quelques formules de contrition , telles qu'ils les ont apprises de mémoire ou qu'ils les trouvent dans quelque livre de piété , et avec cela ils se croient suffisamment disposés. Mais je leur demanderai volontiers : Votre cœur est-il pénétré des sentiments qu'exprime votre bouche, et sentez-vous qu'il est véritablement changé, ou non ? Si vous répondez affirmativement , je ne vous dirai pas le contraire, et je n'ai rien à vous opposer ; mais si votre cœur n'est pas touché et pénétré, s'il reste dur et insepsible,
DES SACREMENTS. Gl
vous pouvez réciter autant d'actes de contrition que vous voudrez , vous aurez récité beaucoup d'actes de douleur sans jamais avoir une vraie douleur.
Il semble qu'une telle illusion n'est pas possible, et cependant elle est très-commune, et elle paraît même assez évidemment dans la manière dont on s'exprime sur cette matière. Car, remarquez-le bien, tandis qu'en parlant selon le langage ordinaire, une personne qui se repent d'une action mal faite, dit qu'elle en a de la douleur; quand il s'agit, au contraire , du repentir de ses péchés, elle ne dit pas qu'elle en a de la douleur, mais qu'elle en fait son acte de contrition, comme si la contrition était une chose purement machinale, et non pas un sentiment , un mouvement , une affection du cœur. Un tel langage ne montre-t-il pas qu'on regarde la douleur de ses péchés comme une pure formalité, et rien de plus? Lorsque vous viendrez vous confesser à moi, je ne vous demanderai pas si vous avez fait un acte de contrition, mais si vous avez la douleur d'avoir offensé Dieu. Cette douleur, vous pouvez l'avoir sans proférer une syllabe., et vous pouvez ne pas l'avoir avec toutes les protestations du monde ; et lors même que je vous suggère l'acte de contrition et que vous le répétez exactement, vous ne pouvez vous tranquilliser là-dessus, si votre cœur n'en est pas réellement pénétré.
Ce n'est pas que je désapprouve ces formules; au contraire, je les trouve utiles et avantageuses : elles servent à nous suggérer des pensées, des sentiments et des réflexions lorsque nous en manquons; mais alors il faut s'en pénétrer. Les prononcer du bout des lèvres, n'est pas une chose difficile; mais ce qui est difficile, c'est de les faire passer dans votre cœur , de manière à mettre dans ce cœur des affections ou des inclinations nouvelles. C'est à quoi on ne parvient pas aussi vite et aussi facilement. Sans cela, cependant, les plus belles protestations sont inutiles. Nous-mêmes nous ne tenons aucun compte des démonstrations purement extérieures lorsque nous savons qu'elles sont démenties par le cœur ; et nous pourrions croire que Dieu en tiendra compte et qu'il sera plus indulgent que nous ?
Il y en a d'autres qui se flattent d'avoir la contrition, sous prétexte qu'ils éprouvent une certaine tendresse de cœur, une certaine sensibilité qui leur fait aisément pousser des soupirs, verser quel* ques larmes ; mais cela ne suffit pas non plus pour pouvoir se dire repenti. Ces mouvements extérieurs de sensibilité sont bien une présomption que vous avez la douleur intérieure, mais ils n'en sont
pas une marque infaillible ; car ils peuvent être l'effet d'une véritable douleur, comme ils peuvent être le masque d'une fausse contrition. lis sont bons et désirables , mais ils ne sont pas nécessaires, et môme ils sont par eux-mêmes des signes trompeurs et équivoques. Remarquez bien ces trois choses ; je m'explique.
Bons et désirables lorsqu'ils sont la conséquence , l'effet de h douleur intérieure , comme dans tant de pénitents dont il est fai mention dans les saintes Ecritures : un David , par exemple , qu] chaque nuit inondait sou lit de ses larmes : Lacrymis meis stratum meura rigabam; un saint Pierre, dont les larmes continuelles avaient creusé des sillons sur ses joues : Exilus aquarum deduxerunt ocuii met quia non custodierunt legem tuant; une Madeleine qui dans la maison du pharisien, prosternée aux pieds de Jésus-Christ , les baigne de ses larmes , et tant d'autres. Voilà de vraies larmes de pénitence, des larmes précieuses et agréables aux yeux de Dieu . Mais pourquoi ? Parce qu'elles venaient du cœur , et d'un cœur vivement touché d'avoir offensé Dieu. Aussi Jésus-Christ, déclarant à Madeleine que ses péchés lui sont remis, attribue cet effet , non pas précisément à ses larmes, mais bien a son amour et à la douleur intérieure qui les avait produites : Remitlunturei peccata multa, quia dilexit multùm. (Luc. vu, 47.) Heureux si vous savez ainsi pleurer vos fautes I
Mais cette sensibilité, je le répète, n'est cependant pas nécessaire, car notre contrition peut être très-sincère sans être sensible, comme elle fut dans saint Paul, dans le bon Larron et dans tant d'autres, dont il n'est pas dit qu'ils aient versé une seule larme ou poussé un seul soupir, quoique cependant ils aient été des modèles de pénitence. En effet, la contrition étant une douleur de la volonté , une douleur tout intérieure et cachée , animi dolor% comme dit le Concile de Trente, elle peut exister dans toute son intensité , sans se manifester par des marques extérieures et sensibles,
On remarque même que ia douleur intérieure, quand elle es îrès-intense et très-forte, accablant l'esprit, arrête l'explosion extérieure et se concentre tout entière au fond du cœur.
Nous en avons un exemple dans Marie au pied de la croix. Son âme était percée d'un glaive de douleur , de la douleur la plus déchirante qu'une créature puisse éprouver, en contemplant l'agonie et la mort de son cher Jésus : et cependant , selon l'opinion la plus généralement admise parmi les saints Pères, sa douleur , quoiqr"!
souvei aine , ne s'échappait ni en larmes ui en singiols ; elle ne se manifestait pas par des défaillances : Stantem lego, flentem non lego, dit saint Ambro-ise. Ce fut l'effet de son courage héroïque et de sa résignation absolue ; mais aurait-elle même eu un caractère plus inaccessible à cette tendresse naturelle , on ne pourrait pus dire pour cela qu'elle n'éprouva aucune douleur.
Cet exemple doit servir d'instruction et de consolation à certaines âmes pieuses, mais excessivement craintives qui , lorsqu'elles s'excitent à la contrition pour se préparer à la confession, craignent de n'avoir pas une douleur suffisante , sous prétexte qu'elles ne sentent rien, qu'au contraire elles ont un cœur froid, sec et insensible , et qui, à cause de cela, tremblent de s'approcher du tribunal sacré, ou bien s'en approchent avec peine, pleines d'inquiétudes et de frayeur, par la crainte de profaner le sacrement et de souiller leur âme d'un sacrilège. Que ces âmes 6e rassurent en pensant qu'il ne faut pas juger de la sincérité de la douleur par une certaine vivacité de sentiment qui ne dépend pas de nous, et sans lequel on peut parfaitement avoir une vraie douleur. Et si elles veulent en avoir une preuve, elles en trouveront une bien plus sûre et plus infaillible dans leur fidélité envers Dieu, dans leur persévérance et leur générosité pour tous les sacrifices que cette persévérance exige. Oh ! oui, voilà les marques indubitables d'une vraie disposition, bien plus que toutes les affections de sensibilité extérieure.
Comme l'absence de cette sensibilité n'est pas une preuve que nous manquons de douleur, d'un autre côté , ces affections sensibles ne prouvent pas non plus que nous l'ayons ; car elles peuvent fort bien s'allier avec l'affection au péché. Nous en avons des exemples dans Esaû, Antiochus, Saiil , Achab et une foule d'autres qui faisaient de très-grandes démonstrations de pénitence sans être pénitents. J'ajoute donc, pour détromper cette classe de personnes , que cette sensibilité est une marque bien équivoque de contrition, et sur laquelle on ne peut sûrement compter, parce que souvent elle vient du naturel, du tempérament ou de toute autre cause que d'une vraie douleur.
En effet, on trouve certaines personnes ainsi faites et rJnsi disposées par caractère, quelles ::e peuvent méditer certains sujets, entendre une înstr i etàtaw, faire une lecture de piété, sans, être tout de suite attendrie*. Aussi ces personne en se préparant à la cooi sion, éprouvent de vifs remord.* et se sentent fortement poru- à
quitter le péché et à changer de vie : se reposant sur ces pieux sentiments, elles ne vont pas plus loin, elles n'insistent pas davantage pour s'exciter à la détestation du péché , persuadées qu'elles ont déjà la contrition. Mais quoi ! il reste cependant encore au fond de leur cœur l'affection au péché avec toute la malice du péché ; et comme elles se repentent à leur manière et qu'elles se confessent sans amendement , elles sont toujours au tribunal de la pénitence les larmes aux yeux , et toujours avec les mêmes fautes. Je comparerai ces personnes, passez-moi cette comparaison, aux marbres de nos églises, qui, dans les temps humides, distillent de l'eau de toutes parts ; vous diriez qu'ils vont s'amollir ; mais non, ce sont toujours des marbres, et des marbres très-durs. Ainsi en est-il de ces âmes : avec toute cette douleur sensible qui semble changer leur nature et leur caractère , elles sont toujours les mêmes, aussi endurcies qu'auparavant et aussi attachées à leurs mauvaises habitudes. Qui oserait dire qu'il y a là une véritable douleur ? Ne vous fiez donc pas si facilement à cet extérieur pieux, qui souvent ne change point le coeur et ne détache point de l'affection au péché.
Il me reste à examiner une autre classe de personnes qui pourraient se tromper avec une plus grande apparence de vérité ; je veux parler de ceux qui, méditant sérieusement l'horrible vie qu'ils ont menée et la multitude des péchés qu'ils ont commis, en comprennent vivement l'horreur, la difformité et le danger, en éprouvent de vifs remords, et se sentent inquiets, désolés et accablés de honte et de confusion. D'après ces sentiments qu'elles éprouvent, il leur semble qu'elles sont changées et converties. Ceci encore pourrait bien être une illusion.
Autre chose est, mes très-chers frères, de comprendre l'horreur et les dangers de votre état et autre chose de le détester véritablement. Le premier est uu acte de l'intellect, et le second un acte de la volonté ; le premier conduit au second , mais il n'en est pas inséparable. Pouvez-vous ignorer que souvent notre volonté résiste à toutes les lumières , à tous les raisonnements et à toute la conviction de l'intellect ? On voit, on comprend, on approuve parfaitement le bien , et avec cela on fait le mal. Il faut donc que l'horreur de notre état ne soit pas seulement dans la spéculation et l'intelligence, mais que la haine du péché s'empare de notre âme, et la dépouille de tout attachement volontaire à ce péché.
J'ai dit, la dépouille de tout attachement volontaire au péché ;
car, supposons même que cette horreur tlu péché ne soit pas uniquement dans l'intellect , mais qu'elle aille jusque dans la volonté et qu'elle y produise le trouble, les remords, la tristesse et le regret ; si ces sentiments ne vont pas jusqu'à détruire entièrement l'affection au péché, ils ne pourront jamais produire une vraie douleur, telle que Dieu l'exige pour nous accorder la grâce du sacrement. Hélas î combien y en a-t-il qui 113 sentent que trop le poids de leurs criâmes, qui en éprouvent des angoisses et des remords terribles, et qui cependant n'arrivent jamais à s'en détacher ! Combien qui voudraient faire le bien, mais sans pour cela cesser de faire le mal !
Gardez-vous donc de prendre le change sur la nature de la douleur; et il n'est malheureusement que trop facile de s'y tromper , de confondre l'apparence avec la réalité, une certaine horreur naturelle du péché avec la vraie haine de ce péché, les désirs et les grâces de conversion avec la conversion même. Dieu lui-même permet souvent cette illusion par une juste punition du péché. Comme le Seigneur, par un effet de son infinie miséricorde, permet souvent que les bons éprouvent des tentations, des suggestion:-, des désirs inefficaces du mal , auxquels il croient faussement avoir consenti , ce qui les tient dans l'humilité , dans la ferveur , dans l'éloignement des occasions et de l'affection du péché, et les conduit sûrement au ciel ; de même, par un effet de sa justice, il perme que les pécheurs éprouvent un certain regret du mal, certains attraits, certains mouvements et certains désirs inefficaces pour le bien, d'après lesquels ils se flattent faussement qu'ils sont convertis, tandis qu'ils ne le sont pas ; et par là ils s'endorment dans leurs mauvaises habitudes et consomment ainsi leur réprobation.
J'ai voulu beaucoup insister sur la première qualité que doit avoir votre douleur, parce que c'est ici que l'illusion est plus facile et qu'elle entraîne avec elle les plus funestes conséquences. J'ajouterai , en finissant , une observation «qui devrait vous inspirer une grande crainte.
Si vous vous habituez à abuser du sacrement de pénitence pendant la vie, vous en abuserez encore plus facilement à la mort; car alors tout contribuera à vous faire prendre pour véritable, une pénitence qui ne sera qu une forte agitation naturelle , provenant de la maladie, du danger où est votre vie et de la crainte de la mort. Ainsi, avec toutes les apparences d'une bonne et sainte mort, un grand nombre font une mort de réprouvés, par défaut de contrition sincère. En effet, ceux qui échappent au danger nous îv. 5
prouvent eux-mêmes la fausseté de cet'e contrition. Avec le danger qui s'éloigne, disparaissent aussi ces bons sentiments extè rieurs, ces belles protestations qu'ils faisaient, ces pieuses démonstrations qu'ils donnaient ; ils commencent à ne voir qu'avec peine autour d'eux les prêtres et les confesseurs, et ils ne peuvent déjà plus entendre leurs pieuses exhortations. En un mot, à peine commencent-ils à guérir , ils ne sont pas encore bien en convalescence , qu'ils se montrent aussi mal disposés et aussi péchants qu'auparavant. J'ai été plus d'une fois témoin de ce que je viens de dire. Et qu'est-ce que cela signifie ? En voici l'explication : avec ia^peur qui avait produit tous ces sentiments apparents , disparaît entièrement cet extérieur de fausse contrition.
Cependant il est très-important de vous assurer de la vérité et de la sincérité de votre contrition, lorsque vous vous approchez du tribunal de la pénitence. Sondez votre cœur, examinez bien votre intérieur pour voir où vous en êtes, et si réellement vous avez détruit et anéanti tout attachement et toute affection au péché.
Vous trouverez le Seigneur , vous dit Dieu lui-même, si vons le cherchez avec un cœur sincère : Inventes Dominum, si tamen toto corde qncÊsieris. C'est cette contrition sincère qui décide de tout ; sans elle tout le reste n'est rien. Nous verrons plus tard quels sont les motifs et les principes de foi qui doivent l'exciter en nous et produire ce qu'on appelle une douleur surnaturelle ; cette seconde qualité me fournira l'occasion de vous expliquer la différence qu'il y a entre la douleur imparfaite ou tfattrition > et !a douleur parfaite ou de contrition.