PAUT. II. INST. XXI
point. Les personnes d'une conscience timorée confonaent fadtei ment la tentation avec le péché lui-même et par là elles se croient coupables tandis qu'en réalité elles ne le sont pas. Les personnes au contraire de conscience relâchée , confondent ce qui est réellement péché avec la simple tentation, et par conséquent se croient innocentes tandis qu'en réalité elles sont coupables. Ainsi pour tranquilliser les premiers et détromper les seconds , il est de la dernière mportance de bien distinguer la tentation du péché. Je vais vous donner quelques règles qui serviront à vous éclairer et à vous guider sur ce point.
Les théologiens distinguent, avec saint Grégoire, trois degrés dans la tentation , la suggestion , la délectation et le consentement. Or , ces trois degrés ne sont pas toujours coupables , parce qu'ils sont tantôt volontaires et tantôt involontaires.
Le premier degré est la suggestion ; or , par ce mot on entend la simple proposition ou représentation faite à notre esprit du péché, soit d'impureté , comme cela arrive souvent , soit de vengeance ou de tout autre genre de faute. Cette simple pensée du mal, dès qu'on D'y donne pas occasion , n'est pas un péché. Elle est un engagement, une sollicitation , un attrait au péché , mais par elle-même elle n'est pas coupable ; car elle peut être excitée en nous malgré nous. Lorsqu'Eve , par exemple , dans le paradis terrestre , fut attaquée par le démon et sollicitée à transgresser la défense du Seigneur , quelle faute y avait-il en cela : aucune, parce que, jusque-là, sa volonté n'y avait aucune part. De même , lorsque nous nous trouvons tout-àcoup assaillis par de mauvaises pensées , par des représentations ou des imaginations impures , soit qu'elles viennent de nous-mêmes et de la corruption de notre nature, soit qu'elles viennent du démon , soit qu'elles viennent des objets extérieurs , des compagnons avec lesquels nous sommes , des discours que nous entendons ; en tout cela, il peut se faire qu'il u'y ait pas le moindre mal , parce que toutes ces choses peuvent être tout-à-fait indépendantes de notre vVolonté.
J'ai dit , il peut se faire , car assez souvent nous donnons nous- Inêmes occasion à ces (eniations, et alors il faut en juger autrement. iQuoique en général la tentation dans l'état présent soit inévitable , et que nous ne puissions en être totalement exempts ; cependant :outes les tentations particulières ne sont pas réellement involontaires et nécessaires , puisqu'il y en a beaucoup que nous excitons en aous et que nous nous attirons par notre faute. Par exemple , ren-
DE l'oraison dominicale. 81
contrer par hasard un objet dangereux et séduisant qui nous frappe» et en ressentir une mauvaise impression , c'est une triste nécessité pour quiconque vit dans le monde ; mais recherclier cet objet , If fixer avec curiosité , s'arrêter à le contempler , lors même qu'on commence à en ressentir les mauvais effets , voilà l'œuvre d'une volonté perverse. Or une telle tentation n'est pas toujours exempte de péché. Si la tentation à laquelle on donne occasion porte avec elle un danger probable , cette tentation même est un péché , grave ouléger, selon que le mal auquel on s'expose est grave ou léger. Car la même loi qui défend le péché , défend par ià même de s'exposer an danger de le commettre.
Le second degré est la délectation , c'est-à-dire cette complaisance intérieure qui est produite en nous parla vue du mai qui aous est proposé et suggéré. Ici encore il peut y avoir et ne pas y a>oir péché. H faut distinguer deux sortes de délectations ; l'une volontaire et l'autre involontaire.
Autre chose est le plaisir que produit naturellement en nous la suggestion , et autre chose celui que prend librement la volonté. Que la pensée et la suggestion puissent naturellement occasionner en nous un sentiment de plaisir , une sensation mauvaise et même quelquefois un violent mouvement charnel , cela est incontestable. Combien il est facile en eiïet de se complaire tout-à-coup dans un premier sentiment de vengeance , ou d'un gain certain, mais injuste, ou d'une passion impure ? Mais une pareille complaisance n'est qu'un effet organique, un appétit naturel , une passion involontaire qui n'est pas en notre pouvoir , comme il n'est pas en notre pouvoir de ne pas sentir l'ardeur du feu , lors qu'une étincelle nous tombe par hasard sur la main ; elle n'est donc pas peccamineuse par elle-même. Pour qu'elle soit coupable , il faut qu'elle soit volontaire! or elle ne peut être volontaire s'il n'y a pas de notre part connais* sance et advertance. Tant que , totalement absorbés par l'objet mauvais , nous ne réfléchissons nullement à sa malice , lors même que le plaisir durerait quelque temps , comme il n'y a pas advertance il ne peut y avoir ni délibération ni péché.
Or pour juger si elle est réellement volontaire , U faut examiner *i on l'a remarqué et comment on s'est comporté après y avoir réfléchi. Si en rentrant en vous-même , effrayé par la tentation vous vous dites à vous-même ; Oh,! à quoi est-ce que je pense là ? SI vous vous efforcez d'éloigner ce mauvais sentiment , si vous ne l'approuvez pas et qu'au contraire vous le repoussiez ; si vous en éprou»