‹ Cours d'instructions familièresChapitre 30 sur 70 · PART. III. INST. II · texte numérisé non relu

PART. III. INST. II

les maîtres de la vie spirituelle , se réduire aux trois suivants : Noa» devons aimer Dieu 1° parce qu'il nous l'ordonne; 2° parce qu'il mérite notre amour ; 3° parce qu'il nous a aimés le premier et que nous devons lui rendre amoiu pour amour.

1" Il nous ordonne de l'aiiner , et ce commandement nous manifeste l'infinie bonté de Dieu , puisque tout grand qu'il est, il tient tant à l'amour de sa misérable et vile créature , qu'il est jaloux de son cœur et recherche son amour. Cette pensée frappait lePsahniste d'admiration lorsqu'il s'écriait plein d'étonnement : Qiiid est hovio quiamagnificas etim? Aut quicl apponis ergaeumcor tuiim? S'il nous avait défendu de l'aimer , comme à des créatures indignes d'aspirer à un si grand bonheur, nous devrions le supplier jour et nuit , de nous permettre de Taimer. Or il nous l'ordonne rigoureusement et ce ne serait pas le comble de la folie , de l'ingratitude et de l'injustice , de lui refuser notre amour et de mépriser ses ordres? 2° Lors môme qu'il ne nous le commanderait pas , il le mérite par lui-même et par ses amabilités infinies. Lorsque nous nommons Dieu, ce nom doit présenter à notre esprit l'ensemble de toutes les perfections imaginables : la beauté , la puissance ,1a science, la bonté, la sainteté ; et puis ensuite , nous devons reconnaître qu'il est un être infiniment au-dessus de nos pensées. Tout ce qu'il y a de beauté , de bonté , de grandeur dans les créatures , n'est qu'un rayon , un faible écoulement des perfections infinies de Dieu. Si un peu de bien que nous apercevons dans une créature , suffit pour ravir notre amour , enflammer notre cœur d'amour pour elle , et dominer toutes nos aîlections , combien plus devons-nous brûler d'amour pour Dieu qui est la source de tout bien , un bien pur sans aucun mélange d'imperfection. Serait-il possible que le souveraliî bien , le seul être souverainement aimable , ne fît pas sur notre cœur la moindre impression ?

3" Enfin Dieu provoque notre amour par son amour ; puisque nous avons tout reçu et que nous recevons tout de lui , soit dam l'ordre de la nature soit dans l'ordre de la grâce , et que c'est do lui seul que nous pouvons tout attendre. La raison nous dit que l'amour se paie par l'amour , et la bienveillance par la bienveillance. Or il serait certainement bien honteux pour nous de nous montrer si reconnaissants pour les créatures et si sensibles à quelques légères marques d'intérêt qu'elles nous auront données . et d'être si ingrats et si insensibles envers Dieu, à qui nous somme» redevables de tout.

Tons ces motifs sérieusement et souvent médités , seront bien suffisants pour embraser notre cœur de l'amour de Dieu.

Dieu ne se contente pas d'an amour quelconque. L'amour d'amitié et de bienveillance prescrit par la charité , doit être porté à un degré particulier. Il faut que ce soit un amour grand , un amour souverain , enfln un amour vraiment digne de lui. Or il ne peut être tel si nous n'aimons Dieu par-dessus toute chose: Super o??i?na. En effet l'amour doit être proportionnée son objet. Or, Dieu étant un bien infini , nous devrions , si cela était possible , l'aimer d'un amour infini : mais étant incapables d'un si grand amour , nous devons au moins aimer Dieu au-dessus de tout. Nous devons donc l'aimer plus que nos biens , plu» que nos amis et nos parents , plus que notre vie , enfin plus que nous-mêmes. Tel est l'amour de préférence que nous lui devons et dont nous entendons parler quand nous disons : Ahncr Dieuplus que tout.

Mais s'il en est ainsi , me dira-t-on , qui pourra jamais se flaîier de posséder un tel amour , puisque tous nous nous sentons n^fcareliement plus d'attachement à nos parents , aux richesses , à la vie qu'à Dieu ? Je vous comprends: or je dois vous apprendre, p )ur votre instruction et votre consolation , qu'il n'est pas nécessaire que l'amour de préférence que eous devons à Dieu , soit souverain intensivement , comme disent les théologiens; mais il suifît qu'il le soit appréciativement.

Je m'explique : l'amour intense est cet amour tendre , sensible , affectueux dont une mère aime son fiis. Cette tendresse et cette sensibilité ne sont pas en notre pouvoir; aussi elles ne sont pas de précepte. D'ailleurs , c'est une marque assez douteuse : puisque avec ces sentiments on peut ne pas aimer Dieu , tandis que sans eux on peut l'aimer véritablement. On en voit assez d'exemples dans la praiique. On trouve des personnes si sensibles et d'un cœur sî tendre , que , dans certains moments de ferveur et de consolation , en entendant un sermon , en faisant une lecture de piété , elles sont très-facilement touchées , versent des larmes qu'elles s'imaginent être l'elTet de l'amour divin ; et cependant ces âmes restent livrées à des défauts essentiels , à des affections très-désordonnées pour les créatures , et ne font pas le moindre effort pour sortir d'un aussi mauvais état. On pourrait comparer de telles âmes à ces marbres de nos églises , qui dans les temps humides se mouillent et distillent de l'eau avec abondance , vous diriez qu'ils vont s'amollir ; mais ce sont toujours des marbres et des marbres très-durs. Ainsi

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en esl-H de ces personnes avec leurs émotions et leur sensibilité ; on dirait que leurs habitudes et leur naturel sont changés, et pourtant elles sont toujours les mêmes , aussi endurcies qu'auparavant , aussi fermes, ausi inébranlables et aussi persévérantes dans leurs mauvaises habitudes ; elles n'y changent absolument rien. Peut-on dire que ces sortes de personnes aiment Dieu. — Au contraire , on trouve des personnes qui se plaignent d'avoir un cœur aride , froid et insensible pour Dieu , de n'avoir ni goût ni sentiment pour la piété et la dévotion ; rien ne les touche , rien ne les ébranle , rien ne saurait leur faire verser une larme. Cependant elles vivent dans une très-grande crainte et dans un très-grand éloignementdu péché, surtout du péché mortel ; et rien au monde n'est capable de le leur faire commettre. Ces âmes, malgré leur dureté et leur insensibilité apparentes , aiment Dieu et l'aiment véritablement.

Ce n'est donc pas cet amour tendre et intense qu'il faut pour

aimer Dieu par-dessus tout ; ce n'est pas non plus d'après cet

amour qu'il faut juger si nous l'aimons de la sorte , puisqu'il est

un signe assez trompeur et assez équivoque. Ce que Dieu exige de

nous , c'est un amour appréciativement souverain ; c'est-à-dire ,

un amour d'estime , un amour solide , judicieux , raisonnable , par

lequel nous l'estimions plus que tout. Or cet amour ne doit pas être

purement spéculatif et consister uniquement à connaître et à juger,

d'après les lumières de la foi et de la raison , que Dieu est le plus

grand de tous les biens ; car les démons ont cette connaissance,

sanscependant'avoir l'amour de Dieu ; mais il doit être pratique et

nous rendre prêts à tout perdre plutôt que de perdre l'amitié de

Dieu. Ainsi fortune , santé, honneur , vie même : il faut être disposé

à tout sacrifier plutôt que de commetre un péché mortel , plutôt que

d'offenser Dieu ; père, mère, époux, épouse, famille : nous de-

|Tons être prêts à renoncer à tout , même à perdre l'univers entier

plutôt que de déplaire à Dieu par une faute grave. Si notre volonté

est dans ces saintes dispositions, nous aimons Dieu par-dessus tout,

:Iors même que nous n'éprouverions pas pour lui l'amour sensible

^que nous éprouvons pour les créatures.

. Abraham aimait bien tendrement son fils Isaac , cet enfant que Dieu lui avait donné miraculeusement, le fils le plus aimable, le plus innocent, le plus saint qui fût jamais. Mais quoiqu'il eût pour pon cher Isaac un amour plus tendre et plus sensible ; cependant il avait pour Dieu un amour plus fort et plus généreux. Aussi ayant reçu de Dieu l'ordre de le lui offrir en sacrifice , il se dispose à obéir

de suite et déjà il avait la main levée , prêt à lui donner le coup mortel , si Dieu content et satisfait de sa disposition n'eût miracu» leqsement retenu son bras. Nous devons donc être sans crainte quoique nous soyons froids, secs , insensibles envers Dieu ; pourvu que dans toutes les tentations , au milieu de tous les dangers , de toutes les séductions et de tous les plaisirs qui nous entraînent vers le péché , l'amour de Dieu soit dans notre cœur supérieur à tout.

N'allez pas vous imaginer qu'un tel amour , un amour qui nous met dans la disposition de tout sacriûer pour ne pas offenser Dieu, Boit une disposition trop sublime et réservée uniquement aux âmes parfaites; vous seriez dans la plus grossière illusion. Ce degré d'amour est de précepte pour tous les chrétiens sous peine de damnation. En effet, que signiflent ces paroles de Jésus-Christ : Qui amat ipatrem aut matrem plus quam me, non est me dignus : — Qui amat filium aut filiam. super me, non est me dignus. Dieu ne vous défend pas d'aiuier vos parents et vos enfants : mais si vous les comparez à lui , il veut être le premier. Eh ! y a-t-il rien de plus juste et déplus raisonnable, que de préférer Dieu à toute autre chose ? Ce que nous disons des parents , il faut le dire de tout autre bien , de tout ce qui n'est pas Dieu lui-même.

Et si vous voulez accomplir parfaitement ce précepte , il ne faut pas même vous arrêter là. Ecoutez en quels termes Dieu nous intime ce commandement : Diligcs Dominum tuum ex totâ mente tua , ex toto corde tua , ex totâ anima tuâ , ex totis viribus tnis : vous aimerez le Seigneur de tout votre cœur et de toute votre unie. C'est bien autre chose qu'un simple amour de préférence ; c'est un amour qui doit posséder et absorber tout notre être.

Mais pour que cette doctrine ne vous jette pas dans les craintes et les inquiétudes , il faut bien distinguer avec les théologiens ce qui est de précepte ou de nécessité , de ce qui est de perfection. Pour observer la rigueur de ce commandement et ne pas le transgresser en matière grave , il faut que nous aimions Dieu par-dessus toute chose, et que nos pensées, nos affections et nos œuvres soient exemptes de tout péché mortel ; mais pour l'accomplir dans toute son étendue et dans sa perfection , nous ne devons pas seulement aimer Dieu par-dessus tout , mais il faut lui consacrer tout notre esprit , tout notre cœur et toutes nos forces ; en un mot , autant que le comporte notre faiblesse , l'aimer uniquement , sans réserve et sans partage , de sorte que nous n'aimions qu'en lui et que pour lui.

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Vous comprendrez donc facilement par là , que l'amour de préférence , tel que je viens de vous l'expliquer , peut être plus oa moins parfait. En voici une preuve évidente : tous les justes aimeiît Dieu par-dessus toute chose , autrement ils cesseraient d'être justes; cependant tous ne l'aiment pas avec une ferveur égale et à un égal degré. Les uns se contentent de ne pas transgresser sa loi en matière grave , ou d'éviter le péché mortel , et c'est le plus Las degré d'amour de Dieu. Les autres évitent le péché véniel , au moins ils ne ie commettent pas avec advertance et délibération ; ce second degré d'amour est plus élevé que le précédent. Enfin les autres n'aiment et ne cherchent en toute chose que le bon plaisir de Dieu , que ce qui lui est le plus agréable ; c^est là le degré le plus sublime elle plus élevé. Vous voyez donc que , tout en aimant le Seigneur par dessus tout , notre amour peut admettre des degrés infinis et se perfectionner toujours davantage.

Or, en vertu du précepte divin que nous avons cité tout-à-l'heure , noiissom.iies obligés à croître autant que possible dans l'amour de Dieu. Tant que nous serons sur cette terre, nous n'aimerons jamais le Seigneur avec perfection; mais nous devons travailler de louies nos forces à accroître et à perfectionner en nous le saint amour ; jusqu'à ce qu'il soit le maître , et le maître unique et absolu de notre cœur. Et ainsi , par ces elîbrts continuels pour nous unir toujours plus à Dieu , nous remplirons la rigueur du précepte , autant que le comporte notre condition présente.

Le principal fruit que nous devons retirer de cette instruction , est de bien nous persuader que le mo)'en le plus sûr pour connaître si nous aimons Dieu , si cet amour domine vraiment dans noi/'e cœur, ce sont nos œuvres: Probatio dilcctionis , cxhibilio est opcrîs.

Aimer Dieu , ce n'est pas lui dire qu'on l'aime , ce n'est pas désirer de l'aimer , ce n'est pas non plus éprouver quelques sentiments de tendresse et de sensibilité ; mais c'est avoir une profonde horreur du péché , c'est observer religieusement ses divins préceptes , et accomplir en tout sa sainte volonté. C'est là la marque la plus sure , celle que Jésus-Christ lui-même nous a donnée : Qui liabet mandata mea et servat ea , hic est qui diligit me.

C'est pourquoi, sans entrer dans des subtilités spéculatives, examinons nos œuvres et notre conduite. Si nous remarquons en nous du zàle et de l'application pour plaire à Dieu , nous pouvons nous flatter que cette belle flamme de l'amour divin brûle dans notre

cœur ; si au contraire , contents de quelques pratiques de dévotion peu gênantes, nous ne faisons que peu de cas du péché mortel, et si, après avoir perdu l'amitié de Dieu , nous restons lâchement dans cet état, nous ne pouvons nous flatter de l'aimer ; nous devons, au contraire, nous confondre et nous humilier devant lui, et le supplier de changer notre cœur et de le dépouiller de toute aflection mauvaise et terrestre , et de tout ce qui empêche l'amour divin d'entrer dans notre cœur.

Si vous voulez en outre connaître quel est votre amour pour Dieu, et avec quelle perfection il désire que vous l'aimiez, parmi les marques que saint Ignace vous en donne , il en est une bien facile et bien claire : c'est de comparer ce que produit en vous l'amour de Dieu avec les actes que produit l'amour humain.

1* Quand on aime quelqu'un, on recherche avec empressement ses entretiens , adest continua. Or pensons-nous à Dieu ? Son souvenir nous est-il continuellement présent? Avons-nous du goût et du penchant pour la prière qui n'est autre chose qu'un entretien de notre âme avec Dieu ?

2" Celui qui aime fait sans peine , pour l'objet aimé , les œuvres les plus grandes et les plus difficiles : Magna opcratiir. Or quel empressement , quelle joie et quelle ardeur monlrez-vous pour tout ce qui regarde le culte de Dieu , le service de Dieu, le bon plaisir de Dieu?

3° Enfin celui qui aime est libéral envers l'objet aimé ; il donne tout ce qu'il possède : Omnîa sua largitiir. Mais quels sacrifices faisons-nous de nos biens pour le culte de Dieu ? Comment secourons-nous les pauvres , par qui Jésus-Christ déclare recevoir tout ce lue nous faisons pour eux? Quandiù fecistis uni ex minimis istis, •nifii fecistis.

Examinez-vous donc bien ; d'après ces marques vous pourrez savoir , avec certitude , si vous aime» Dieu et avec quelle perfection vous l'aimez.

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INSTRUCTION III

Obligation de tts Charité envers Dieu*

Pour aimer Dieu d'un vrai amour de charité , nous devons T^ mer pour lui-même et l'aimer au moins d'un amour supérieur à îoïît autre , c'est-à-dire autant que je vous l'ai démontré dans ma dernière inslruction. Voyons maintenant les obligations que nous irapose le précepte de la charité envers Dieu,

Ce précepte comme tous les autres est en même temps négatirei aSTirmatif. En tant que négatif, il défend en tout temps et en toute circonstance de donner aux créatures l'amour qui est dû au Créateur , et d'aimer quelque chose plus ou autant que Dieu. Considérésous ce rapport , on peut dire que ce commandement défend tous les péchés. Et en effet , tout péché, quel qu'il soit , est opposé à IV niour de Dieu : puisque le péché n'est autre chose que l'attachement désordoEué de notre cœur aux créatures , au préjudice de celaî que nous devons à Dieu. Je dis un amour désordonné , parce que ce n'est pas un péché d'aimer autre chose : Omnia quce iîi imindo sunt , d'iigcnda sunt , dit saint Augustin. A l'exception du péché, nous pouvons aimer toutes les créatures, puisque c'est Dieu qui les a toutes faites , et qu'il nous en a donné l'usage. Toutes sont us bienfait et un gage de son amour pour nous. Aimons donc nos parents, nos amis , les biens, les richesses, la santé; mais pour que cet amour soit juste et saint il faut qu'il se rapporte à Dieu, que Dieu en soit la fin dernière : car si nous aimons toutes ces choses pour eîles-mèmes , notre affection devient plus ou moins coupable^ selon le degré et la qualité de cet attachement.

Je m'explique, si cet amour n'est qu'un simple cffac/icmenf excessif , mais que cet excès ne soit pas tel qu'il nous fasse offenser Dieu mortellement , le péché ne sera que véniel ; mais si cet attachement est si grand qu'il nous porte à transgresser gravement les commandements de Dieu, alors le péché estmortel, parce quenoits en venons dans la pratique à préférer la créature au Créateur : ee çui est nécessairement une injure grave à Dieu. Si donc vous coq»

DE tA CHAniTÉ. Î25

lentei votre corps par des plaisirs défendus, vous aimez votre corps plus que Dieu ; si , pour conserver votre honneur, vous faites des calomnies, vous vous livrez aux rixes et à la vengeance, vous aimez votre honneur plus que Dieu; si pour vous enrichir, vous commettez des injustices, des fraudes, des tromperies, vous aimez les richesses plus que Dieu ; si enfin la perte de quelque bien temporel , ou bien un malheur quelconque , vous fait proférer des malédictions , des imprécations , des blasphèmes ou des parjures, vous vous aimez vous-mêmes plus que Dieu. Quel que soit donc l'altachemenl que vous avez pour les choses d'ici-bas , s'il prédomine en vous, H détruit toujours l'amour de Dieu , conmie le déclare saint Jacques dans ses paroles : Quîcumque offendat in uno , hic factiis est omnium reiis. Non que ce soit la même chose de transgresser un commandement ou de les transgresser tous ; mais pour ce qui est de perdre la charité ou de la détruire en nous , la violation d'un seul précepte la détruit comme la violation de tous. Et en effet que peu^ sériez-vous d'un ami qui vous offense dans un point essentiel ? L'aimeriez-vous , lors même qu'il vous serait fidèle dans les autres points ?

Le péché directement opposé à l'amour de Dieu , c'est la haine de Dieu. — La haine de Dieu ! Est-il possible, me direz-vous, qu'un péché aussi monstrueux puisse entrer dans une créature raisonnable ? — Dieu vous garde , chrétiens , de certains vices et de certaines habitudes criminelles; car ceux qui s'y livrent, n'arrivent que trop facilement à cet excès d'iniquité , jusqu'à concevoir de l'aversion et de la haine pour Dieu même. Voici ce que je veux dire.

On ne peut haïr Dieu , dit saint Thomas , considéré en lui-même et comme source et principe de tout bien ; mais on peut haïr un de ses attiibuts en tant qu'il s'oppose à notre volonté déréglée. Oh ! combien le pécheur hait la très-sainte volonté de Dieu qui, par sa loi , veut réprimer les désirs déréglés de son cœur ; combien il hait 5a divine présence et son immensité qui lui découvre toutes ses turpitudes et ses crimes secrets ; combien il hait sa divine justice qui les ^unit éternellement ; combien il hait enfin sa puissance souveraine qui d'un instant à l'autre peut le surprendre dans le péché et le précipiter dans l'abîme de la damnation éternelle.

Voici donc ce qui arrive : il y a des hommes si adonnés au péché,' qu'ils en viennent à concevoir de la haine contre Dieu qui le défend et ie punit, et jusqu'à désirer ardemment que Dieu n'existe pas. Telle est la source funeste et véritable de cette haine de Dieu; et, par une

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conséquence nécessaire, delà haine de la religion et de sesminisires. Nous ne devons pas en être étonnés ni scandalisés , mais , au contraire , apprendre à quel excès peut conduire une vie de péchés ^ et avoir une crainte salutaire pour nous-mêmes.

En tant qu'afïïrmatif , le précepte de la charité nous oblige à produii-e des actes explicites d'amour de Dieu. Je dis explicites ,^M-ce qu'on ne saurait nier que l'observation des autres commandements ne renferme déjà virtuellement ces actes d'amour : et c'est en ce sens que Jésus-Christ a dit : Qui habet mandata meact servatea^ liicestqui diligitme. Mais cette pratique ne les renferme pas formellement , puisqu'elle est plutôt une marque et un effet de l'amour divin , que cet amour lui-même tel qu'il nous est prescrit.

Or les préceptes afllrmatifs , tels que le jeûne , la communion , l'aumône, etc., n'obligeant pas à tout instant, mais dans certaines circonstances seulement , il en est aussi de même de l'obligation de faire des actes d'amour de Dieu. Ce précepte n'oblige pas continuellement; mais seulement de temps en temps : car nous pouvons bien ît même nous devons être sans cesse dans la disposition de préférer Dieu à tout ; mais nous ne pouvons lui prolester sans cesse de notre disposition par des actes positifs,

îl s'agit donc de savoir quand ce précepte nous oblige. Il n'est pas facile de le déterminer avec précision. Cependant les théologiens conviennent assez généralement que l'on y est obligé

l" Lorsqu'on commence à distinguer le bien du mal , et à savoir qu'il y a un être qui est le souverain bien , le premier principe et la fin dernière de toute chose. Par conséquent les parents doivent de bonne heure graver dans le cœur de leurs enfants, l'idée de ce bien souverain et infini, qui est Dieu, et les enflammer d'amour pour lui, pour ce Dieu qu'ils doivent aimer avant eux et plus qu'eux. Autiroment ce serait les parents eux-mêmes qui seraient coupables de cette oriiission des enfants.

2° A la fin de la vie , ou en danger probable de mort ; parce qn'a. lors il y a une obligation spéciale de nous tourner , par de saintes affections , vers celui auquel nous allons nous unir pour toujours.

3» Dans les tentations , lorsqu'on ne peut les vaincre sans faire un acte formel d'amour de Dieu. Supposons qu'un homme, sous les coups d'une grande adversité , fût tenté de se révolter contre Dieu et de le blasphémer comme cause et source de son malheiu" ; cet homme serait obligé de repousser cette terrible tentation , en proteslant à Dieu qu'il l'aime parce qu'il est infiniment bon , même lors» qu'il envoie des tribulations.

DE LA cnirari:. Î31

U* Quand on esi coupable de péché mortel et qu'on est obligé de recevoir la sainte Eucharistie , ou un autre sacrement qui exige la grâce sanctifiante , sans pouvoir se confesser. Alors il y a obligation de produire un acte de contrition parfaite qui renferme Tacte dont je vous parle. L'omettre dans ce cas, serait un nouveau péché et môme un sacrilège.

5* Un grand nombre de théologiens ajoutent qu'on y est encore obligé toutes les fêtes de précepte , parce que ces jours sont spécialement consacrés au culte de Dieu et que ce culte consiste surtout dans la pratique des trois vertus théologales : Dem fide , spe et charitate maxime colitur.

Dans les cinq cas précédents , l'obligation de faire des actes d'à» mourdeDieu est incontestable ; mais elle ne se borne pas là; car ce serait une absurdité de restreindre à ces quelques cas , assez rares, la pratique d'une vertu qui doit être l'aliment de la vie chrétienne. Celui qui aime véritablement Dieu , comme il doit l'aimer , ne saurait s'empêcher d'élever souvent son cœur vers lui , par des actes d'amour , et ces actes seront d'autant plus fréquents , qu'il Taimera davantage. Et sans entrer dans le détail de toutes les circonstances particulières , je vous dirai que cet exercice doit être fréquent et très-fréquent : aussi fréquent que l'exige l'accomplissement du pré cepte de l'amour de Dieu, qui est le premier , le plus essentiel elle plus grand de tous les commandements de Dieu et de l'Egiise , maxU muni mandatum ; aussi fréquent qu'il est nécessaire pow nourrir en nous le feu de l'amour divin , ce feu qui doit brûler sans cesse sur l'autel de notre cœur , et qui , pour cela , a toujours besoin d'uo nouvel aliment ; aussi fréquent enfin qu'il est nécessaire pour nous empêcher de succomber dans les diverses occasions du péché, nous faire triompher des tentations continuelles dont nous souunes assailfies , nous préserver du péché et nous conserver dans la grâce de Dieu. Or évidemment nous ne pouvons faire tout cela, si nous laissons écouler un temps considérable saiis faire des actes d'auiour dp, Dieu. Cette omission, longtemps prolongée, ne peut manquer d'être') coupable et funeste pour nous.

Ce qui doit nous exciter à produire souvent ces actes , c'est qu'il' ont un prix et un mérite particulier. J'ai déjà traité cette matière dans une autre instruction , mais cette doctrine est si consolante que j'aime à la répéter.

Dieu estime tant un acte de vrai amour , qu'il lui a promis le pardon Immédiat du péché, quels qu'en soient le nombre et rénoruiit&

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Cela est certain : Qui diligit , cliligetur à Pâtre meo. — Chdrita» operit muUitiidinem peccatorum. Il est impossible que vous aimies Dieu d'un véritable amour , sans que Dieu vous aime : et l'amour de Dieu envers nous , renferme nécessairement le pardon de nos péchés et lagrâce sanctifiante. Voyez donc combien est avantageusela pratique fréquente de ces actes. Il peut arriver que , surpris par un accident imprévu , nous n'ayons ni le temps ni la facilité de nous confesser ; et alors il ne nous reste d'autre moyen qu'un acte d'amour de Dieu pour rentrer en grâce avec lui et nous sauver.

D'ailleurs , il n'y a pas de pratique plus propre à sanctifier nos derniers instants. Or le moyen de l'employer alors ? Vous le voudrez bien: mais n'en ayant pas l'habitude , ayant toujours livré votre cœur à l'amour des créatures , et n'ayant jamais aimé Dieu , vous ne saurez vous élever à lui. Le prêtre vous suggérera le nom de Dieu , le souvenir de Dieu , quelques réflexions pieuses ; mais tout cela sera incapable de bannir de votre cœur l'indifférence qu'il a toujours eue pour lui. On voit que le Seigneur méprise à la mort l'amour que le pécheur lui a refusé pendant la vie. C'est donc maintenant], chrétiens, qu'il faut vous habituer à faire ces actes, si vous voulez pouvoir les produire dans vos derniers moments. , D'autant plus que ce n'est pas chose si facile. Si pour faire un acte d'amour de Dieu , il suifisait d'en réciter la formule , ce serait bien vile fait : mais Dieu ne fait aucun cas de nos paroles si elles ne sont pas l'expression sincère des sentiments de notre cœur. Ceci soit dit en ; passant pour désabuser certaines personnes qui ayant appris par cœur quelque acte d'amour de Dieu , le disent et le redisent continuellement ; mais sans fruit , parce que leur cœur est étranger à leurs paroles. Ces formules sont très-utiles , lorsque la volonté les accompagne et qu'elles servent à exciter en vous l'amour de Dieu, lorsque vos paroles expriment les vrais sontiments de vojre cœur. Mais si votre volonté n'est pas d'accord avec vos lèvres, vous mentez à Dieu , et au lieu de dire : Seigneur , je vous aime ; vous devriez plutôt dire : Seigneur , je ne vous aime pas ; mais je désire de vous aimer , et donnez- moi, je vous prie, la grâce fle détruire en moi tout ce qui empêche votre amour d'entrer dans ce cœur si froid et si insensible.

' Jusqu'ici nous avons considéré l'amour de Dieu dans son sens !e plus restreint , en tant qu'il est une protestation formelle et expresse d'amour ; si on le considère maintenant dans un sens plus large , on peut dire que toute bonne pensée , touî bon sentiment «

toute opération ffont l'amour de Dieu est le principe et îa source , est un acte de charité envers Dieu. Dans ce sens notre vie -tout entière peut devenir un exercice continuel d'amour.

Voyez une mère , elle ne pense pas à chaque instant à son petit enfant, à cet enfant qui est l'idole et les délices de son cœur; elle n'est pas là sans cesse à lui répéter : je t'aime , et cependant il est le but de tout ses travaux , de toutes ses entreprises , il est toute son occupation ; et on peut dire avec vérité que ces travaux , ces entreprises et ces occupations, sont autant d'actes d'amour, et que toute sa vie en est un exercice continuel. Ainsi en est-il de nous par rapport à Dieu : tenir sans cesse son cœiu" élevé vers lui par ua acte formel d'amour , tel que je viens de l'expliquer , est une chose tout-à-fait impossible à l'homme dans son état présent ; mais il peut se conduire de manière que sa vie soit ane pratique continuelle d'amour de Dieu ; cet amour animera en eilet toute sa vie , s'il le porte à faire en toutes choses la sainte volonté de Dieu , à remplir 6es devoirs , à éviter le péché , à supporter les croix et les afflictions, en un mot à rapporter toutes ses actions à Dieu.

Voilà en effet une des principales obligations que nous impose le précepte deja charité ; je veux dire l'obligation de rapporter toutes nos actions à Dieu. Dieu en nous ordonnant de l'aimer de tout notre cœur , de toute notre âme , et de toutes nos forces , exige, dit saint Augustin , qu'aucune partie de notre vie ne soit privée de son amour. Or , il n'y a qu'un seul moyen d'accomplir cette volonté de Dieu, c'est de rapporter à Dieu et à sa gloire toutes nos œuvres sans exception.

Il n'est pas nécessaire poiu" cela d'en avoir continuellement la pensée actuelle , cela est impossible ; il suffit que la résolution ea ait été formée et que toutes vos actions se fassent ensuite en vertu de cette volonté. Expliquons cette doctrine par un exemple. Vous sortez de voti"e maison pour aller à l'église : l'église, voilà la fin que vous vous êtes proposée. Quoiqu'à tous les pas que vous faites» vous ne pensiez pas à cette fin ; cependant c'est cette fin qui est la cause de tous vos pas et de tous vos mouvements, puisque tous sont l'effet de la résolution que vous aviez prise de vous rendre à l'église.

II en est de même dans le cas présent ; si le matin , à votre lever, vous offrez à Dieu les actions de votre journée ; si de temps en temps vous renouvelez votre offrande et votre intention , quoique vous ne pensiez pas à Dieu à tous les instants , cependant toutes vos actions se rapportent à Dieu, en vertu de votre première intea-

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tion gtiî persévère , tant qu'elle n'a pas été formellement rétracté* par d'autres actions mauvaises et coupables.

Ce n'est donc pas là une pratique impossible , ni même difficile ; mais elle est d'une souveraine importance, puisque c'est de là que dépendent eu grande partie la valeur elle mérite de nos œuvres.

En effet, pour qu'une action soit utile et méritoire pour le ciel, |1 ne suffit pas qu'elle soit faite en état de grâce et qu'elle soit bonne en elle-même , il faut en outre qu'elle soit faite pour Dieu, Faites les actions les plus saintes , si vous les faites par caprice , par inclination , par routine et par habitude , vous ne les faites pas pour Dieuet en vue de Dieu ; par conséquent Dieu n'y a aucune part. Quel compte en fera-t-il donc et comment pourraient-elles lui être agréables ? Les païens n'agissent-ils pas ainsi : Nonyie et ethnici hoc faciimt ? Ne sont-ils pas aussi attentifs , aussi laborieux , aussi infatigables dans leurs travaux? Quel avantage avons-nous donc sur eus ? Mais ensuite que de mérites perdus , que nous pourrions accumuler chaque jour , sans faire autre chose que ce que nous faisons, et en ayant soin seulement de faire tout pour Dieu !

Au contraire , il n'y a pas d'action , si petite qu'elle soit , qui ne devienne grandement méritoire si elle est faite pour Dieu : les actions les plus indifférentes , celles même, qui nous sont communes avec les bêtes , comme manger boire et dormir , deviennent saintes et méritoires en vertu d'une telle intention. Aussi saint Paul nous recommande-t-il de profiler aussi de ces actions et de les rendre méritoires , quoique si basses en elles-mêmes. « Mangez-vous , dit cet Apôtre ? mangez pour grorifier Dieu. Buvez-vous? faites-le pour glorifler Dieu. Prenez-vous quelque honnête récréation ? que ce soit encore pour la même fin. En un mot , quoi que tous fassiez , faites-le avec l'intention de glorifier Dieu : Sive ergo manducatiSt tive bihitis , sive aliud quid facitis , omnia in gloriam Dei facile . »

O vous donc qui menez une vie régulière et chrétienne , prenei l'habitude d'élever aussi souvent que possible votre esprit et vos intentions vers Dieu , afin de rendre toutes vos actions surnaturelles et méritoires. Il est impossible de vous expliquer tous les avantages de celte sainte pratique. Supposons que vous remplissez bien chaque jour vos devoirs, que vous vous livrez exactement aux travaux et aux occupations que Dien demande de vous , que vous supportez avec patience les peines et les misères de la vie : quelle peine aurez-vous de plus pour rapporter à Dieu vos occupalions et

▼OS souffrances î II ne s'agit que d'une simple pensée , dune courle affection , comme par exemple : Mon Dieu , je veux tout faire et tout souffrir pour votre gloire. Tout pour vous, ô mon Dieu ! Mais si la peine est légère , le fruit n'en'sera pas petit : car de cette manière, vous remplirez parfaitement le précepte do l'amour de Dieu ; vous vous enrichirez à chaque instant de nouveaux mérites devant lui ; et ainsi, selon la parole de l'Esprit saint , vos jours seront trouvés pleins de mérites dans l'autre vie : Etdies pteni învenîentur in cis.

Sinon il en sera de vous comme d'un homme pauvre qui dans son sommeil , s'imagine être devenu un grand seigneur ; il se ré» Jouit et se délecte dans cette agréable illusion, mais quoi? A son réveil, riHusion disparaît et il se retrouve aussi pauvre et aussi misérable qu'auparavant. Ainsi, en observant vos ceuvres matérielles et votre extériear de vertu , vous voi's imaginez être riche et très-riche en mérites devant Dieu ; mais si ces œuvres ne sont pas animées de ce a rai esprit du christianisme qui les consacre à Dieu et en fait des œuvres divines , à votre mort et h votre réveil dans l'autre vie, vous trouverez vos mains vides de mérites : Dormîe* ^unt somnum suum et nihil invcnerunt viri divitiarum in manibus suis.

Quel fruit devez-vous retirer de cette instruction ? Le voici eo deux mots : 1° De vous rendre familière la pratique des actes d'amour de Dieu , qui est l'àmc de la vie chrétienne ; 2° de vous proposer dans toutes vos actions la volonté , le bon plaisir et la gloire de Dieu. De cette manière toutes vos œuvres seront bonnes et saintes , et tontes aussi seront une source et un accroisseinent de mérites : Et dies pleni invenientur in cis.

INSTRUCTION IV

liiaTlté enrera le prochain. Son importance, son n^otif ot ses qualités.

La charité, comme je l'ai dit en commençant, a deux objets : Dieu et le prochain ; et cependant la charité par laquelle nous ainions Dieu et celle par laquelle nous aimons le prochain , ne sont pas

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deux vertus , mais une seule : Charitas qiiâ clîligîtur Deus , non est virtus distincta à charitate quâ diligitur proximus , dit saint Thomas. En effet , c'est l'amour de Dieu qui nous porte à aimer le prochain, et l'amour du prochain se rapportera Dieu ; par conséquent soit que vous aimiez Dieu , soit que vous aimiez le prochain , ce n'est qu'un seul et même amour.

Après vous avoir parlé de l'amour de Dieu , je vais donc vous eniieicnir de l'amour du prochain. Nous en verrons : 1° l'importance, sujet bien peu connu ; 2° nous examinerons ensuite ce qu'il faut entendre par le prochain ; 3° les motifs pour lesquels nous devons l'oimer ; 4** les qualités de cet amour ; 5* son intensité , et 6° enfin sa pratique.

Et d'abord pour ce qui est du premier point , je dois vous dire qu'il est bien étonnant de voir tant de chrétiens , parmi ceux qui se vantent d'avoir de la piété et de la religion , ne se faire point ou presque point de scrupule de manquer à la charité. Ils prétendent établir je ne sais quelle séparation entre Dieu et le prochain , et se flattent (''être assez bien avec Dieu , lors même qu'Us sont mal avec le p:-ochain : les désunions , les animosités , la vengeance , l'envie , les complots et les trames secrètes ourdies méchamment au préjudice de l'un ou de l'autre , tout cela est regardé comme rien ; de même la négligence , l'insensibilité et la dureté extrême à le secourir dans ses besoins ne peuvent être portées plus loin , et ils ne s'en inquiètent nullement. Peut-on trouver une illusion pareille ? IS'esi-cepas détruire le caractère essentiel de la loi évangé» lique que nous professons, et qui est la loi de charité. Ecoutezaoi bien , et tâchez de redresser vos idées sur ce point.

Un jour le divin Sauveur interrogé quel était le plus grand commandement de la loi de Dieu, répondit que c'était l'amour de Dieu et du prochain , comme si c'était une seule et même chose. Vous aimsrez , leur dit-il , le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur et de toutes vos forces : Diliges Dominum Deuin tuum ex toto corde tuo, ex totâ anima tuâ. Voilà le premier et le plus grand de toas les commandements. Le second est en tout semblable à celuilà ; vous aimerez votre prochain comme voui-même : Secundum aiitcm siniile est liuicj diliges proximum tuum sicut teipsum. Il ne pouvait assurément rien dire de plus capable de nous donner une haute idée de ce précepte. Est-il rien en effet de plus important et de plus nécessaire que l'amour de Dieu ? Or, d'après Jésus-Christ, l'imuortance et la nécessité de l'amour du prochain ne sont pas

DR tA CnAUITÊ. Î37

moins grandes: Secundum aiitetn siniile est huîc. Ce qnî sigftifie que l'obligation de l'un est aussi rigoureuse que celle de l'autre ; et que , comme il est impossible d'être sauvé sans l'amour de Dieu , de même aussi , sans l'amour du prochain.

Cependant l'amour de Dieu s'appelle le premier précepte , et l'amour du prochain , le second; parce que nous devons aimer le prochain pour Dieu , et non pas Dieu pour le prochain. Mais du reste ces deux préceptes sont tellement liés l'un à l'autre , qu'ils sont in« séparables. On ne pent aimer véritablement Dieu , sans aimer le prochain, comme on ne peut aimer le prochain, d'une vraie charité , si on n'aime pas Dieu.

De plus , Jésus-Christ a voulu spécialement distinguer ce précepte des autres en l'appelant son commandement : hoc est mandatiim nieum. Or tous les autres ne viennent-ils pas aussi de lui , ne sont* ils pas ses préceptes ? Sans aucun doute : mais celui qui nous ordonne d'aimer le prochain est son précepte d'une manière spéciale , parce qu'il y tient davantage et qu'il en exige plus rigoureusement l'observation. Aussi les dernières recommandations de Jésus-Christ avant de quitter ce monde , furent en faveur de la charité ; chacun sait que ce sont les choses auxquelles un père tient le plus, qu'il recommande àses enfants sur son lit de mort; or Jésus-Christ dans la dernière cène» dans cette nuit où il fit son testament , nous recommande instamment et à plusieurs reprises la charité fraternelle : Hocestprceceptum meum ut diligatis invicem.

Enfin cet amour, d'après Jésus-Christ, est le caractère distinctif et la marque spéciale et certaine à laquelle on reconnaît ses vrais disciples : In hoc cognoscent omnes qida discipuli mei estis, si dilectionem halnieritis ad invicem : c'est comme s'il disait : Soyez religieux observateurs de tous les autres points , soyez spirituels , dévots, si vous n'avez pas la charité, ne vous flattez pas d'être mes disciples : parce que je ne vous reconnais pas pour tels , et nul ne vous reconnaîtra non plus. Tout autre marque est équivoque et trompeuse : c'est là la seule marque qui distingue les vrais chrétiens des mauvais chrétiens , de ceux qui n'en ont que l'apparence et le nom.

De tout ce que je viens de dire , il est facile de comprendre l'im* poriance de l'amour du prochain , et de voir combien son obligation est stricte et rigoureuse. Nous devons conclure de là :

1° Que pour donner un fondement solide à l'édifice de notre lanclification , nous devons donner à la charité la place que Dieu lui

138 r-AUT. IIF. I.NST. IV,

a assignée , et mesurer nos progrès dans la sainteté par nos progrès dans la charité. Aussi, quelque régulière que soit notre conduite , si nous n'avons pour notre prochain les égard» qui lui sont dus , notre piété ne saurait être agréable à Dieu , c'est une piété fausse ; puisque nous manquons au point le plus délicat et le plus essentiel.

2» Que les fautes en cette matière doivent être celles qui nous inquiètent le plus, parce que ce sont en eflet les plus funestes. «Nous ressemblons, dit à ce'sujet saint Jean Chrysoslôme, à ces enfants qui, n'ayant pas assez de connaissance pour bien juger de la valeur des objets , pleurent et se lamentent si on leur enlève des mains une poire , une bagatelle , une chose de rien , tandis qu'ils se laissent prendre sans regret une pierre précieuse. » C'est ainsi que beaucoup de chrétiens se font un grand scrupule de beaucoup de choses de peu d'importance , de certaines minuties , tandis qu'ils ne s'inquiètent nullement des manquements graves qu'ils font contre la charité et qui sont la véritable plaie de leur conscience ; qu'ils se permettent sans remords des colères fréquentes , des aversions trèslongues, des médisances assez graves , des tristesses et des jalousies sur le bien qui arrive aux autres ; une complaisance sur leurs afflictions ou un désir de les voir dans le Eialheur , etc.

S" Que c'est le point sur lequel nous devons nous examiner avec le plus de soin et de sévérité , puisqu'il n'y a pas de matière oii il y ait plus d'erreurs et d'illusions. Voilà les conséquences pratiques que nous devons tirer de tout ce que nous avons dit sur l'importance de la charité. Il faut au moins ne jamais oublier que ce précepte oblige sons peine de péché mortel ; de sorte que si vous manquez à la charité en matière grave , votre péché est mortel , quoique vous n'ayez blessé ni la justice, ni la tempérance , ni la chasteté, ni aucune autre vertu.

Après ces explications , voyons maintenant qui est notre prochain. Cette même question fut adressée à Jésus-Christ par un docteur de la loi : Quis est meus proximus ? Le Sauveur lui répondit par la parabole du Juif que des assassins laissèrent sur la voie publi- ,^ que , dépouillé , couvert de blessures et h demi-mort. Un prêtre S passant parla, puis un lévite jetèrent sur lui un regard plutôt de 5 curiosité que de compassion , et continuèrent leur route, sans lui porter aucun secours; mais un Samaritain étant survenu , en eut tant de compassion, qu'il en prit les soins les plus touchants , sans épargner ni peine ni dépenses. Après avoir raconté cette parabole , JésuS'Christ se tournant vers ce docteur lui demande : « Qui de ceî

trois vous semble avoir été le prochain de ce malheureux? • Le docteur, frappé par l'évidence de la parabole, fut obligé de lui répondre: « C'est celui qui a usé de charité envers lui. — Eh bien ! lui dit Jésus* Christ, allez et faites de même : Vade tu et fac similiter, »

Dans celte parabole , Jésus-Christ nous montre clairement qui est notre prochain. Il est bien certain que le prêtre et le lévite, comme étant du même pays et delà même religion , devaient , plus que tout autre , regarder cet infortuné comme leur prochain : mais ce n'est pas sans motif que Jésus-Christ introduit le Samaritain dans sa parabole , car tout le monde connaissait la haine ouverte qui régnait entre les Juifs et les Samaritains. Cependant le Samaritain, voyant dans ce malheureux non un ennemi , mais son semblable et son frère, est touché de compassion et il s'empresse de lui pro. liguer tous les soins qu'exige son état.

Jésus-Christ veut par là nous montrer que , sans nous arrêter à tant de divisions qui existent parmi nous , nous devons regarder comme notre prochain , toute créature capable du bonheur éter::;el, quiconque est de la même nature que nous, par conséquent tous les hommes, quelles que soient leur patrie , leur croyance et leur religion, même les morts qui sont au ciel ou au purgatoire , nous réjouissant du bonheur des premiers , et désirant aux seconds une prompte possession de Dieu. Voilà le prochain qu'il faut aimer indistinctement, et, l'aimer d'un amour vrai et intérieur. Cependant cela n'empêche pas que , pour les services extérieurs, que nous ne pouvons rendre à tous, nous ue devions observer certains degrés et donner la préférence à ceux qui, par des titres particuliers , ont plus de droit à notre chanté

Mais plus il est facile de trouver l'amour parmi les hommes, plus il est difficile d'y rencontrer la vraie charité. Ce n'est pas précisé ment en elfet l'amour qui constitue la charité ; mais c'est le motif de cet amour. Or il y a deux sortes de motifs pour lesquels nous aimons les hommes : les motifs naturels et les motifs surnaturels. Le motif est naturel quand on aime le prochain, par caractère, par sympathie , par inclination , par reconnaissance , par intérêt , à cause de la parenté , de la similitude des goûts , de l'éducation ou enfln par habitude. Un amour fondé sur de semblables motifs , est un amour purement naturel , ce n'est pas celui qui constitue la cha» rite et que Dieu nous prescrit.

Je ne veux pas dire au'il soit défendu d'aimer le prochain pour

140 PART. Iir. INST. I?,

ces raisons secondaires ; car la nature et la raison veulent que nous aimions nos bienfaiteurs , nos parents , et toutes les personnes que des vertus et des qualités particulières rendent aimables. Mais je dis que cet amour ne mérite aucune récompense pour le ciel , parce que ce n'est pas l'amour de charité , ce n'est pas l'amour qui honore et glorifie le Seigneur , ce n'est pas un amour capable de nous distinguer des païens. Les païens en effet aiment aussi de cette manière leur prochain , leurs parents , leurs amis, leurs bienfaiteurs et les personnes vertueuses : Nonne et ethnicl hoc facîunt ? Si nous nous bornons là , que faisons-nous donc et quel mérite aurons-nous de plus qu'eux?

Pour que notre amour puisse s'appeler charité chrétienne , il faut aimer le prochain pour des motifs surnaturels , pour des raisons suggérées par la foi , c'est-à-dire ne pas l'aimer purement , par rapport à lui ou à nous , mais principalement par rapport à Dieu, ce qui peut se faire de plusieurs manières. L'aimer par rapport à Dieu, c'est l'aimer d'abord par obéissance , ou parce que Dieu nous l'ordonne , comme le disait saint Jean , l'apôtre de la charité , alors qu'arrivé à une extrême vieillesse , et se faisant porter dans l'assemblée des fidèles , il ne leur disait pas autre chose que ces courtes paroles : « Mes frères, aimez-vous les uns les autres, parce que c'e-st le précepte du Seigneur : Quia prccccptum Domîni est. »

L'aimer par rapport à Dieu , c'est l'aimer parce qu'il est une créature de Dieu, que c'est Dieu qui l'a fait tout entier, qu'il est un être conçu par sa sagesse , formé par sa puissance et enrichi par sa bonté. Cela veut dire , l'aimer parce quïl est l'image dans laquelle Dieu a voulu graver sa ressemblance et manifester ses perfections ; cela veut dire l'aimer, parce qu'il est l'objet de l'amour et des complaisances de Dieu. En un mot Dieu considéré dans le prochain , sous divers rapports , tel doit être le motif de la charité. Et ce motif sublime est celui qui seul donne du mérite à notre amour. C'est ce motif qui distingue la charité chrétienne de l'amour profane ; c'est pour cette raison que Dieu déclare qu'il tient pour fait à lui-même tout ce que nous faisons pour le prochain : Quandiù fecistis uni ex istis mînimis , milii fccistis : paroles consolantes qui devraient suffire pour produire dans notre cœur un parfait "amour du prochain. C'est aussi pour ce motif que l'amour de Dieu et l'amour du prochain ne font qu'une seule habitude de la même vertu; «'est pour cela aussi que Jésus-Christ nous assure que le précepte de l'amour du prochain est semblable au précepte de l'amour de

DE tA CHARITÉ. J^î

Oieu , avec cette seule diflërence que , dans celui-ci , nous aimons Dieu en lui-même , et dans l'autre, nous l'aimons dans le prochain. Ce motif enfin rend inséparables l'amour de Dieu et l'amour du prochain. Comprenez-vous cette doctrine ?

Tel étant le motif sur lequel est fondé l'amour du prochain , ii s'ensuit , par une co nséqucnce rigoureuse , qu'il doit avoir deux qualités : il doit être : 1° universel; 2° fort et propre à nous faire surmonter toutes les diDQcultés. C'est à ces deux caractères que vous reconnaîtrez si votre amour pour le prochain est vraiment un amour de charité.

1° Universel. Il doit s'étendre à tous les hommes sans exception, parents ou étrangers, amis ou ennemis, bons ou mauvais. Aucun motif naturel ne saurait être universel, parce qu'il est impossible que tous les hommes soient dans les mêmes conditions ; mais le motif surnaturel de la charité embrasse tous les hommes , comme le motif de la foi embrasse toutes les vérités. Il n'y a en effet aucune vérité de foi qui ne soit révélée de Dieu et appuyée sur sa parole infaillible ; nous ne pouvons donc exclure aucune vérité de notre croyance : de même il n'y a aucnin homme qui ne soit la créature de Dieu , l'ouvrage de Dieu , l'image de Dieu ; donc nul ne doit être exclu de notre charité. Et de même qu'un doute sur un seul article de foi suffit pour nous faire perdre la foi ; de même pour nous faire perdre la charité, il suffit qu'une seule personne soit bannie de notre cœur. Si vous aimez tous les hommes à l'exception d'un seul , votre amour n'est plus charité ; car si cet amour avait Dieu pour motif et pour fondement , il ne pourrait renfermer cette exception. Il faut donc que la charité soit universelle,

T Elle doit être forte et capable de surmonter toutes les difficultés. Il faut convenir que l'amour du prochain rencontre de trèsgrands obstacles , et aucun motif naturel ne saurait les faire surmonter. Il y a en effet bien des personnes qui semblent faites pour être détestées à raison de leur méchanceté , de leur arrogance , de leur orgueil. Beaucoup nous outragent , nous nuisent , nous persécutent. Comment aimer ces sortes de personnes ? Naturellement parlant , il est impossible de trouver un motif de les aimer ; mais le motif surnaturel anéantit toutes ces difficultés et détruit d'un seiU coup toutes les raisons et tous les prétextes que nous pouvîjns opposer. Dites tout ce que vous voudrez d'une personne , faites-en le portrait le plus abominable qui puisse s'imaginer, elle est toujours vou-e prochain , elle ne cesse pas pour cela d'être la créature de

i!i2 PART. in. IN3T. ÎV.

Dieu, Hmage de Diea , et par conséquent, malgré ses défauts , voui êtes toujours obligé de rairner par rapport à Dieu. De même que notre foi nous inspire autant de respect pour un crucifix de bois ou de plâtre , que pour un crucifix d'ivoire ou d'argent , parce que tous les deux sont l'image de Jésus-Christ crucifié ; de même la charité nous inspire autant d'amour pour an ingrat et pour un ennemi , que pour un bienfaiteur et pour un ami ; parce que l'un et l'autre sont lïmage de Dieu.

Voyez donc combien est futile et vain le prétexte de ceuxqui, pour justifier leur haine, allèguent les défauts du prochain. Celte excuse prouve qu'ils ne l'aiment pas pour Dieu ; autrement ils ne feraient pas attention à ses défauts , m«is à Dieu seul. Cette raison en effet serait bonne si Dieu nous ordonnait d'aimer le prochain pour ses qualités personnelles; mais ce n'est pas là le fondement que Dieu c!onneà la charité. D veut que ncjs aimions le prochain par rapport à lui. Nous devons l'aimer en Dieu et pour Dieu. Aussi , quoiqu'une personne par elle-même ne nous iusph'e que dégoût , aversion et mépris, le coin::m:Klenîcnt de Dieu veut qu'oubliant ses mauvaises qualités, nous ne lu considérions qu'en Dieu, qui sans aucun doute D^éritebien un tel sacrifice.

D'ailleurs notre charité est alors bien plus méritoire et bien moins sujette à l'illusion ; puisque , l'aimant malgré ses défauts , c'est une preuve que cet amour ne vient ni du caractère , ni de l'inclination , ni de la nature ; mais uniquement de Dieu. Y a-t-il une plus grande consolation pour un chrétien qui désire savoir s'il aime Dieu de manière à être aimé de lui ? .Y a-t-il une preuve moins équivoque de notre amour pour Dieu , que le sacrifice de dos aversions et de iros répugnances qui nous fait conserver une vraie charité pour le prochain, quelque indigne qu'il en soit par lui-même ?

Vous comprenez que je ne parle pas ici de cette affection tendre et sensiîle qui ne dépend pas de nous: je parle de la disposition intérieure dans laquelle nous devons être à l'égard de tout le monde , disposition qui nous porte à rendre promptement à chacun les devoirs exigés par la justice , la charité ou la convenance. Ceci , voua le voyez , n'est pas impossiWe ; et c'<?s* tout ce qu'exige le précepte de la charité.

Mais persuadons-nous bien que nous n'aimerons pas chrétiennement notre prochain , tant que nous ne verrons pas dans sa personne Dieu même , de qui notre charité dérive comme de sonpria^ cipe et à qui elle doit aboutir comme à sa ûa.

E3 Li CIIAniTÉ. Î45

Persuadons-nous encore que notre charité ne peut avoir Diou pour objet , si elle est restreinte et limitée aux personnes qui nous conviennent, et que nous traitions les autres comme des étrangers et que nous les regardions avec indifl'érence : elle ne peut avoir Dieu pour objet , si les défauts des uns et des autres nous donnent de l'aversion, de la haine ou de la malveillance pour eiL\.

Examinons-nous donc et voyons quel est le caractère de notre charité : redressons-la et corrigeons-la si elle est défectueuse : car il s'agit ici d'une vertu absolument et indispensablement nécessaire pour être chrétien , pour vivre selon l'esprit de l'Evangile , et être compté parmi les enfants de Dieu.

Nous verrons plus tard quelle doit être la mesure de notre amour pour notre prochain. En attendant, ne cessons jamais de prier le Seigneur dont le cœur n'est qu'amour et bonté , dont les entrailles sont pleines de tendresse et de charité j qu'il daigne répandre dans noire cœur, pour notre prochain , cet esprit d'amour qui est surtouj la niarque distinctive et caractéristique du vrai chrétien, et qui est le fondement et l'abrégé de toute la loi ; puisque tous les commandements sont compris dans l'amour de Dieu et du prochain.

INSTRUCTION V

Bègle de la charité envers le procbaSa.

Après vous avoir montré l'importance de la charité pour le prochain , le motif pour lequel nous devons l'aimer et les qualités essentielles de cet amour, voyons jusqu'oii il doit aller ou autrement la règle de cet amour. Dieu en nous donnant ce précepte nous en a déterminé la mesure quand il a dit : Ditiges proximum tuum sicut t'Jpsiim ; ce qui veut dire que l'amour que nous avons pour nouslîiêmes doit être la règle et le modèle de celui que nous devons au prochain. Mais , remarquez-le bien, il ne s'agit pas ici de l'amour de nous-mêmes quel qu'il soit , mais d'un amour légitime , vertueux et bien ordonné. Il est donc nécessaire que je commence cette matière par quelques explications sur l'ainour que nous devons avoir pour Qous, afin de bien connaître celui que nous devons aux autres.

Dieu ne nous a pas fait un précepte particulier de nous aimer

l!i^ PART. m. ÎNST. f.

nous-mêmes. Il est inutile de faire une loi pour Tobservation d'as devoir que la nature clle-niêine a gravé dans le cœur de tous leg hommes ; il nous est si naturel de nous aimer que nous n'avons pour cela besoin ni d'encouragement ni de loi. Cependant ce comman dément est abondamment renfermé dans celui de l'amour de Dieu et du prochain ; et ce précepte le suppose évidemment, puisqu'il nous ordonne d'aimer le prochain comme nous-mêmes.

Mais pourquoi donc l'amour de nous-mêmes ou l'amour-propre est-il généralement condamné par les saints Pères et par les maîtres de la vie spirituelle , comme le principe de tous les maux et la source de tous les péchés ? Le voici : c'est que par là ils entendent l'amour désordonné de nous-mêmes , qui est un eCfet du péché originel et qui nous est inspiré par notre nature gâtée et corrompue par ce péché. Mais si cet amour est le plus souvent déréglé et vicieux , il peut cependant être réglé et louable, et il l'est souvent. Distinguonsles donc bien l'un de l'autre.

Il est réglé et louable, lorsque nous nous aimons par'rapportà Dieu» notre véritable et dernière fin ; que nous rapportons à Dieu et à sa gloire nous-mêmes avec tous nos biens , que nous nous soumettons en tout à sa loi , à sa volonté sainte et aux dispositions de sa divine providence. Un tel amour ne peut manquer d'être saint puisqu'il nous fait préférer ce qui est meilleur en soi et qui mérite davantage notre estime. Ainsi Dieu étant un bien infiniment au-dessus de nous, i! nous fait aimer Dieu plus que nous-mêmes ; et quant à nous , l'âme étant bien plus précieuse que le corps , il nous fait aussi aimer notre âme plus que notre corps. Tel était l'amour des saints ; ils s'aimaient eux-mêmes , ils aimaient leur corps ; maïs , parce qu'ils aimaient encore plus leur âme , et qu'ils aimaient Dieu par-dessus tout, ils consacraient toute leur vie et tous leurs soins au service de Dieu et au salut de leur âme , et c'était le plus parfait amour qu'ils pussent avoir pour eux-mêmes , puisque , par ce moyen , ils assuraient un Jjonheur éternel et à leur âme et à leur corps.

Au contraire l'amour de nous-mêmes est désordonfifa et coupable, lorsque , sans égard pour Dieu et pour notre âme , nous ne cher» chons qu'à contenter nos mauvais penchants , sans tenir compte des ordres et des défenses de Dieu ; par là nous renversons l'ordre de» choses , nous préférons les biens de la terre à ceux du ciel , le corps à l'âme , nous-mêmes a Dieu. C'est là l'amour-propre injusla £t criminel contre lequel on s'élève avec raison ; parce que , en effet, il est la source de tous les péchés, et qu'il est directement opposé an

vraî amour que nous devons à nous-mêmes , au prochain et à Dieu.

Je dis donc premièrement que la source de tous les péchés , c'esl l'amour-propre ; car les divers péchés au fond , ne sont à proprement parler que Tamour-propre se modifiant de diverses manières, et cherchant à se satisfaire au préjudice du salut éternel. Selon la doctrine des saints Pères , tous les péchés capitaux sont renfermés dans ce vice. Qu'est-ce en effet que l'orgueil ? un amour désordonné de nous-mêmes , qui cherche à s'élever au-dessus des autres. L'âi» varice est un amour de nous-mêmes qui nous fait désirer les richesses et les biens de ce monde avec une excessive avidité ; l'impureté est un amour qui se complaît dans le luxe et la sensualité ; i« colère, un amour qui vit de ressentiments et de vengeances; la gourmandise est un amour des festins et des mets délicats; l'envie, un amour qui se laisse dominer par l'ennui et la tristesse, à la vue des avantages du prochain ; la paresse, un amour du repos et de l'oisivelé qui nous fait craindre toute espèce de fatigue. C'est toujours le même amourpropre qui prend diverses formes, mais toutes mauvaises.

Aussi, la première chose quedétruitTamour-propre, c'est le vrai amour que nous nous devons à nous-mêmes , puisque , en nous portant au péché , il nous fait perdre notre vTai bien et encourir notre vrai mal. II y a des gens , dit saint Augustin , qui croient s'aimer beaucoup eux-mêmes , parce qu'ils ne se refusent rien et qu'ils accordent tout à leurs convoitises. Or , quel amour que celui-là ? De deux choses l'une , ou le salut n'est pas pour nous le meilleur des biens et le plus grand de nos intérêts , ou bien cet amour ne mérite pas ce nom ; mais plutôt il doit s'appeler haine, et haine morielle de soi-même. Oserions-nous soutenir que les saints du ciel n'ont pas compris l'amour qu'ils devaient avoir pour eux-mêmes , eux qui ont embrassé la mortification, ou bien que les damnés l'ont mieux compris ? Jésus-Christ nous dit que celui qui s'aime de la sorte en ce monde , se perd , et que celui qui se hait , se sauve. Qui amat anîmam suam perdet illam, et qui odit animmn sinnn in hoc mundo, in vitam œlernam cnstodit eam. Il veut par là nous apprendre que 3 comme il y a une sainte haine de nous-mêmes , qui est le véritable amour ; de mêm.e il y a un faux et dangereux amoui de nous mêmes, qui devient une véritable haine.

l\Iais en second lieu cet amour-propre détruit l'amour que nou« devons au prochain ; car il nous porte à ne chercher que nos intérêts et par là même il exclut les intérêts du prochain . et même il les foule aux pieds, si nos propres intérêts l'exigent. Voilà la raison pour ia-

insir.fam. 1> 10

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quelle il y a si peu de charité dans le monde chacun ne pense qu'à soi , ne vit que pour soi , et ne s'occupe des autres que pour les employer à sa propre utilité et à son proflt , toujours prêt à les abandonner et même à les trahir si son intérêt personnel le demande. Or quelle disposition plus opposée à la charité ! Ce funeste égoïsme est le plus mortel ennemi , l'ennemi capital de la charité.

Enfln l'amour-propre détruit l'amour que nous devons à Dieu : car nous sommes obligés d'aimer Dieu par-dessus tout ; or , cet amour nous fait préférer à la volonté de Dieu, nos caprices , nos plaisirs et nos amusements , au point de nous rendre idolâtres de nous-mêmes ; car on peut justement appliquer aux amateurs d'euxmêmes , ce que saint Paul dit des amateurs de la bonne chère : Quorum Deus venter est ; et c'est là un péché énorme.

Voyez donc combien nous avons raison de nous élever si fortement contre ce vice ; comprenez aussi avec quel soin nous devons nous tenir en garde contre lui , avec quelle persévérance nous devons le combattre pour l'arracher de notre cœur.

Je reviens maintenant au sujet que je m'étais proposé. L'amour de nous-mêmes que Dieu nous donne pour règle de celui que nous devons au prochain , n'est assurément pas cet amour aésordonné et criminel dont je viens de vous entretenir ; mais un amour bien ordonné et louable. Et comme l'amour de nous-mêmes , quand il est chrétien , doit avoir pour objet Dieu et notre salut ; de même l'amour du prochain doit aussi avoir pour but son vrai bien ; et comme l'amour que nous nous portons à nous-mêmes est mauvais et criminel, s'il n'a pas d'autre objet que la terre, la chair et le sang , de même en est-il de l'amour du prochain , s'il n'a pas d'autre but.

Donnons un exemple : si l'affection que vous avez pour telle ou telle personne de votre connnaissance ou de votre parenté , con« siste à vouloir en faire le compagnon de vos vices , de vos injustices , de vos ivrogneries et de vos plaisirs ; en apparence vous l'aimez comme vous-même, puisque vous désirez pour lui les mêmes biens que vous désirez pour vous ; mais en réalité , vous n'aimez ni vous ni lui , puisque , voulant pour lui les mêmes faux biens que vous voulez pour vous, vous l'entraînez avec vous dans la damnation éternelle. Voyez V d'après cela, ce qu'il faut penser de certaines liaisons , de certaines amitiés qui se forment entre les gens du monde et qui n'ont de part et d'autre , pour fondeaieot, qu'une complaisance criminelle. Parmi les méchnnLs il peut y avoir conspiration, mais vraie amitié , vériiable amour, jamais ; un tel amour est tout ce qu'il y a de plus opposé à la charité.

Après ces observations préliminaires , je vais maintenant examiner la règle de la charité : Ditiges proximum tuum sicut teipsiim. Cette règle aa premier alwrd paraît fausse , puisque Dieu semble vouloir égaler l'amour que nous devons au prochain , à celui que nous nous devons à nous-mêmes. Mais il n'en est pas ainsi. Saint Thomas enseigne que Dieu, en nous ordonnant d'aimer le prochain comme nous-mêmes , n'exige pas l'égalité , mais la similitude : Aon cBqualiter , sed similiter, La charité en effet n'exclut pas un certain ordre. Il faut d'abord aimer Dieu, ensuite nous-mêmes et enfin le prochain ; et encore pour le prochain , quoique la charité doive s'étendre à tous les hommes , nous ne sommes cependant pas obligés de les aimer tous à un égal degré. L'ordre et la raison veulent que nous aimions davantages les personnes qui nous sont plus proches , et à qui nous devons davantage.

Or comme personne n'est plus proche de nous que nous-mêmes , nous pouvons justement nous préférer aux autres; ainsi toutes choses égales et dans une égale nécessité , nous pouvons penser à nous avant de penser aux autres , nous occuper de notre vie , avant ^e nous occuper de celle du prohain , et travailler à notre salut avant de travailler au sien.

Et même s'il s'agit de notre âme , je dois vous faire remarquer f|ue nous ne pouvons donner la préférence aux autres , comme cela nous est permis , quand il s'agit de nos intérêts temporels. Je m'explique : nous pouvons sacrifier pour le prochain, notre fortune, notre santé et notre vie même ; et ce sacrifice sera très-méritoire devant Dieu : mais nous ne pouvons, pour procurer quelque avantage spirituel que ce soit au prochain , faire le moindre mal à notre âme , ou commettre le plus petit péché ; car ce serait là un grave préjudice fait à nous-mêmes et un mal tout-à-fait contraire à l'amour que nous devons avoir pour nous. 11 n'est donc jamais permis de nous exposer au danger de nous perdre pour sauver les autres ; ni commettre le moindre péché véniel, pour faire éviter aux autres une faute et même un grand nombre de fautes graves. Si Dieu veut que nous le glorifiions , il ne veut pas que ce soit par un tel moyen et au préjudice de notre sanctification : il faut préférer son saluî à celui de l'univers entier.

Ainsi , en vertu de la règle établie de Dieu , nous ne sommes pas ol)ligés d'aimer le prochain autant que nous-mêmes , mais aussi sincèrement et d'aussi bon cœur , et c'est déjà beaucoup. Avez-vous jaiiais bien réfléchi aux diverses qualités de l'amour que nous nous yortoDs à nous-méjoes ?

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n est sincère et vériiable et non imaginaire : il nous fait réelle» ment chercher notre bien. Nous pouvons nous tromper et prendre le mal pour le bien, et par là môme trouver notre perle là où nous pensions trouver notre avantage ; mais dans ce cas même nous nous aimons encore , puisque nous ne choisissons ce mal que sous l'apparence d'un bien et en le réputant tel.

L'amour de nous-mêmes est tendre , et même très-tendre ; c'est» à-dire qu'il nous rend extrêmement sensible au moindre mal qui nous arrive; il nous porte à cacher nos défauts , à excuser nos fau<^ tes , et à compatir à nos souffrances. Quelle indulgence et quelle compassion n'avons-nous pas pour nous-mêmes !

Il n'est pas seulement dans les paroles et les sentiments, mais il est efficace , il nous porte à nous faire tout le bien possible et à nous préserver de tout mal.

Enfin il n'est pas passager et inconstant; mais il est fo7't , persévérant et continuel. Ni le temps , ni le changement des circonstances ne l'affaiblissent ; au contraire il prend chaque jour de nouvelles forces et une nouvelle ardeur.

Voilà la règle de notre amour pour le prochahi ; il faut qu'il ressemble autant que possible à l'amour que nous portons à nous-mêmes et qu'il ait les mêmes qualités, qu'il soit sincère, tendre, efficace et constant.

Quoique cette règle siciit teipsum soit assez claire , cependant Dieu a encore daigné nous l'expliquer et nous la rendre plus sensible par deux autres maximes adaptées à la capacité de chacun. La première se trouve dans Job : Gardez-vous , nous dit-il, de faire aux autres ce que vous ne voudriez pas qui vous fût fait à vousmême ; Quod ab alio oderis fieritîbi , vide ne tu aliquando aU îeri feceris. La seconde est dans saint Matthieu et dans saint Luc : Faites au prochain tout ce que vous voulez qu'il fasse pour vous : Omnia qucecumque vuUis utfaciant vobis homines ^ et vos facite illis.

Voilà deux règles parfaitement justes et en même temps o.en simples ; la nature elle-même les a gravées dans notre cœur, et par conséquent nous ne pouvons alléguer notre ignorance à ce sujet. U û'est pas nécessaire d'être bien savant pour savoir comment il faut nous comporter à l'égard des autres ; pour prendre le bon parti et se bien conduire dans toutes les occasions , il suffit de se mettre à la place du prochain. Chacun de nous désire qu'en supporte ses défauts , qu'on compatisse à ses peines et au'on lui aide dans se*

DE LA CHAHITi. ÎZi9

travaux; n'esMl pas vrai ? Eh bien! ce que nous voiuli-ïons pour nous faisons-le cliaritablement aux autres ; Omnia qiiœcumque vuUis ut faciant vobis fiomînes, et vos facile îllis. Nul d'entre nous n'aime les mépris et les injures ; nous craignons tous les préjudices portés à notre fortune, à notre réputation et h notre vie. Si nous n'aimons pas ces choses, ne nous les permettons donc jamais envers les autres: Quod ab aliooderis ficri tibi vide ne aiiquando alterî facîas.

C'est pour ne pas consulter ces deux règles et ne les avoir pas gans cesse sous les yeux , qu'il se commet tant de péchés contre la charité. Nous avons à notre service , dit l'Ecriture , deux poids et deux mesures , l'une pour nous et l'autre pour le prochain : Pondus et pondus, mensnra et mensura. Quand il s'agit de nous, notre délicatesse est portée à l'excès : tout nous est dû , nous sommes extrêmement jaloux de l'affection , de l'estime et de la compassion de nos semblables : quand il est question de nous , nous entendons que tout soit d'une importance essentielle. Mais s'agit-il des autres ? tout est léger et indifférent : il n'y a plus pour eux de réserve , plus d'égards, plus d'indulgences ; il semble que Dieu n'a fait ce précepte qu2 pour notre intérêt. Nous a-t-onfaitle moindre tort? à nos yeux c'est une monstruosité ; mais nous aurions fait une grave injure à quelqu'un , cela ne nous paraît qu'une bagatelle. Une simple parole dite contre nous, suffit pour nous jeter dans des excès d'indignation : et nous ne nous faisons aucun scrupule de proférer contre les autres les injures les plus révoltantes. Or, ce n'est assurément pas aimer le prochain comme nous-mêmes, que d'être si exigeants et si susceptibles pour ce qui nous regarde et d'être si insouciants et si négligents sur le compte du prochain. Vous n'ignorez cependant pas que cette double mesure est une chose abominable devant Dieu : Pondus el pondus , mensura et mensura abominatio apud Deum,

Prenons donc l'habitude de juger les autres d'après nous-mêmes , c'est une règle infaillible pour ne pas se tromper; en consultant cette règle , quelque peu instruits que nous soyons , nous ne sortirons jamais des bornes de la charité. Autrement nous serons inexcusables devant Dieu et nous ne pourrons prétexter notre ignorance, puisque , pour nous condamner . Dieu n'aura autre chose à fat; e que de nous opposer nous-mêmes à nous-mêmes : c'est-à-dire, de nous montrer la malice des fautes que nous commettons envers les autres , par la sévérité avec laquelle nous jugeons les manquements des autres envers nous.

Vous pensez peut-être que je me suis déjà bien arrêté sur ce sujet.

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