‹ Cours d'instructions familièresChapitre 14 sur 70 · PART. II. INST. XIÎ · texte numérisé non relu

PART. II. INST. XIÎ

personnes VOUS dire : «Pour moi, je pardonne de bon cœur à un tel; J'ai oublié l'injure qu'il m'a faite , j'en ai fait le sacrifice à Dieu ; je ne lui veux aucun mal et je lui souhaite toutes sortes de biens ; mais du reste, je ne veux plus le voir, je ne veux plus avoir aucun rapport avec lui , qu'il fasse ses affaires et mol je ferai les miennes. » D'autres plus modérés diront : « Je ne veux pas manquer aux conve, nances; mais qu'il ne compte plus sur moi, et qu'il n'attende plus rien de moi. » Voilà ce que c'est que pardonner , dans le langage du monde.

Or je dis que c'est encore là une grave illusion. D'abord vous Bvez bien sujet de craindre qne vous n'ayez pas dans le cœur cette affection que vous dites; car , quand on aime véritablement quelqu'un, craint-on de le voir, de le rencontrer, de le saluer, de l'assister dans ses besoins et dans les diverses positions oii il peut se trouver ? Cette répugnance et cette difficulté ne sont-elles pas une preuve évidente que le pardon n'est pas dans votre cœur et qu'au contraire il y a encore de la rancune ? Cela est si vrai que , malgré toutes ces belles protestations , s'il se présente l'occasion de se venger, on ne la laissera pas échapper, et tout au moins on rappelle à tout instant dans ses conversations l'injure qu'on a reçue; on est toujours disposé à dire du mal de cette personne ; on est bien aise d'en entendre dire ; on éprouve une secrète jalousie du bien qui lui arrive , et une joie secrète des malheurs qui lui surviennent. Or cette fumée ne montre-t-elle pas le feu caché sous la cendre ?

Mais je veux bien supposer que toutes vos protestations soient sincères et que réellement votre cœur soit bien disposé ; je dis cependant que cela ne suffit pas ; parce que vous ne devez pas seulement aimer vos ennemis , vous devez encore leur en donner des démonstrations et des preuves. Dieu seul voit le fond de notre cœur, les hommes ne jugent que par l'extérieur ; nous ne pouvons donc refuser les marques extérieures de charité , sans leur donner de justes motifs de penser mal de nous.

Mais quelles sont , me direz-vous , ces marques de bienveillance qu'il faut donner à ses ennemis ? Les théologiens, avec saint Thomas, en distinguent de deux sortes : les marques particulières et les marjues communes» Les premières sont celles que nous ne devons pas à tout le monde, mais seulement à nos amis ; elles consistentdans une intime familiarité , dans la confiance et la communauté désintérêts. Les marques communes de bienveillance sons

DE l'obaiso?! domimcale, 7Î

celles que l'on donne ordinairement à tous les hommes , S tous ceux au moins qui appartiennent au même rang et à la même con» ditlon; comme celles qui se donnent entre parents et parents, entre 'voisins et voisins, entre connaissances et connaissances, etc. ; elles consistent à se voir , à se saluer, à se parler et autres choses de ce genre.

Or, si nous parlons des premières, à moins que noire ennemi ne nous prévienne par des témoignages particuliers d'affection, il n'y a pas généralement parlant d'obligation de lui en donner. Le faire «erait un acte héroïque de charité ; heureux ceux qui sont capables d'un si grand sacriOce , qui ont le courage de traiter avec une affection spéciale ceux qui les ont offensés , et de les combler de politesse ! Mais Dieu ne nous oblige pas à aller jusque-là. La raison en est que nous ne sommes pas obligés d'aimer nos ennemis plus que les autres hommes ; or , nous ne sommes nullement obligés de donner aux autres des marques particulières de bienveillance ; et par conséquent nous ne sommes pas non plus obligés de les donner à nos ennemis.

Mais pour les marques ordinaires et communes de bienveillance , nous ne pouvons les refuser à celui qui nous a offensés. Ainsi , sa» laant tout le monde , noussommes obligés de le saluer aussi , et à plus forte raison de lui rendre son salut s'il nous a prévenus ; s'il nous parle poliment, nous devons aussi hiiparler.de la même ma nière ; s'il est de nos parents , de nos voisins, de nos coiinaissan. ces, nous devons lui rendre les services que nous rendons géiiéralement aux personnes de la même classe. La raison en est que le refus des marques que nous donnons en général à tous , ou en particulier aux personnes de la même :condiiion que lui, serait une preuve et une manifestation de haine qui autoriserait le prochain à juger que nous lui voulons du mal, et un motif de nous haïr toujours plus et de se forlifler dans sa rancune. Une pareille conduite serait un grave scandale pour lui et aussi pour ceux qui en seraient témoins ; scandale d'autant plus sensible et plus évident que nous sommes plus proches parents avec cette personne.

Il n'y a qu'une seule exception en celte matière : c'est le cas où l'on a lieu de croire qu'il vaut mieux omettre ces devoirs. Je m'explique : il y a des personnes d'un si mauvais caractère , qu'elles sbusent de l'indulgence et de la bonté dont on use envers elles , et que les bons offices qu'on leur rend , leur fournissent l'occasion de devenir toujours plus insolentes, parce qu'elles s'imaginent que ces bons offices viennent de la crainte pi de la faiblesse.

78 PAnx. lî. îKST. :îîx.

Quand on a affaire à des personnes de ce caractère ,ii es. pru« dent de s'en abstenir cl duser à leur égard d'une grande réserve, afin de ne pas les exposer à devenir toujours pires ; ayant soin ce* pendant de manifester à ceux qui pourraient s'en étonner, les nio. tifs de sa conduite. Mais ce cas n'est pas aussi fréquent qu'on se l'imagine, et le plus souvent ce n'est qu'un prétexte spécieux el honorable pour colorer et jusiiQer la vengeance; puisque, généralement parlant , les bons procédés sont le plus sûr moyen d'éteindre les inimitiés et de gagner les coeurs les plus méchants et les plus pervers. Quoi qu'il en soit, s'il nous arrive d'être obligés d'user de cette réserve , il faut le faire dans le seul but d'éviter un plus grand mal et de corriger le coupable, et toujours avec la condition de ne rien faire ou de ne rien omettre par sentiment de haine ; il faut en« lin, soit pour la qualité des refus, soit pour la durée du temps, ne pas aller au-delà de ce que mérite l'injure.

Mais , me direz-vous pciuètre , si la personne qui m'a offensé me refuse la soumission et la satisfaction qu'elle me doit, serai-je obligé, malgré cela, de lui d6;iiier des marques de bienveillance?

Oui, certainement : Jésus-Christ a imposé à chacun sa part, et chacun doit remplir la sienne. Il y a des obligations pour celui qu» est offensé, il y en a d'autres pour celui qui offense. Etes-vous l'offenseur ? Vous êtes rigoureusement obligé de vous réconcilier avec la personne offensée. Il ne vous suffît pas d'être fâché de l'offense que vous lui avez faite et d'être résolu de ne plus le blesser à l'avenir ; vousdevczluidonner une satisfaction convenable. Le précepte est formel : Si offers munus tuum ad allare etrecordatus fueris quodfrater Unis liabet alîquîd adversùm te, relinqueibï munus tiiur.i ante altare el vade reconcUîari fralri tuo. (Matth. v, 25 et 2i.) Une fois que vous avez fait cette démarche, si la personne offensée persévère dans la rancune , son péché ne sera imputable qu'à elle et non plus à vous qui avez fait, de votre côté, ce qui a dépendu de vous pour lui en ôter l'occasion.

Si vous êtes l'offensé et que l'offenseur manque à son devoir, vous n'êtes pas pour cela dispensé de faire le vôtre. Vous n'êtei certainement pas obligé de lui demander pardon , puisque vous êtes persuadé que vous n'avez rien à vous reprocher envers lui ; mais vous devez pardonner chrétiennement, et être disposé à lui en ionner des preuves en toute rencontre.

Mais quoi ! me répliquez-vous, prétendez-vous donc que mol qui lais roITensé , je doive faire les premières démarches pour me rê-

El; L'or.Aisox domi.mc.vle, ?1

foncilier avec mon ennemi ':* Allons doucement : îc mot réconciliation renferme pînsieiirs choses très-différentes. Si par se réconcilier , on entend s'abstenir de toute malveillance intérieure , ne donner aucune marque de haine, être prêta faire du Lien à son ennemi , lorsque la justice ou la charité l'exigera, je dis que vous êtes obligé à celte réconciliation. Mais si par ce mot vous entendez traiter cette personne avec la même intimité et la même faiiiillarllé qu'auparavant, déclarer que vous n'êtes pas fâché , faire condonalion de lasatisfacttoa qui vous est due ou [du dommage qu'on vous a cuusé , ce sera sans doute là une chose très-méritoire , mais à Jcquelle vous n'êtes nullement obligé.

11 n'est pas défendu de demander une convenable et iégiLh:; : satisfaction pour les outiviges ou les toris que vous avez éprouves dans votre réputation , dans votre fortune ou dans votre personne : c'estpour cela qu'ont été établis les tribunaux et les magistrats ; mais il faut bien avoir soin de n'agir en cela que pour défendre ses intérêts et jamais dans des vues de vengeance , d'animosité , de haine et de rancune. Et comme , dans la pratique , il est très-difficile que la passion ne se mêle pas à notre conduite , il arrive de là qu'une chose qui n'est pas défendue , devient souvent peccamineuse dans la pratique. Quoiqu'il soit permis de demander un dédommagement et de l'exiger devant les tribunaux , il n'est cependant jamais permis de le faire au préjudice de la charité.

C'est en ce sens qu'il faut entendre ce précepte de Jésus-Chrisî en saint Luc; JSe répétas qucc tua sinit (Luc. vi, 30), de ne pas réclamer votre bien à celui qui l'a pris , de donner même encore votre manteau à celui qui a déjà pris injustement votre habit. Ce prccepte n'est pas absolu , il est conditionnel , il n'oblige que dans le cas où vous ne pouvez réclamer ce qui nous appartient , sans blesser la charité qui doit vous être certainement plus précieuse que tout le reste.

Je vous ai donné quelques règles générales sur ie précepte qnj nous oblige de pardonner les injures ; mais le point précis de cette obhgation dépend le plus souvent des circonstances particulières où chacun se trouve placé : ainsi dans tous les cas de rupture , de désunion, d'inimitié, rapportez-vous-en au conseil de quelqac directeur prudent et éclairé. Pour moi j'ajou'erai ici en finissant que , dans une matière si délicate , nous devons plulôt abonder par la crainte de n'être pas assez large et plutôt aller trop loin que tle rester trop en arrière^

Page 1