‹ Cours d'instructions familièresChapitre 33 sur 70 · PART. III. INST. VII · texte numérisé non relu

PART. III. INST. VII

INSTRUCTION Ylï.

De ranmônc. — obligation de la pratiquer*

Après vous avoir parlé en général dee devoirs que le précepte de la charité nous impose à l'égard du prochaiii , j'arrive à vous parler eu particulier de deux obligations très-gravQs et cependamt bien souvent négligée et même sans aucun remords; la première est l'assistance du prochain dans ses besoins spirituels , et la seconde estPassistance dans ses besoins temporels : c'est-à-dire, la correction fraternelle et fauynône. Commençant aujourd'hui par cette dernière. Je vous en montrerai 1*» l'obligation ; obhgation générale qui pèse sur tous les fidèles à proportion de leurs moyens ; 2° la matière de ce précepte ; S" les avantages temporels et spirituels qui sont attachés à son accomplissement ; et W enfln les conditions qui doivent l'accompagner.

Un des préjugés les plus enracinés parmi les chrétiens , c'est de se persuader que l'aumône soit une œuvre de surérogation et de conseil seulement , et non une obligation stricte et rigoureuse De là ceux qui la pratiquent s'en font gloire , quelque insuffisante qu'elle soit , et ceux qui l'omettent , ne pensent pas avoir commis un péché. De là l'abandon , la misère et la désolation de tant de pauvres réduits à la dernière extrémité. Or, je soutiens que c'est jà un précepte très-grave et aussi essentiel que tout autre ; un précepte enfln dont la négligence suffit seule pour nous damner.

Pour vous convaincre pleinement de cette vérité , il devrait sulure de vous rappeler une chose qui produit assez souvent en vous un scandale parce que vous ne la comprenez pas. Vous êtes étonné devoir Ténorme diversité des fortunes en ce monde. Les uns languissent dans l'indigence manquant des choses les plus nécessaires ; ei les autres nagent dans l'abondance de tous les biens. Mais n'est-ce pas là précisément ce qiù doit vous fournir une preuve infaillible de l'obligation dont je vous parle ! Vous croyez certainement qu'il y a un Dieu, un Dieu juste qui règle toutes les choses huraaines. Cominent supposer en ellet que Dieu oublie tant de créatures qui sont son ouvrage , et qui ne lui sont pas moins chères que tant d'autres qui soui riches^ Lui qui pourvoit à la nourriture des oiseaux du

ciel et même des plus vils insectes , abandonnera au hasard et lais, ■era sans secours un si grand nombre de ses enfants ? Pourrait-oa s'arrêter à une pareille pensée , sans faire une grave injure à Dieu, à sa providence et à sa justice ? Si Dieu a donc jugé nécessnira d'établir dans le monde Tinégalité des états et des conditions ; s'il a voulu que ce monde fût composé de riches et de pauvres ; il faut aussi dire qu'il a pensé à la subsistance de ceux-ci , et qu'il a chargé les riches d'être les tuteurs et les nourriciers des pauvres ; de sorte que l'abondance des uns supplée à l'indigence des autres : Abundantia vestra inopiam îUoruni suppléai.

Ainsi devriez-vous raisonner , lors même que le Seigneur ne se serait pas clairement expliqué sur ce sujet ; mais sa volonté n'est que trop claire et trop évidente.

Premièrement cette obligation est nécessairement renfermée dans le précepte général de la charité ; puisque , selon saint Thoùias , en nous prescrivant l'amour du prochain , Dieu nous ordonne en mémo temps toutes les choses sans lesquelles ne peut exister un amour qui ne doit pas être seulement dans nos paroles , mais surtout dans nos actions : Fiiioli, non diligamiis verbo neque linguâ , sed opère etveritate (Joan. m, 18).

Or comment pourrait subsister cet amour, 3i, pouvant aider le prochain dans ses besoins , nous le laissons nu , affamé , souffrant , sans lui offrir , autant qu'il est en notre pouvoir, les choses qui lui sont nécessaires ?

Mais de plus , Dieu nous en a fait un précepte formel soit dans l'ancienne loi , soit dans la nouvelle. Il y aura toujours des pauvres parmi vous , disait Dieu au peuple hébreu ; ils ne manqueront jamais ; je vous ordonne donc de tendre une main charitable à vos frères dans le besoin : Non deerunt pauperes in terra ha'oîtatlonis tuce ; idcirco ego prcecipio tibi , ut aperias manum luam fratri tuo egeno et paupcri (Deuter. xv, 11).

Et Jésus-Christ dans l'Evangile ne nous a-t-il pas prescrit de donner en aumônes tout notre superflu ? Qiiod superest date eieemos-j' nom (Luc. xi, hl) . Les saints Pères ont vu , dans ces paroles un véritable précepte et non un simple conseil.

Pour conflrmer ce sentiment, il suffit de cette réflexion : il est certain que Dieu ne condamnera personne pour l'omission d'un simple conseil ; mais il est certain aussi que la seule omission de l'aumône décidera de notre perte éternelle, nous en avons dans l'Ef angiie une preuve sans réplique. Sur quoi en eflet sera fondée la n. 11

Îb2 t»ART. ÎII. WST. VU.

sentence de réprobation que prononcera Jésus-Christ contre leg damnés au jugement dernier ? Précisément sur celte omission : E5mrivi enîin et non dedistis milii manducare ; sitivi et non rfedîslis mihi potmn; nudus eram et non cooperuistîs me (:\rattb, Siv, 12). Et ce qui est plus digne de remarque, c'est qu'il ne nomme pas d'autre péché : comme si notre jugement ne devait rouler que sur celui-là. Ce n'estpas , dit saint Chrysostôme , que l'on ne doive rendre compte des autres fautes; mais celle-ci est particulièrement nommée , parce que c'est celle que les hommes oublient davantage.

Il était très-important de nous éclairer sur ce point , de nous ôter toute illusion , et de bien nous faire connaître que cette seule transgression , indépendamment des autres, formera an titre suffisant pour nous condamner.

Cette sentence pourra-t-elle paraître trop sévère si Ton réfléchit aux maux innombrables que produit la négligence de ce devoir. Qui pourrait les énuîûérer ? Que de blasphèmes exécrables contre Dieu et sa providence dans les moments de désespoir ! Combien de filles d'un bon caractère , d'ailleurs , forcées par le besoin de faire un infâme trafic de leur chasteté ! Combien d'enfants » restés sans îa moindre éducation , par défaut de moyens , croissent dans toute espèce de vices et de corruption ! D'où vient cette prodigieuse multiplication de mauvais sujets , qui sont la peste de la société et qui sont capables de commettre de sang-froid tous les crimes ? D'où viennent tant de vols , de rapines , d'assassinats , de suicides? Quelle est îa source de tant d'horreurs et d'atrocités qui font frémir ? Je conviens qu'il faut les attribuer en grande partie à la malice et à la perversité de notre nature ; mais vous m'accorderez aussi que le besoin et la misère y contribuent puissamment : ce sont eux qui jettent des personnes non encore entièrement perverties , dans les partis les plus mauvais et les plus désespérés.

Or je vous le demande : à qui faudra-t-il attribuer tons ces matrr, sinon à ces riches cruels et insensibles qui refusent aux pauvres les secours que Dieu leur prescrit de leur donner ? Aujourd'hui ils ne s'en inquiètent nullement ; c'est à leurs yeux une cho^e qui ne les regarde pas ; mais que diront-ils lorsque le souverain Juge dérou« lera sous leurs yeux la série révoltante de tant de crimes énormes causés par leur dureté ? Que penseront-ils alors du commandement de Dieu? comment jugeront-ils leurs transgres'îions ?

Il ne faut donc pas s'étonner si cette obligation doit être , devant Dieu la matière d'un compte rigoureux , spécial et décisif pouf

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BOUS. II faut plutôt s'étonner qu'avec une pareille évidence , on puisse vivre sans la moindre inquiétude sur ce point , comme s'il n'y avait rien h craindre. Car la transgression du précepte n'est-elle pas visible et évidente. Or quels sont les chrétiens qui s'examinent sérieusement sur cette matière? Qui sont ceux qui s'accusent en confession d'avoir manqué à ce devoir, ou de ne l'avoir accompli qu'à moitié ?

Mais, direz-vous , d'où peut provenir , dans la pratique, une telle persuasion et une telle insouciance sur ce point ? Il me semble qu'il faut en chercher la cause dans la matière même du précepte qui n'est pas assez précise, qui est au contraire vague et indéterminée. Sa matière , selon les paroles mêmes de Jésus-Christ rapportées plus haut, c'est ce qui est superflu à vos besoins et à votre honnête entretien, qv.od siipej-est , date eleerr.osynam. Mais un tel superflu ne pouvait être fixé avec une précision mathématique ; il varie nécessairement, selon la diversité des états, des conditions et des emplois. Il Buit de là que tout en reconnaissant en théorie cette obligation , en pratique , nul ne s'y croit astreint ; parce qu'en pratique , personne oe croit avoir ce superflu dont parle Jésus-Christ ; ainsi s'éva* nouit cette obligation.

En vain les théologiens établissent-ils, quant à la pratique, diverses règles de proportion très-justes entre le superflu du riche et les besoins du pauvre, l'un et l'autre susceptibles d'admettre plusieurs degrés ; en vain concluent-ils de là que plus la nécessité du pauvre s'accroît, plus le superflu du riche doit augmenter. Ce sont de belles théories qui restent dans leurs livres, sans que personne , quelque riche qu'il soit , en fasse l'application à son état , quels que soient ses revenus , ni à la nécessité d'autrui, quelque grave et extrême qu'elle soit. On persiste toujours à dire qu'on n'a point de superflu» 11 est donc de la dernière importance de bien examiner cette matière.

Si ce que vois dites est vrai , il faudra en conclure que Dieu s'est grossièrement moqué des pauvres en assignant pour leur subsistance un fends imaginaire qui n'existe nulle part. Or quelle illusioi', . chrétiens. ! Qui doit donc déterminer ce superflu ? Est-ce votre capricffl ouvotre qualité de chrétien ! Si vous n'avez d'autre superflu que ce que vos passions insatiables ne veulent pas, je comprends que vous ne pouvez rien donner. Comment en effet votre fureur de vous enrichir toujours davantage, de briller toujours plus , de vous amuser et de jouir toujours plus , pourrait-elle trouver de supeiila ? Avec ces besoins et ces désirs toujours croissants, que peut-il vou» reste- pour pratiquer la charité ?

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