PART. III. INST. T
et cependant ce n'est pas encore tout ce que la charité exige de nous : car nous, chrétiens, nous devons élever plus haut nos pensées. Cette règle qui nous prescrit d'aimer notre prochain comme nousmômeg , est en vigueur depuis le commencement du monde ; mais Jésus-Christ a trouvé celte mesure encore trop large , tant il désiraif d'enraciner la charité dans le christianisme. Ila.dans la loi nouvelle, élevé cette vertu à un degré plus sublime et plus parfait , en nous ordonnant d'aimer notre prochain comme il nous a aimés lui-même : Mandatum novum dovohîs, utdiligalis inviceniy sicul et ego dî' lexi vos. Il l'appelle nouveau , non quant à la substance , puisque sous ce rapport, il est aussi ancien que le monde, mais quant au modèle qu'il nous propose qui n'est autre que son amour pour nous. Or , comment Jésus-Christ nous a-t-il aimés ? Il nous a aimés sans aucun mérite de notre part et même malgré «otre indignité positive, il nous a aimés sans aucun intérêt pour lui , il nous a aimés de l'amour le plus généreux et avec les plus grands sacrifices , jusqu'à donner son sang et sa vie pour nous. Voilà le grand modèle qu'il propose pour règle à notre charité. Et même pour exciter davantage no!re amour, ce divin Sauveur se met à la place du prochain et déclare fait à lui-même tout ce que nous ferons pour le dernier des hommes : Quamdiù fecistis uni ex minimis istis, r)iihi fecislis.
Oh ! si nous ne perdions jamais de vue un tel exemple , si nous avions bien soin de voir toujours dans le prochain , la personne même de Jésus-Christ , quelle mesure pourrait avoir et ou s'arrête» rait notre amour pour les hommes? Quel sacrifice pourrait nous paraître impossible si nous mesurions notre amour sur l'immense charité que Jésus-Christ a déployée pour nous ! Sans doute qu'il ne nous est pas possible d'égaler un semblable modèle ; mais cela veut dire que nous devons au moins en approcher autant que notre faiblesse nous le permettra.
Concluons : aimer le prochain comme nous-mêmes, l'aimer comme Jésus-Christ noua a aimés, voilà la vraie mesure de la charité chrétienne. Mais où trouver une charité si parfaite ? Ne vous y trompez pas , vous ne la trouverez que dans les vrais chrétiens. On rencontre beaucoup de personnes qui ont sans cesse à la bouche ces mots d'amour de ses semblables , d'humanité , de philantropie et qui rougissent d'employer les termes de charité et de prochain , consacrés par l'Evangile ; mais Dieu vous préserve d'avoir jamais besoin de ces vains prédicateurs , car pour eux tout se borne à de belles et poin. peuses déclamations. La vraie charité ne se trouve que dans le cœor
DE LA CHARITê. 151
des vrais chrétiens , de ceux qui conforment leur vie aux maximes de l'Evangile et aux exemples de Jésus- Christ . Paicourez la vie des. saints et vous y verrez à chaque instant celte vertu se iBanifesLant par tous les genres de sacrifices.
Ce qu'ils ont fait, nous pouvons le faire ; mais pour cela il faut, comme eux , nous bien pénétrer de l'esprit de Jésus-Christ , dont nous sommes les disciples et bien comprendre la nécessité absolue et indispensable de lui ressembler pour être sauvés : Oportet nos conformes fieri imaginis FUiisui.
Notre nature n'est pas substantiellement différente de celle des saints ; mais ce sont nos œuvres qui sont dillérentes : et voilà la raison de l'énorme différence qui existe entre nous et eux. Mais ce qu'ils ont pratiqué à un degré sublime et héroïque, ne pouvons-nous pas le pratiquer à un degré inférieur et au moins selon la rigueur du précepte ? Hé I mes chers frères , si nous méditions sérieusement comme eux les obligations que nous impose notre profession de chrétiens, la nécessité indispensable pour être sauvés , de nous revêtir et de nous animer de l'esprit de Jésos-Christ qui est un esprit de ( harité , nous aussi , nous aurions comme eux un sincère et ardent amour pour nos frères ; ou tout au moins nous serions aussi charitables qu'il le faut , pour ne pas nous damner éternellement.
INSTRUCTION XIX
Obligations de la charité enveri; le prochafil*
De tout ce que je viens de vous dire sur la mesure de l'amour que nous devons au prochain, il vous sera facile de comprendre les obligationsque nous impose le précepte de la charité enverslui.
Ce précepte a deux parties : il est négatif et affirmalif. En tant que positif , il nous ordonne de faire aux autres tout le bien que nous voudrions qui nous fût fait à nous-mêmes. Il n'oblige pas tou^ jours , semper et pro semper , comme disent les théologiens ; mai^ seulement à certains temps , et dans certaines circonstances parli-l cullères. En tant que négatif , il nous défend de faire au prochain le mal que nous ne voudrions pas qui nous fût fait à nous-mêmes j et sous ce rapport il oblige toujours, ou semper et pro semper^
152 TAr.T. iiï. iNrr. Tr.
Ainsi quoique nous ne soyons pas o!)iig;''S de faire continuellemenl du bien au prochain , jamais cependant il ne nous est permis de lui vouloir ou de lui faire du mal. Expliquons brièvement ces deux obligations et commençons par la dernière.
Plusieurs raisons peuvent vous porter à désirer on à vouloir da mal à votre prochain. La haine que vous nourrissez dans votre cœur contre lui , un accès de colère qui vous transporte momentanément, un sentiment d'envie qui vous brûle , ou enfln une certaine inclination ou antipathie naturelle. Or, je dis que, quelque soit le motif qui vous fait vouloir du mal au prochain en tant que c'est son mal, vous commettez toujours un péché , plus ou moins grave , selon la gravité ou la légèreté du mal que vous lui désirez ot selon qu'il y a plein ou demi-consentement de la volonté ; mais ce sera toujours ua péché contre la charité.
Que vous exécutiez votre mauvais désir ou non , que vous ayez ou que vous n'ayez pas la volonté formelle d'arriver à l'exécution , pea importe. Par la seule complaisance que vous prenez dans le mal du prochain , en tant que c'est un mal pour lui , vous pouvez pécher gravement contre cette vertu.
J'ai dit autant que c'est nn mal pour lui : car il y a certains maui que souflre notre prochain , et qui souvent ne sont pas des maux , mais des vrais biens en tant qu'il le délivrent d'un plus grand mal ou qu'ils lui procurent un plus grand bien. Lui désirer du mal sous ce rapport , en tant qu'il lui est avantageux , n'est pas un ellet de la haine ; mais bien de la charité. J'explique ma pensée par un exemple : Un père ou une mère viennent se confesser à moi et s'accusent d'avoir désiré du mal à leur enfant. Quel mal lui avez-vous désiré, leui"dis-je? On me répond : Je lui ai désiré que Dieu lai envoyât une maladie et le clouât sur son lit. Mais pourquoi cela ? — Parce que je vois qu'il prend une mauvaise route et qu'il va se perdre. — Oh ! s'il en est ainsi , tenez-vous tranquille, il n'y a pas de mal là. Votre désir est bon : car vous ne désirez pas cette maladie comme le mal de votre fils , mais comme un remède salutaire pou;son âme.
Or ce que je dis d'une maladie , appliquez-le à tout autre mal : ce que je disd'unfils ou d'une fille, appliquez-le àtoute autre personne. Tous les maux qui contribuent à notre salut éternel , sont de véritables biens ; et comme nous pouvons nous les désirer à nous-mêmes sous ce rapport, par un vrai sentiment de charité , de même parle même sentiment nous pouvons les souhaiter aux autres,
DR LA CUARITÉ. 153
De même nous pouvons licitement désirer du mal a un malfaiteur, à un pécheur chargé de crimes , non en tant que c'est son propre mal , mais en tant que ce mal sera la source d'un plus grand bien pour les autres; parce que, dans ce cas , noire désir n'a pas précisément pour objet le mal d'autrui , mais plutôt notre bien personnel ou celui des autres.
Mais il faut pour cela que le bien qui en provient soit plus grand que le mal qu'en souffre le prochain. L'absence de cette condition rend criminels certaines complaisances, certains désirs du mal d'autrui auxquels nous nous livrons à cause des avantages qui nous en reviennent ; comme serait désirer la mort à quelqu'un pour avoir un héritage qu'on attend ou pour le remplacer dans l'emploi qu'il occupe , ou bien désirer une famine ou une calamité en vue du gain que l'on espère réaliser à cette occasion. Notre avantage particulier ne saurait justement être préféré à la yie du prochain, et nous ne pouvons le désirer s'il en résulte un grave préjudice pour autrui. Un malheur que nous n'avons ni désiré ni voulu arrivant au prochain , il nous est permis de nous réjouir du bien qui en résidte pour nous ; mais jamais de l'occasion qui nous le procure.
Or , si la charité nous dé fend le seul et simple désir du mal , à combien plus forte raison nous défendra-t-elle de lui faire du mal î de l'oflenser par paroles ou par actions ; de lui nuire en quelque manière que ce soit:dans ses biens, dans son honneur, dans sa vie ou dans son âme.
Je n'ai pas l'intention d'entrer aujourd'hui dans le détail de tous ces péchés. Quant au scandale qui est directement opposé à lâchante et qui est le plus grand mal que nous puissions faire au prochain, j'en parlerai bientôt en particuh'er. Pour les autres péchés contraires à la charité , non moins qu'à la justice , ils rentreront et seront détaillés dans l'explication du Décalogue.
Je dois faire cependant remarquer ici en général que la grièveté et la malice des mauvais traitements exercés contre le prochain ne doit pas se mesurer uniquement sur ce qu'ils sont en en::-mèmes; mais encore d'après leurs principes et leurs conséquences suffisamment prévues. Beaucoup d'actes considérés en eux-mêmes sont des fautes très-légères, qui, envisajés dans leurs principes et dans leurs suites prévues, sont un mal grave. Je m'explique : Une raillerie, une dérision, un mot piquant, sont des choses légères en elles-mêmes ; mais elles peuvent ôiie un mal grave dans le principe. Si par exemple vous les di les avec le désir dépiquer.
Î55 PAUT. îii. v.iir. VI,
d'outrager, de conlrister profondément votre prochain, de le rendre méprisable aux yeux des autres , ce mal n'est plus léger à cause de la mauvaise racine qui le produit, de la perversité de votre intention et de la malignité de votre cœur. L'injure n'est pas grave ; mais votre intention est gravement peccamineuse et cela suffit. Mais je veux supposer que votre intention ne soit pas mauvaise , cette parole, cette raillerie peut cependant être grave à raison des conséquences et des effets qu'elle va produire. Vous prévoyez que voire prochain en concevra un chagrin et un ressentiment graves ; on qu'elle produira une grave colère; si malgré cette prérision vous vous exposez à tout cela , vous ne pouvez être excusé de faute grave ; parce que , si l'injure est petite , la blessure que vous faites est profonde, et vous la faites volontairement et avec advertance. Mais , dites-vous , tant pis pour lui , s'il est si faible et si susceptible , que pour une si petite chose il s'emporte et s'abandonne à une telle fureur ; alors qu'il quitte le monde ? — Votre excuse est vaine; car on doit exercer la charité envers le prochain tel qu'il est , tel qu'il se trouve fait ; et s'il est délicat et sensible , la charité oblige de le traiter avec précaution et de ménager sa faiblesse. Dites-moi,si vous saviez que telle personne à la tête si faible qu'un verre de vin suffit pour l'enivrer , pourriez-vous le lui donner sans vous rendre gravement coupable ? Comment donc ne serait-ce pas une faute grave que d'abuser de la faiblesse d'autrui , et de lui fournir l'occasion de peines et de ressentiments graves ?
Cette doctrine n'est ni de moi ni de quelque théologien rigoriste, c'est la doctrine de Jésus-Christ lui-même renfermée dans ce texte de l'Evangile : Qui dixerit fatue , reus erit gehenncB ignis. Qui* conque dira à son frère : tu es un fou, un insensé, sera digne du feu éternel. Oh ! est-ce possible que ce soit là un si grand criine qu'il nous mérite la damnation éternelle ? Et quel est l'homma assez prudent et assez réservé dans ses discours pour ne pas laisser quelquefois échapper des termes semblables? Et ce sera un si grand crime? Oui, répondent les saints Pères , dans le sens que je viens d'expliquer ; dès que ces paroles sont accompagnées d'un effet no< tablement mauvais , ou qu'elles produisent dans les autres un àé^ plaisir grave que nous avons pu prévoir, elles ne peuvent plus être excusées de faute grave.
Cela veut dire , chrétiens , que la charité est une vertu très-délicate et que le péché n'est pas grave seulement d'une manière absolue et en Id-méme , mais encore d'une manière relative et par
CE LA CIIAUITÉ. 155
rapport aux graves déplaisirs qu'il peut causer à notre prochain , et que par conséquent nous devons être très-réservés sur cette matière. Oh ! si nous ne perdions jamais do vue cette doc*tina , nous serions bien plus réservés avec le prochain et nous ne nous permettrions pas si facilement des paroles piquantes, des railleries, lies injures, des critiques mordantes et tant d'autres fautes ^ que nous commettons si souvent, parce que nous n'en comprenons pas
]a malice.
Je ne vous ai parlé jusqu'ici que de la partie négative de ce précepte , c'est-à-dire , de ce qui est défendu par la charité ; c'est le plus bas degré de l'amour du prochain ; si on s'arrête là, on ne hait pas le prochain , mais on ne l'aime pas encore. La charité est quelque chose de positif et elle ne peut consister dans cette rndilTérence; car autre chose est de ne désirer et de ne faire aucun mal au prochain , autre chose de lui vouloir et de lui faire du bien. C'est là la partie affirmative du précepte ; elle comprend deux choses : la bienveillance intérieure et la bienveillance extérieure.
i" La bienveillance intérieure , consiste à conserver toujours eu nous de l'amour et de la bonté pour le prochain et par conséquent à nous réjouir du bien et à être fâché du mal qui lui arrivent; à entretenir une sincère volonté et un vrai désir de le secourir selon nos moyens ; tout cela est inséparable d'un amour sincère el intérieur. Il y a eu des théologiens qui ont enseigné que cet amour sincère et intérieur , c'est-à-dire accompagué d'une bienveillance intérieure, n'était pas nécessaire; et qu'il suffisait pour l'accomplissement de ce précepte de donner au prochain des marques et des témoignages extérieurs de charité. Mais cette doctrine a été justement condamnée par l'Eglise : car Dieu commande l'amour ; or l'amour réside essentiellement dans le cœur , il ne saurait être purement extérieur. Cependant, quoiqu'il ne suffise pas, il le faut, c'est-à-dire, qu'il faut
2" Une bienveillance extérieure ^ qui, selon les occasions , nous oblige de donner au prochain des preuves de bonté et d'amour proportionnées à ses besoins et à nos ressources. Les bons désirs el la bonne volonté ne coûtent rien ; aussi devons-nous les avoir tonjours; mais nous ne sommes pas obligés de nous porter toujours à son secours ; il suffit de le faire dans les occasions, ou, comme o:\ dit, en temps et lieu.
Reste donc à voir enfin de quelle manière nous devons pratiquer la charité. Cette obhgation est bien plus étendue qu'on ne le pense
i56 v.\V,T. m i>:sT. vî,
communément. Quelques-uns font consister tonte îa charité à secourir les pauvres de leurs deniers, s'ils en ont; mais il y a bien d'autres manières d'exercer la charité. Comme le prochain esî composé d'un coi-ps et d'une âme , il a besoin de secours corporels et spirituels, et la vraie chaiité lui donne les uns et les autres ; de inanière cependant à faire servir autant qu'elle peut , au bien de Bon âme, le bien corporel qu'elle lui fait, parce que l'objet principal d'une charité bien ordonnée pour |Ie prochain , c'est sa sanctifi' cation et son salut.
Les oeuvres dites de miséricorde corporelle et spirituelle nous indiquent ce que notre charité doit faire tant pour l'àme que pour lo corps du prochain : On les appelle œuvres de miséricorde , et non de charité, parce que la miséricorde est une partie essentielle de la charité , c'est la charité appliquée au prochain nécessiteu.^ et portée à le secourir.
Quant aux œuvres de miséricorde corporelle qui consistent à donner à manger à ceux qui ont faim , à boire à ceux qui ont soif , à vêtir ceux qui sont nus, à loger les pèlerins, etc., comme tout cela est renfermé dans le précepte de l'aumône, vous coïTiprendre/: assez vos obligations sur ce point lorsque je traiterai espressémenS cette matière.
Je vous ferai seulement remarquer ici en passant, que si nous ne pouvons pas secourir corporellement le prochain par des auBiôiies, nous le pouvons secourir de notre sollicitude , de nos soins , et de nos fatigues. Nous pouvons l'assister de nos soins .s'il est malade » de notre crédit s'il a besoin de protection et de recommandation pour quelque affaire , do notre bras s'il ai besoin de soutien et d'appui, et ainsi du reste. Oh ! oui, la charité, même corporelle, peut secourir le prochain de cent manières ! et Dieu nous tient compte de tous les pas que nous faisons pour lui , et du moindre mouvemcni •:5ue nous nous donnons pour son utilité.
Quant aux œuvres de miséricorde spirituelle , votre prochain © besoin souvent d'instrucîion pour coni>aître les vérités qu'il doit savoir, ou de conseils pour se bien conduire dans certaines circonstances. Oh ! combien de personnes du peuple surtout vivent dans le plus triste état par suite d'une ignorance crasse des premiers éléments de la religion , ne connaissant pas môme le Dieis qu'elles adorent ! Combien qui sont dans l'incertitude et le doute sur le parti qu'elles doivent prendre dans les circonstanceç les plus tiiijiciles de la vie ! Et ces personnes sont vos voisines ; elles vivent