‹ Cours d'instructions familièresChapitre 16 sur 70 · PART. II. INST, XT · texte numérisé non relu

PART. II. INST, XT

ments et l'affeclioD d'un tel ponr moi , quelle Impression peut faire on tel discours , quel fruit je pourrai retirer de telle entreprise.

C'est en ce sens qu'il est souvent dit, dans les Ecritures , que Dieu tente. Le Seigneur voulut éprouver la fidélité d' Abraham par l'ordie si difficile qu'il lui donna d'immoler son fils Isaac , et l'Ecriture dit que Dieu tenta Abraham : Tentavit Deus Abraham. En ce sens aussi , Dieu tenta Tobie et Job par les maux dont il permit qu'ils fussent accablés , et Dieu tente ainsi tous les hommes en leur envoyant de temps en temps des tribulations et des revers.

Cependant il faut remarquer ici une grande différence entre l'épreuve que nous faisons des autres et celle que Dieu fait de nous. Lorsque nous mettons quelqu'un à l'épreuve, nous le faisons ordinairement pour savoir et connaître ce que nous ne savons pas , ou ce dont nous ne sommes pas certains ; ce qui suppose l'ignorance. Mais en Dieu il ne peut y avoir d'ignorance d'aucune sorte ; rien ne lui es: caché, il n'a pas besoin de preuves et d'expériences pour B'assurer de nous et de nos dispositions. S'il nous éprouve, ce n'est donc pas pour connaître nos dispositions , mais pour nous les faire connaître à nous-mêmes , ou Lien pour les manifester aux autres , et cela pour sa plus grande gloire , pour l'avantage du prochain , et pour le plus grand bien et pour le mérite de celui qui est tenté. Ainsi le Seigneur connaissait parfaitement l'inébranlable fidélité d'Abraham , et l'héroïque patience de Tobie et de Job; il n'avait pas besoin d'en faire l'épreuve; mais il était nécessaire de Ja leur faire connaître à eux-mêmes et à toute la postérité , pour donner en eux un exemple mémorable de ces vertus sublimes et signalées , exemple dont nous aurions certainement été privés , si Dieu n'avait pas soumis ces grands hommes à ces dures épreuves. Il en est de même de nous : Dieu sait parfaitement ce que vaut chacun de nous , quelle est la fermeté de notre veroi et de notre cœur ; mais souvent on se fait illusion à soi-même en comptant beaucoup trop sur soi. Dieu vient donc nous visiter par les tribulations et les souffrances , pour nous faire sentir ce que nous sommes en réalité , et si vraiment nous avons du dévouement et de l'amour pour lui : Tentât vos Dominus Deus vester , ut palam fiât, utrum diligatis Deum,an non, (Deuter. xiii, 3.)

Or , il n'est pas douteux que Dieu ne puisse être l'auteur de ces sortes de tentations ; car celles-là ne sont pas destinées à nous fah'Q tomber et à nous perdre , mais à nous cor.roniier et à nous sauver, elles ne portent pas au mal j mais à la vertu ; ce ne sont pas

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des pensées et des passions mauvaises, mais simplcmeni des souffrances et des misères qui peuvent nous faire souffrir physiquement, mais ne renferment aucune malice morale. C'est de ces sortes de tentations que nous parle l'Ecriture lorsqu'elle nous dil quïl faut nous réjouir lorsque nous sommes tentés : Omne gaudium exîstimaCet fraLres , ciim in varias tentationesinciderîlis. (Jac, I, 13 et iZ|.) Or ce n'est pas de celles-là qu'il est question dans cette demande ; mais bien des tentations qui nous portent directement au péché.

Et voilà précisément le second sens du mot tenter , c'est-à-dire induire, porter au mal. En ce sens on ne peut dire que Dieu tente; cette simple pensée serait un blasphème. Dieu étant inuniment saint, ne peut ni vouloir le péché, ni le conseiller, ni l'aimer, ni s'en réjouir , ni porter personne en aucune manière à le commettre. Aussi l'apôtre saint Jacques nous dit : lYemo ciim tentatur, dicat, quonîam à Domino tentatiir ; Beus enini intentator malorum est ; ipse aiitem nemineni tentât (Jac. i, 2) ; que nul n'attribue ses tentations à Dieu , car Dieu ne tente personne.

La source funeste de toutes ces tentations , nous la portons tous en nous-mêmes , ajoute le même apôtre ; c'est noire nature gâtée ,.et corrompue par le péché, ce sont nos passions déréglées, ce sont les mauvaises habitudes que nous avons contractées , toutes choses que l'on comprend sous le nom de concupiscence ou de cliai7\ C'est cette concupiscence qui , par ses suggestions, ne cesse de nous détourner du bien et de nous porter au mal : Unusquisque aiitem tcntalur à concuplsccntid siiâ abstractns et illectus. Voilà le plus terrible et le plus dangereux de tous les tentateurs , parce qu'il est eu nous et qu'il est inséparable de nous. A cet ennemi intérieur il faut en ajouter deux autres qui sont hors de nous, le monde et le démon.

Le monde , c'est-à-dire l'ensemble des mauvais chrétiens qni sont esclaves du monde , nous tente de différentes manières ; tantôt par Bes modes , par ses lois , par ses coutumes ; tantôt par ses plaisanleries et ses dérisions ; tantôt par ces caresses , sesCatteries et ses promesses : tantôt enfin par ses menaces, ses violences et ses persécutions. Oh ! le monde, voilà encore un puissant tentateur.

Le démon enfin nous tente par ses funestes suggestions ; il n'est pas seul, il se réunit, pour nous perdre, à lachair et au monde. Il se sert de nous-mêmes pour exciter , réteiller et allumer dans notre chair des mouvements et des désirs impurs ; il se sert aussi du

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monde , de ses attraits enchanteurs qu'il nous met sans cesse sous les yeux , de ses fausses apparences et de ses séductions trompeuses. Ainsi !a cliair, le monde et le démon, voilà nos trois grands ennemis ; c'est d'eux , et jamais de Dieu , que viennent toutes nos tentations.

Mais s'il en est ainsi , pourquoi disons-nous à Dieu ; Ne nous induisez pas en tentation , comme s'il était lui-même notre tentateur ?

C'est là une manière de parler qu'il ne faut pas prendre à la rigueur, comme si Dieu nous portait positivement au mal. C'est un langage Irès-usité dans les divines Ecritures , et qui consiste à attribuer à Dieu comme action ce qui n'est de sa part qu'une simple permis- Bion. Nous avons une foule d'exemple de ce que j'avance : par exemple on dit de Dieu qu'il nous fait transgresser ses préceptes , qu'il aveugle l'esprit du pécheur , qu'il endurcit son cœur , et autres semblables expressions ; ce n'est pas que Dieu produise positivement en nous ces mauvaises dispositions, car alors il serait lui-même l'au* leur du péché ; mais c'est qu'il permet les chutes , l'aveuglement et l'endurcissement , au moyen de la soustraction de ces grâces , de ces lumières et de ces secours particuliers qui nous feraient observer sa loi ,qui éclaireraient notre esprit et qui toucheraient notre cœur. C'est précisément comme lorsque nous disons que le coucher du soleil produit la nuit ; ce n'est cependant pas que le soleil amène les ténèbres , mais c'est qu'en disparaissant il nous ôte la lumière.

De même on dit que Dieu nous induit en tentation , lorsqu'il n'empêche pas que nous ne soyons tentés et qu'il nous laisse succomber, en nous privant des secours avec lesquels il nous aurait été très-facile de vaincre la tentation. Or , vous voyea que c'est une chose bien différente : porter au ma! est une chose moralement mauvaise , par conséquent Dieu ne peut jamais être l'auteur d'une pareille tentation ; mais il peut bien la permettre soit pour le châtiment des méchants, soit pour le triomphe et la plus grande gloire des justes.

D'après toutes ces observations , il est facile de comprendre le vrai sens de cette demande. En disant au Seigneur : Et ne nos inducas in îenfafio?iem, nous le prions d'avoir égard à notre faiblesse et d'éloigner de nous les tentations , ou de nous donner la force de les repousser et d'en sortir victorieux.

Remarquez bien cette alternative, car nous ne demandons pas d'être délivrés de toute tentation. Ce serait une erreur de se persuader qu'on ne doive pas être tenté. D'abord dans l'état présent de la

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aatnre humaine , cela est impossible , puisqu'au contraire , seloD Texpression de l'Ecriture , notre vie est un combat et une guerre continuelle : Mîlitia est vîta hominîs super terrant ; guerre continuelle de l'esprit contre la chair , de la raison contre les passions, de la foi contre les sens , de nous-mêmes contre nous-mêmes. Les plus grands saints eux-mêmes ont été tentés : un Paul , un Antoine, an Benoit , un François de Sales et mille autres , ont été en butte à des tentations très-violentes et très-opiniâtres. Bien plus , Jésus- Christ lui-même a voulu être tenté dans le désert ; non qu'il piit succomber , car il était impeccable , mais pour nous servir de modela et nous apprendre qu'il n'y a pas d'état de vie si saint ni de lieu dans le monde si retiré où l'on soit à l'abri des tentations.

Mais lors même qu'il serait possible d'être exempt de tentation , ce ne serait pas un avantage pour nous. Car, quoiqu'il soit vrai que la tentation peut quelquefois nous être une occasion de péché , cependant il n'en est pas moins vrai qu'elle nous est très-utile ; elle produit la connaissance de notre misère , la défiance de nos propres forces , la vigilance contre nos ennemis spirituels , la ferveur dans la prière pour obtenir contre elle le secours de Dieu , la pratique des vertus et surtout de la patience dans celte lutte terrible qu'il faut soutenir, et enfin un trésor de mérites que nous amassons pour l'é- ♦ ternité. Aussi , quoique saint Paul demandât avec ardeur à Dieu de le délivrer de je ne sais quelle passion impure qui le fatiguait , le Seigneur ne voulut pas lui accorder cette demande ; mais il lui dit : Paul , ma grâce te suffit : Siifficit tibi gratîa mea. L'exemption totale des tentations n'est donc pas une chose que nous devions espérer ni même que nous devions demander en ce monde.

Mais si tels sont les fruits que nous procurent les tentations , devrons-nous donc demander à Dieu de nous y laisser exposés et même de les multiplier encore ? Oh! certainement non. Ce serait fort bien , si nous étions assurés d'en faire un bon usage et d'être toujours victorieux ; mais comme la victoire est toujours très-incertaine , soit parce que d'un côté nous ignorons si nous méritons le secours lie Dieu, soit parce que d'un autre nous connaissons, par une funeste expérience , la force et la puissance de nos ennemis etnotie faiblesse pour leur résister ; ainsi , au lieu de demander à Dieu des tentations , nous avons grand;sujet de craindre , et de nous recommander à lui pour en obtenir la grâce de ne pas succomber aux assauts qui nous sont livrés chaque jour. Kous devons donc , eu premier lieu , demander à Dieu de nous

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délivrer de celles où il prévoit que notre faiblesse succomberait ; s& ensuite il juge à propos de permettre des tentations , quelles qu'elles soient, nous le prions, en second lieu, de ne pas nous abandonner alors à nous-mêmes et à nos propres forces, mais de veiller aiteniivenient h notre salut , de nous protéger , de nous défendre et de nous garder.

Voyez donc l'extrême besoin que nous avons d'adresser à Dieu cette demande. D'une part la multitude des dangers, dont la vie est pleine, doit justement nous remplir de crainte. Il n'y a personne qui ne trouve en soi ou hors de soi certaines sources de tentation qui lui sont propres : en lui-même , les passions et les habitudes ; hors de lui , les occasions et tous les objets extérieurs. Ceux surtout qui sortent d'une vie licencieuse et criminelle ont encore plus sujet de trembler , parce qu'il reste en eux les suites funestes de leurs péchés , un grand fond de malice , fruit de leur libertinage passé , des imaginations , des réminiscences , des souvenirs et des inclinations peccamineuses qu'ils ont contractées. Sans une assistance spéciale , énervés et affaiblis par tout cela , ils ne tardèrent pas à retomber dans leurs premiers désordres.

D'un autre côté , il est de foi que nous ne pouvons vaincre les tentations avec nos propres forces . Nous pouvons bien vaincre une tentation par une autre comme on laisse un péché pour un autre , un vice pour un autre , elc ; mais nous ne pouvons la vaincre d'une i;ianière salutaire. Autrement, si cela était en notre pouvoir , OésuS' Christ ne nous aurait pas appris à adresser à Dieu cette demande. x\insi de nous-mêmes nous ne pouvons attendre que des chutes et des péchés, et nous sounnes toujours exposés à tomber et à nous perdre. Aurions-nous triomphé de toutes les tentations passées , même les plus violentes , aurions-nous vécu comme des anges , nous pouvons d'un instant à l'autre être changés en démons. En effet faut-il plus d'un instant pour consentir à une tentation et passer de hnv-ce au péché ? Ne sufiit-il pas d'une parole , d'un regard , d'une pensée pour faire une chute grave et une chute dont nous ne nous relèverons peut-être jamais ?

Voilà donc l'extrême besoin que nous avons de recourir chaque iour à Dieu qui seul peut nous soutenir par sa grâce , et de lui dire avec la plus grande ferveur : Et ne nos indiicas in tentationem : Seigneur, tenez-nous bien entre vos bras, ne nous perdez jamais de vue, ne nous abandonnez pas un seul instant à nous-mêmes ; mais veillez continuellement sur nous , dirigez noire cœur , nos affections

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et nos actions , et éloignez de nous tout ce qui pourrait nous faire tomber. Quiconque craint pour lui-même et se recommande insk tamraent à Dieu ne tombera pas.

Mais que serait-ce , chrétiens , si tout en demandant à Dieu de ne pas nous laisser exposés ou succomber aux tentations , nous allions nous-mêmes les chercher , si nous nous y exposions témérairement, même aux plus fortes et aux plus dangereuses , vivant dans une dissipation conlmuelle, nous exposant à tout instant et sans la moindre précaution. Ne serait-ce pas une révoltante contradiction , ne serait-ce pas se moquer de Dieu , et même attendre de lui des miracles et une assistance extraordinaire qu'il ne nous a jamais promise et qu'au contraire il déclare formellement qu'il refusera à celui qui cherche le danger ? Cette prière comme les précédentes suppose donc aussi notre coopération , et cette coopération doit consister dans la fuite soigneuse des dangers et des occasions , et dans la vigilance exactessur nos sens , fermant autant que possible toute voie aux tentations.

Mais je me réserve de traiter ce sujet expressément dans ma prochaine instruction, dans laquelle comme corollaire à la demande que je viens d'expliquer, je vous ferai voir deux points très-importants ; comment les tentations conduisent au péché et quels moyens il faut «mployer pour les vaincre.

INSTRUCTION XXL

Continuation de la sixième demande»

Pour compléter la matière que j'ai traitée dernièrement , je veux flù-e l'explication deia sixième demande, et ne nos inducas in tentationem , il me reste à vous expliquer deux points delà plus haute importance.

1" Par quels degrés et de quelle manière la tentation se convertitelle en péché ? 2° Quels senties moyens à prendi'e pour vaincre les tentations ?

Quant au premier point, quoique tout le monde sache que la tentation par elle-même n'est pas un péché , néanmoins dans la pratique , deux sortes de personnes ont coutume de se tromper sur ce

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