‹ Cours d'instructions familièresChapitre 39 sur 70 · Î92 PART. III. INST. XI · texte numérisé non relu

Î92 PART. III. INST. XI

seule immoralité de quelques individus et peut-être d'un seul. Deux, quatre , dix individus libertins , en gâtent facilement chacun autant , et ainsi en s'étendant de proche en proche , le maî devient immense. Voilà une grande multiplication de scandales qui tous retombent sur le premier auteur du mauvais exemple.

Mais le mal ne finit pas encore là. Ce qu'il y a de plus affreux , c'est que celte funeste cause de péché continue à produire ses fruits après la mort même des scandaleux; on peut dire d'eux qu'en finissant de vivre ils ne finissent pas de pécher. Oui il y a certains scandales qui survivent longtemps à leurs auteurs. Ils seront déjà deve, nus cadavres , ils seront réduits en poussière au fond d'un sépulcre, et la funeste semence de leurs mauvaises mœurs , le souvenir de leurs crimes, et par-dessus tout leurs livres impies et orduriers, leurs peintures et leurs tableaux obscènes resteront pour produire de nouveaux et^toujours de nouveaux péchés , pour jeter de nous- ■velles âmes dans la perdition , enfin pour perpétuer leurs scandales» Et ainsi retombe sans cesse sur ces malheureux auteurs de scandale, même après leur mort, et un surcroît de damnation et une augmentation de tourments. Oh ! quels ravages le scandale ne produit-il donc pas dans les âmes ? de quels maux incompréhensibles , incalculables, infinis , n'est-il pas la source ? Si le sandale fait du mal aux âme« jugez de l'outrage qu'il fait à Dieu * :^ -^^««as^

N'auriez-vous conduit au péché qu'une seule âme , vous aune» déjà fait à Dieu un tort très-grave , un mal insupportable. Ah ! qui dit une âme , dit tout ce qui est le plus cher et le plus précieux au cœur de Dieu. Il n'y a rien en ce monde qu'il estime , excepté les âmes ; c'est pour le salut des âmes qu'il a fait tout ce qu'il a opéré de grand , d'admirable , de divin au dehors de lui-même dans le cours de tous les siècles. Quelle injure ne lui fait donc pas celui qui travaille à les pervertir et à les damner ? C'est là un péché directement opposé à Jésus- Christ et à l'œuvre de la rédemption : puisque Jésus-Christ est venu en ce monde , a souffert dans le dessein miséricordieux de racheter les âmes, de les sanctifier et de les sauver, venitFilius kominis qucerereet salvuin facere qiiod perierat ; or le scandaleux, en les portant au péché, les ruine et les perd ; et pap conséquent rend inutile la rédemption, ravit à Jésus-Christ le fruit de ses souflrances et le prix de son sang. C'est pour cela que les divines Ecritures donnent aux scandaleux le nom d'Antéchrist ; ce qui signifie ennemis, de Jésus-Christ. Bien plus, ils sont appelés, ministres du démon, apôtres du démon, vrais démons incarnés et visibles^

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& cause de l'étroite liaison qu'ils ont avec lui , coopérant avec lui à la perte des âmes , et aiême avec plus d'efficacité que lui. Par luimême et par ses seules suggestions l'esprit infernal aurait peu de pouvoir, s'il n'était aidé par ces démons incarnés. Ne voulant pas faire ici un sermon , mais un simple catéchisme , je me contente de vous exposer ces matières , vous laissant le soin de les méditer sérieusement.

Voyez donc quelle est l'énormité du scandale par rapport à Dieu et par rapport au prochain , malice qui reste avec toutes ses conséquences , lors même que , comme vous le dites , vous n'avez pas l'intention directe de scandaliser les autres. L'intention ne change pas la nature d'une œuvre ; et lorsque vos discours et vos actions sont dénature à conduire au péché , quelle que soit votre intention, vous vous rendez coupable de ce crime abominable. Voilà pourquoi Jésus-Christ fulmine en général cet épouvantable malheur contre quiconque se rend coupable de scandale I Vce homini illi per qiiein. scandalum venit. (Matth. xviii, 7.) Il vaudrait mieux pour lui, ajoute-t-il , qu'il fût mort en naissant, ou qu'il ne fût jamais né: Bonum erat ei si natus non fuîsset liomo ille. Il vaudrait mieux, dit-il encore , qu'il se fut attaché une grosse pierre au cou , et qu'il se fût précipité au fond de la mer : Expédie ei ut suspendatur mola asinaria in coLlo ejus et demergatur in profundum maris. Ces porolss sont bien épouvantables , en effet , et portent avec elle* un terrible jugement et une terrible condamnation.

De tout ce que j'ai dit jusqu'ici , concluez quelle horreur vous devez avoir d'un péché si énorme, si nuisible au prochain et si injurieux à Dieu. Et comme autant il est grave , autant il est facile de s'en rendre coupable , ici revient donc de nouveau la conclusion que j'ai déjà tirée dans ma dernière instruction , sur le soin extrême <}ue nous devons employer pour ne jamais être une occasion de tfcandale pour notre prochain. ,

Remarquez bien ceci : il y a des péchés qui sont graves , maisf' ' n'est pas facile de les commettre , et cette difSculté sert en quelque Borte de préservatif. Il y en a d'autres qui sont faciles à commettre , mais qui ne sont pas ordinairement graves ; et ceci eo diminue le danger. Mais le scandale est un péché dans lequel vous trouvez une facilité extrême et une grande malice ; deux qualités exprimées par Jésus-Christ dans les Acxwmalheurs qu'il a prononcés ïi!r ce sujet : le premier de compassion sur les personnes expo- «ées li oire scandalisés ; Vce mundo à scandalis ; l'autre que j'ai Jnsir. fam. 13. 13

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àéjà cité , par rapport à celles qui doniieiU le scandale : Vœ homini illi pcr quem scandalum venit ! Quel ne devrait donc pas être notre soin à éviter toui ce qui peut donner Touibre même du scandale?

Mais si quelqu'un d'entre vous , avait été jusqu'ici une pierre de scandale, lapis o/fensionîs, que devrait-il faire? Lui suffirait-il de se convertir, de se repentir, d'avoir de la douleur du mal qu'il a fait, de se proposer de ne pas y retomber et de s'en confesser soigneusement? Non, tout cela ne suffit pas : il faut de plus détruire les scandales qui restent autour de lui, et réparer ceux qui survivent dans les autres.

1° Je dis d'abord , détruire les scandales qui restent autottr de voits ; par exemple celte personne que vous gardez dans votre maison , et qui n'est pas seulement une occasion de péché pour vous , mais aussi pour les autres ; ce livre impie et obscène que vous avez chez vous dans votre bibliothèque ; ce tableau indécent et immodeste qui est pendu aux murs de votre maison et ainsi du reste. Quelque précieux que soient ces objets , il faut absolument vous en défaire ; parce que l'âme de vos enfants et de vos domestiques pour qui ces choses sont une occasion continuelle de péché, doit encore TOUS être plus chère. Votre âme aussi doit vous être plus précieuse, cette âme que vous chargez sans vous en douter de tous les péchés occasionnés par ces divers objets. Il faut donc les faire disparaître, offerte offendicula ; sans cela toute autre mesure serait vaine. On ne renonce pas au péché si on ne renonce pas à l'affection ; et on ne renonce pas à l'affection tant qu'on laisse subsister l'objet, la matière et l'occasion du scandale.

C'est là le premier pas à faire ; mais ce n'est pas le seul : il ne suffit pas d'enlever le mal présent et de prévenir le mal à venir , il faut encore réparer le passée en travaillant au salut de ceux dont vous avez causé la perte. Et en effet , si la justice oblige à réparer autant qu'on le peut , les préjudices qu'on a causés au prochain , dans sa fortune , dans son honneur ou dans sa personne ; pourquoi vous, scandaleux , voudriez-vous tous soustraire à cette loi, vous qui avez causé au prochain le plus grand de tous les doramages ? La réparation est donc indispensable. Mais comment l'opérer ? Parmi toutes les réparations , je l'avoue , c'est la plus difficile ; et je conviens même que dans certains cas , elle est tout-à-faît Impossible. Supposons que vous ayez, par vos scandales, fait perdre à quelqu'un l'innocence baptismale ; comment réparerez-vous cette

perte ? Elle n*admel pas de réparation. Cette personne pourra Lien, avec la grâce de Dieu, devenir pénitente, recouvrer la justice et la sainteté ; mais l'innocence , jamais. Supposons que cette même personne que vous avez scandalisée soit morte , qu'elle soit en enfer et damnée pour toujours ? quelle réparation pourrez-voos. lui faire ? Comment encore réparer le mal que vous avez fait aux personnes qui ne sont plus avec vous et que vous ne reverrez peutêtre jamais? Comment arrêter les progrès d'un scandale donné, de manière à ce qu'il ne produise pas de nouveaux péchés et qu'il ne s'étende pas à d'autres personnes ? Vous pouvez bien éviter de mettre le feu h un tas de bois ou de paille ; mais si vous Tj mettez , est-il en votre pouvoir de l'éteindre ?

Oh ! quelle terrible charge ne nous impose pas nn tel péché ! C'est là la pensée qui faisait trembler et frémir un fameux hérésiarque , lorsque revenu de ses erreurs et devenu pénitent , il considérait l'état de ceux qu'il avait séduit, et de ceux qui seraient par la suite séduits par les premiers. Ah ! disait-il , pour mes péchés personnels .j'espère que Dieu me les pardonnera ; mais poiîr ceux quej'ai fait commettre aux autres, et qui se commettront par la suite à mon occasion , ceux-là me remplissent de frayeur et d'épouvante.

Qu? ceci serve à nous inspirer toujours une plus grande horreur d'un péché , qui nous impose une si terrible responsabilité , et non à nous faire perdre toute confiance et à nous faire désespérer de notre salut.

Comme Dieu ne demjwide jamais l'impossible , ainsi devez voas TOUS eiTorcer, au moins, de réparer les scandales que vous avca donnés, du mieux qu'il vous sera possible. Exhibe quantum potes , dit saint Grégoire , récupéra proximum secundùm virtutem tuant. Si vous ne pouvez rendre l'innocence au prochain que vons avez gâté et perverti , travaillez, au moins , à le remettre en grâce avec Dieu , à le ramener dans le chemin du salut , en rétractant efficacement tout ce que vous avez fait pour le porter au mal , et en faisant paraître ouvertement votre repentir. Combien de fois la conversion inattendue d'un séducteur n'a-t-elle pas frappé vivement la personne séduite , et ne l'a-t-elle pas portée à rentrer en tlle-même et à s'associer à la conversion et à la pénitence de Tautre , après s'être associée à ses désordres et à ses crimes. Ces exemples sont rarci ; mais on en a vu et on en voit encore. SI fous ne pouvez réussir à gagner les âmes que vous avei per-

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dues , ou parce que vous ne les connaissez pas on parce qu'elles «ont loin de vous , ou parce que déjà elles n'existent plus , travaillez du moins de toutes vos.forces à en gagner d'autres à Dieu , à la place de celles là : Animam pro animé. Bons conseils , exhortations, itistruciions , fatigues, industries, secours , argent même, n'épargnez rien pour ce but. Si voîre argent a été, comme il arrive souvent , un instrument de séduction et de péché , faites-en aujourd'hui un instrument de sanciificaiion et de salut, en venant au secours d'une pauvreté que le désespoir va livrer au péché , en défendant l'innocence et la chasteté , en conservant intacte à- Dieu quelque personne dont la pureté est en péril.

Enfin , employez au salut du prochain au moins autant de zèle que vous en avez déployé pour la damnation des autres ; engagez au bien , si vous avez porté au mal ; édifiez par le bon exemple , si vous avez nui par le maurais. Je sais que l'un n'est pas aussi facile liue l'autre ; parce qu'il faut peu de chose pour pervertir , et qu'il faut de grands efforts pour ramener , et qu'un seul exemple d'un mauvais sujet est bien plus puissant pour porter au péché , que les exemples de beaucoup depersonnes vertueuses ne le sont pour porter à la vertu. Mais quoi qu'il en soit, vous devez tout tenter pour arriver à une réparation efficace. Nous ne devons nous donner aucun repos sur ce point ei ne jamais nous tranquilliser, jusqu'à ce que nous menions devant les autres , une vie vraiment exemplaire. Une conversion , non pas équivoque et douteuse , mais évidente , publique , éclatante, dans une personne qui s'est montrée autrefois publiquement scandaleuse, est souvent bien plus eificace pour ramoner les pécheurs , que tous les sermons des prédicateurs et des missionnaires. Enfin, ce que nos efforts ne peuvent faire, faisonsle par nos prières , par les prières incessantes que nous offrirons à Dieu pour la conversion et le salut de ceux pour qui nous avons été une occasion de péché , le suppliani avec ardeur de détruire, {uVi iu foicetouie-puissantede sa grâce , tous les mauvais effets de nos péchés pour le malheur et la ruine du prochain.

En agissant et en priant ainsi, nous pourrons, jusqu'à an certain point, payer la dette énorme que nous avons contractée , et Dieu usera envers nous de miséricorde, comaie il Ta fait envers beaucoup d'autres scandaleux de première force. Mais il ne faut rien épargner , si nous voulons que la perte »?t la damnation du prochain que nous avons occasionnée , ne retombe pas un jour sur notre tête.

DE LA. CnARITE. i97

INSTRUCTION XII

Du scandale actif et passif.

11 me reste peu de choses à ajouter sur le sujet que j'ai traité dernièrement. Le scandale que nous donnons directement ou indirectement aux autres, est appelé par les théologiens scandale actif ; celui que nous recevons des autres est appelé •passif. Je dois vous donner , tant sur l'un que sur l'autre , quelques explica lions sans lesquelles cette matière ne serait pas suffisamment expliquée.

Par rapport au scandale que nous donnons>ux autres , comment devons-nous nous conduire, lorsijue le prochain reçoit de notre conduite , un scandale , mais "un scandale mal fondé ? Ce sera mon premier point. Par rapport au scandale que nous recevons des au* très , quels sont nos devoirs et nos obligations ? Second point. Voilà le sujet de mon instruction ; je ne m'étendrai pas beaucoup sur cette matière , je me bornerai à vous donner quelques règles générales.

Il peut donc arriver, et il arrive en effet souvent, que nous sommes un sujet de scandale pour certaines personnes simples , mai» d'ailleurs sages et vertueuses. Dans ce cas , comment devons-nous nous comporter ? Devrons-nous laisser le bien et enchaîner une liberté juste et convenable, pour ne pas occasionner des jugements téméraires , des accusations injustes , et des interprétations fausses ? Généralement parlant, non. Nous sommes bien toujours obligés de ne pas donner aux autres, par nos pa« rôles et nos actions, des occasions qui les portent au péché; mais nous ne sommes pas toujours et en toute circonstance tenus d'empêcher le scandale que les autres prennent à notre occasion. Quelquefois on doit y faire attention et d'autres fois le mépriser • selon la qualité des personnes qui se scandalisent.

Ooelques-unes se scandalisent par pure malice , c'est ce qu'on appelle scandale pharisaîqiie , ainsi nommé , parce que les Pharisiens, sans aucun motif et uniquement par haine et par jalousie, prenaient en mauvaise cari les œuvres et la doctrine de Jésu»^

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Christ et s'en scandalisaient. Entendant Jésus-CIjrist se dire le Fila de Dieu , et s'attribuer le pouvoir de remettre les péchés , le voyant converser familièrement avec les pécheurs, opérer des guérisons le jour du sabbat ; et de ces paroles et de ces actions, et d'autres semblables également très saintes, ils prenaient sujet de se scandaliser et de murmurer malicieusement au lieu d'en être édiflés.

D'autres personnes se scandalisent par ignorance , c'est-à-dire par défaut d'instruction et de lumières, trouvant facilement du mal là où il n'y en a point : et cela s'appelle scandale des simples ou des pusillanimes. Tel était le scandale de beaucoup des premiers chrétiens qui, croyant faussement l'usage de certaines viandes défendues , étaient scandalisés de voir que les autres, plus instruits qu'eux , en mangeaient sans scrupule ; et, entraînés par cet exemple, en mangeaient aussi, mais contre leur conscience.

Il y a donc cette différence entre le premier et le second , que le scandale pharisaïque est plutôt dans la malice de la volonté que dans l'intelligence , et le scandale des faibles , au contraire; , plutôt dans une intelligence peu éclairée, que dans la volonté. Tuais l'intellect se trompant par ignorance , il y a danger que L volonté ne tombe par faiblesse.

Après ces observations préliminaires, il est facile de comprendre comment il faut se conduire relativement au scandale que les autre» prennent à notre occasion. S'il est pharisaïque, c'est-à-dire s'il vient plutôt de la malice de la volonté que de l'intelligence, régulièrement parlant , on ne doit pas en tenir compte. Un tel scandale sera toujours nuisible au prochain ; mais il ne sera pas un péché pour nous. C'est là règle que Jésus-Christ nous a donnée lorsque parlant des Pharisiens , il dit à' ses disciples : Laissez-\es se scandaliser , ce sont des aveugles et dès conducteurs d'aveugles : Sinite eos scandalisari f cœci sunt et duces eorum» (Mattb. x?, 14.) Par cette réponse , il voulait nous apprendre qu'il n'est pa» juste d'omettre le bien par la crainte de scandaliser , ni de s'absteiur de ce que l'on a droit de faire.

Concluez de là, que vous ne devez pas abandonner Ta fréquentation des sacrements et les autres pratiques de dévotions , parce que quelque libertin taxera votre dévotion d'hypocrisie. Vous ne devez pas laisser d'exiger ce qui vous est dû , sous prétexte que les autres en prendront occasion de se livrera la colère et aux injures. De même une femme , qui est habillée modestement selon son rang , et qui se conduit honnêtement , n'est pas obligée de s'habiller mal-

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proprement ni h se tenir renfermée dans sa maison, par la crainte de scandaliser nn mauvais sujot qui lui est indifférent , et qui s'attache à ses pas et en prend occasion de regards criminels et de paroles indécentes. Dites de même de mille autres semblables exemples. Tout le mal qui peut en résulter dans ces cas , doit être oniquement attribué à la malice des autres. Car, si nous étions obUgés d'empêcher le scandale pharisaïque , il serait facultatif au premier impie venu , d'entraver notre liberté , de nous troubler et de nous faire omettre tous nos exercices de piété. îJais il ne faut pas raisonner de la même manière , lorsque notre prochain se scandalise par ignorance ou par faiblesse. Comme il faut toujours respecter la faiblesse des autres , régulièrement parlant , il faut éviter cette sorte de scandale : et on ne pourrait se le permettre, qu'en vue d'un bien plus grand que le mal qu'on peut en craindre. Et ici, pour être plus précis , il faut distinguer trois sortes d'actions qui penvent être pour les autres un sujet de scandale. Les unes sont de précepte , et par conséquent nécessaires au salut , les autres sont de conseil et de surérogation , et les autres enfin sont indifférentes, c'est-à-dire , ni bonnes ni mauvaises par elles-mêmes.

S'il est question des premières qui sont pour nous d'une obliga» tion indispensalile , des devoirs particuliers de notre état , ou des devoirs généraux du chrétien, on ne doit jamais les omettre quel que soit le scandale qui puisse en résulter, puisque les omettre serait un péché pour nous : or nous ne devons jamais commettre un péché pour le faire éviior anx autres. Tout au plus pourrait-on admettre une exception pour ces œuvres qui sont prescrites seulement par la loi positive qui n'oblige pas toujours et dans toute circonstance , et qui peut cesser d'obliger lorsque survient un motif supérieur de charité , comme est celui d'éviter le scandale d'autrui. Pour celiez qui ne sont pas de précepte , mais de simple conseil, il est certain que pour éviter le scandale du prochain , il faut les laisser ou an moins les différer jusqu'à ce qu'on ait enlevé le scandale; et alors on fcit une œuvre plus méritoire que celle que l'on laisse ou que Ton diffère.

J'ai dit '.jusqu'à ce que le scandale soit enlevé : et on peut l'en» lever de diverses manières. Vous pouvez le prévenir en évitant la vue ou la présence du prochain ; ou en lui faisant comprendre la nécessité et les motifs de votre conduite , en lui expliquant les raisons qui j'jsliGent votre action; ou en l'instruisant de la vérité et en détruisant ton erreur. Telle fut la pratique de Jésus- Christ même dans

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plusieurs circonstances. Lorsque le Pharisien se scandalise , non sans raison , de ce que Jésus permettait à Madeleine de lui embaumer de lui baiser les pieds , il enleva le scandale , en lui apprenant que c'était là les devoirs d'humilité et de respect d'une fervente pénitente. Lorsque d'autres se scandalisaient de ce qu'il remettait les péchés , il ne cessa pas de Iss remettre ; mais il prouva de suite, par des miracles éclatants , qu'il avait un semblable pouvoir. Et enfln, quelques-uns se scandalisant de lui voir opérer des guérisons le jour du Sabbat , il ne cessa pas d'en opérer ; mais il leur prouva que c'étaient là des actes de charité très-permis, même le jour du Sabbat, Enfin , comme le scandale des faibles provient de l'ignorance , en détruisant l'ignorance, on détruit le scandale. Et si , l'ignorance une fois détruite , ils continuent à se scandaliser, alors ce n'est plus un scandale de faiblesse , mais un scandale de mahce , dont nous ne devons plus nous inquiéter.

Que si , pour éviter les scandales du prochain , nous devons quelquefois éviter les actions qui sont bonnes et louables de leur nature, à plus forte raison devrons-nous omettre celles qui sont indilférentes, c'est-à-dire ni bonnes ni mauvaises , toutes les fois que nous pouvons les laisser sans un grave inconvénient, ou sans un grave préjudice. Assurément ce n'était pas pour les premiers chrétiens une mauvaise chose , de manger les viandes qui avaient été offertes aux idoles ; maïs , parce que cela était un scandale pour les ignorants , faint Paul condamnait hautement ceux qui le faisaient en leur pré* «ence, parce qu'ils les portaient ainsi par leur exemple à en manger malgré les remords de leur conscience et la persuasion qu'ils avaient de faire un péché. Souffrirez-vous donc que votre frère encore faible périsse, parce que vous êtes, vous, plus insti-uit que lui? Et peribîl infinntis in tud scientîd f rater. (L Cor. viii, 11.) Et quant à lui, U protestait qu'il n'en mangerait jamais , si en en mangeant il devait scandaliser son frère : Si esca scandalizat fratrem meum , non manducabo carnem in cBternum.

Elle n'est donc pas bonne cette maxime de tant de personnes qui, persuadées que leur conduite est droite , ne s'inquiètent point du tout Que les autres jugent mal d'elles. Non, es n'est pas une bonne maxime, parce que , selon saint Paul , wovs ne devons pas seulement faire le bien devant Dieu, mais encore devant les hommes. Providentes bona, non soluni coram Deo, sed etiam coram hominibus. (Piom. xii, 17.) Vous devez donc bien exam-iner votre langage et voire conduite devant les autres , surtout en présence des esprits faibles et

lafirmes : Vîdetene lîcentia vestra offendiculum. fiat infii'tnîs (I. Cor. VIII, 9) : surtout vous , pères et mères, en présence de vos enfants ; maîtres , en présence de vos domestiques ; et tous, devant les jeunes gens , les ignorants et les simples que vous fréquentez. Vous devez bien veiller à tout ce que vous dites ou faites en présence de tous ceuï-là. En voilà assez sur la manière de nous conduire par rapport à ceux qui se scandalisent de notre conduite. Je dois maintenanV donner quelques avis à ceux qui reçoivent le scandale à tort ou à raison.

Si c'est un péché de donner le scandale , c*en sera aussi certainement un de le recevoir et de se scandaliser. Et lorsqoe je dis se scandaliser , je n'entends pas parler de cet étonnement que produit en vous la vue de certaines choses extraordinaires , révoltantes , monstrueuses , parce que cela n'est pas un péché ; mais j'entends par se scandaliser , se laisser entraîner au mal par l'instigation ou i'exemple des autres i et cela est certainement un péché , parce que, quels que soient la puissance et l'entraînement des mauvais exemples, âis ne peuvent nous faire tomber , si notre volonté ne consent pas librement à commettre le péché. Si nous nous y laissons donc entraîner , celui qui nous y porte est sans doute coupable , mais nous aussi nous sommes coupables, puisque, étant libres de résister , nous cédons volontairement au choc qui nous est donné, et nous tombons dans le péché.

Comme il est impossible à celui qui vit au milieu du monde , de n'être pas témoin de quelque scandale , quels sont sur ce point les devoirs d'un bon chrétien ? Son premier devoir est de s'en tenir aussi éloigné que possible, afin de ne pas se laisser entraîner. Jésus- Christ nous en a intimé le précepte formel dans ces paroles : Si ocu» lus tuus scandalizat te (Matth. v, 29) , paroles qui ne doivent pas s'entendre dans le sens littéral , mais dans le sens figuré : c'est-à* dire, que nous devons éloigner de nous tout ce qui peut nous être une occasion de chute , lors même que ce serait une chose aussi nécessaire que l'œil , la main ou le pied ; parce que notre âme doit nous être encore plus chère. Tels sont les lieux, les personnes, les spectacles, les conversations , les compagnies. Je sais que nous ne pouvons toutes les éviter ; mais si nous ne pouvons les éviter toutes , nous pouvons en éviter un grand nombre.

Je m'explique : vous ne pouvez pas sortir du monde et vous réfugier dans la solitude ; mais vous pouvez vous éloigner de ces lieux ©ù uiomphe et s'étale le vice . où Ton ne rencontre guère que de»

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mauvais exemples et des scandales. H ne monque pas d'autres ïïeai plus sûrs et moins dangereux pour vous , et où vous trouverez ua honnête délassement. Il ne manque pas d'église où vous pouvez satisfaire voire dérolion , sans aller dans celles où l'on trouve plus de profanations et de scandales que de dévotion et de piété, surtout à certaines heures qu'on peut appeler les heures des réunions mondaines. Il ne ra'inquepas de conversations agréables et chrétiennes, sans aller chercher celles où, par la nature des discours qui s'y tiennent , on offense toujours ou la religion , ou la foi , ou la modestie, ou la charité. Jeunes gens qui m'entendez , il ne manque pas de compagnons pieux et chrétiens, sans vous réunir aux plus dérangés et aux plus libertins, à ceux qui tiennent en quelque sorte continuellement ouverte une école de scandales par leurs maximes perverses, par leurs suggestions coupables et surtout par les confidences inHimes qu'ils vous font de leurs intrigues amoureuses et de leurs correspondances avec telle et telle. Quoiqu'il soit vrai de dire qu'en restant dans le monde , on ne puisse moins faire que de voir ou recevoir quelque scandale , combien cependant on peut en éviter , en usant déplus de précaution et de prudence ? Et si, en agissant autrement, nous trouvons une occasion de chute , la faute en est tout entière à nous et à notre présomption , puisque nous avons la prétention de résister à tant de dangers , malgré le précepte déjà ciîé de Jésus- Christ : 5i oculus tuus scandalizat te , erue eum et projîce abs te; si maniis tua vel pes tuus scandalizat te , abscinde eum et projice abs te.

Pour les scandales qui sont inévitables , ils peuvent être réels ou apparents ; s'ils sont apparents, nous pouvons nous préserver de leur funeste influence , en interprétant charitablement les actions du prochain. Ily a beaucoup de choses qui paraissent mauvaises à la première vue , et qui cependant peuvent se justifier par quelques circonstances qui nous sont inconnues. Toutes les fois qu'on peut supposer un bon motif au prochain , il faut le supposer , et ne pas le condamner légèrement et prendre de sa conduite sujet de scandale. Car lors même que nous ne suivrons pas les mauvais exemples que nours recevons du prochain , ne sera-ce pas toujours un péché pour nous de perdre l'estime que nous lui devons , sans une raison suffisante , et de nous exposer ausai à en parler mal et à le calomnier. De même que la charité nous fait un devoir de nous abstenir de tout ce qui a l'apparence du mal aux yeux du prochain : Ab omnispecie mald abstinete vos (1, Thess. v , 2) ; de même elle

DE LA CHVRITÈ. 5D3

fait anssi on devoir de nous abstenir de penser mal des autres sur de simples apparences, bien souvent trompeuses : NoUle judicare tecundùm faciem. (Joan. vu , 24.)

Si les scandales qui nous tombent sous les yeux sont réels , nous devons bien nous garder d'en être surpris et étonnés. Jésus- Christ, pour prévenir cette surprise , nous avertit qu'il y en aura et qu'il doit en arriver : Necesse est ut veniant scandala. (Malth, xiviir, 7.) Il a des raisons très-justes et très-saintes pour les permettre. Il ne veut pas ébranler notre foi , mais l'éprouver ; il se propose de rendre notre fidélité plus méritoire et non pas de nous faire sortir du droit chemin.

Nous devons ensuite nous prémunir contre leur funeste et contagieuse iniluence. De quelle manière ? En pensant que nous seroas jugés selon la loi sainte de Dieu et non selon les usages et les coutumes du monde ; que nous iron: tous , les uns après les autres , au tribunal de Dieu, sans l'assistance de personne; qu'enfin, d'apiès les enseignements mêmes de Jésus-Christ, suivre le grand nombre est une marque évidente de réprobation. Armons-nous ensuite toujours des maximes de la foi ; toutes ces vérités qui nous prémunissent contre le péché , nous préserveront toujours des dangers qui peuvent nous venir des scandales des autres. Si nous mé.litons bien attentivement le grand mal du péché , et les da!ig.;rs auxquels il nous expose ; combien Dieu mérite que nous ne l'abandonnions jamais, mais que nous le servions avec const;înce et fidélité; si nous avons toujours présents à la pensée la sévérité de ses juge. ments et le terme final de toutes les séduisantes illusions de ce monde» nous ne nous laisserons jamais aller au péché , quels que soient les scandales qui se présentent à nos regards.

Tels sont les remèdes et les préservatifs pour ne pas nous laisser pervertir , corrompre et séduire. Sans l'usage de ces moyens , on peut vivre et on vit en efl'et agréablement en ce monde, mais on ne peut vivre et on ne vit pas chrétiennement ; on ne vit pas avec sécurité par rapport aux intérêts éternels. Ils sont rares , me direzvous , les chrétiens qui consentent à s'assujettira tant de vigilance , de précautions et de soins. — Cela n'est que trop vrai ; mais je vous répondrai que c'est précisément pour cela que peu de personnes se sauvent, et que se vérifie la sentencede Jésus-Christ : MuUi sunt vocuti, pauci verà elccli.

Réfléchissez donc sérieusement et voyez si vous préférez une vie demoriification et de vigilance continuelle sur vous-mêmes, laquelle.

^h »1RT. III. IXST. XII.

sans vous priver de tant d'autres plaisirs innocents , n*expose pag votre salut éternel ; ou une vie continuellement aventureuse, dissipée , distraite , sans aucun recueillement , et sans aucun esprit de vraie dévotion , laquelle, vous jetant nécessairement dans beaucoup de fautes , ne peut manquer de vous conduire à la perdition.

Je conclus cette matière. Que votre application spéciale soit de De donner aux autres aucun sujet de scandale ; mais d'un autre côté , appliquez- vous aussi à vous mettre à l'abri des scandales da monde. Par ce moyen , vous ne chargerez pas votre âme , des péchés que les autres commettent à votre occasion. Vous ne perdrei pas non plus votre âme par la funeste impression que produisent en voas les scandales du prochain. Enûn que Dieu nous délivre , comme le demandait le Psalmiste , de toute espèce de scandales actifs et passifs : Custodi me , Domine , à scanda^is operantium ùiiquitatcm»

DTJ DÉCALOGUE. 20l>

INSTRUCTION I

Dd décalogue en génétAh

Après vous avoir expliqué fort au long la charité qui est la troî* sième vertu théologale , je vais maintenant vous expliquer le Décalogue ou la loi de Dieu qui est toute renfermée dans l'amour de Dieu et du prochain. Comme les principales vérités que nous devons croire sont renfermées dans le Symbole , les choses que nous ùcvons attendre de Dieu et lui demander , dans l'Oraison Dominicale ; de même les préceptes que nous devons observer sont ren* fermésdans le Décalogue. Sans doute, le Décalogue n'estpas la seule loi que nous ayons à observer sur la terre ; mais il est le fondement de toutes les autres. En effet , toutes les autres lois se rapportent à celle-ci comme c'est de celle-ci qu'elles tirent toute leur force et toute leur autorité. Je vous prouverai -plus tard cette vérité. Pour aujourd'hui , je me bornerai à quelques observations préliminaires sur la nature de cette loi , sur la nécessité de la bien apprendre et sur la manière de l'observer.

Le Décalogue est donc la loi que Dieu donna par Moïse aui Israélites sur le mont Sinaï. Il est appelé Décalogue, parce qu'il renferme dix commandements, dont trois nous prescrivent nos devoirs envers Dieu , et les sept autres , no» devoirs envers le prochain.

Quoique cette loi, que l'on appelle ordinairement Lof écrite ^ ait été la première que Dieu ait promulguée, ce qu'il fit 2500 et plus d'années après la création du monde, il ne faut cependant pa;; s'imaginer que les hommes aient v(Jcu jusque-là sans loi et sans •eiiî^loo»

2*6 PART. III. msT. I.

Dès le jour où Dieu créa l'homme, il grara sur son front et il Imprima dans son cœur , en caractères ineffaçables , une lumière pratique au moyen de laquelle il put clairement distinguer le bien du mal , le j jste de l'injuste , la vertu du péché : Signatum est super nos sumen vuUûs tui , Domine. Et cette lumière n'était autre chose que la loi naturelle que les hommes de tous les temps ont toujours été obligés d'observer , même avant la loi écrite.

Tant que l'homme se conserva innocent, il lisait clairement cette loi 4ans sa conscience et il en suivait exactement les règles. Mais le péché s'éiant introduit dans le monde , et avec le péché le désoràre. et toutes les passions, cette belle lumière naturelle s'obscurcit peu à peu et bientôt il en'resta à peine quelques lueurs. Que fit donc alors le Seigneur? Pour remédier à l'aveugle Jient et dissiper l'ignorance dans lesquels les hommes étaient plongés, il leur écrivit sur une tabh; de pierre , celte loi qu'ils ne reconnaisâajent plus dans leur conscience : non qu'elle fût entièrement ellacée ; mais c'est que aveuglés parleurs passions et aveuglés volontairement , ils ce voulaient plus la reconnaître.

Les préceptes du Décalogue ne sont donc pas autre chose que la loi naturelle elle-même , gravée d'abord dans le cœur de l'homme et plus tard sur la pierre.

Il suit' de la premièrement que ces préceptes ont obligé les hommes dès le commencement du monde , même avant leur publication solennelle, Le précepte : Unum Deum adorabis , . 'était pas encore écrit , et déjà les païens étaient inexcusables d'adorer plusieurs dieux. La défense A'ctz occides n'avait pas encor* Hé promulguée , et déjà Caïn s'était rendu gravement coupable en tuant son frère. 11 n'avait pas encore été écrit : Non mœchal^rif , et les infamies des hommes étaient cependant déjà un péché si énorme qae, pour le punir. Dieu avait envoyé un déluge universel , etc.

11 suit en second lieu et pour la même raison , que ces préceptes depuis le commencement du monde obligent tous les hommes sans distinction, chrétiens, raahométans, idolâtres, etc., lors même qu'ils ne connaissent ni Moise , ni Jésus-ChrisL 11 suffit d'avoir la raison , pour être obligé par cette loi. Ce sera donc toujoure et pour tous les hommes un péché d'adorer les créatures , de mépriser ses parents , de s'abandonner à l'homicide , au vol, à l'adultère , au mensonge, etc. C'est en ce sens que smnt Paul dit que les païens qui n'ont point de loi écrite , sont à eux-mêmes leur propre loi : Gentes quœ legem non habent , ipsi sibi sunt lex (Rom. ji, l/i),

î)tr DECAioGcra. 507

parce quTiS portent «s préceptes écrits au fonddelear cm:r , °' c'est sur ces préceptes qu'ils seront jugées et condamnées , s'ils !ci ont violés: Quicumque sine Legepeccaverunt, sine lege peribuit (Rom. II, 12.)

Maïs , pour les chrétiens le Décalogue est d'une obligation plus stricte et plus rigoureuse qu. pour les autres ; et pourquoi cela ? parce que ces préceptes oui eu renouvelés par Jésus- Christ d'une manière iormelle dans l'Evangile.

Quoiqu'on dise avec raison que la loi mosaïque a et-, abolie par Jésus-Christ , il faut cependant remarquer qu'elle ne l'a <:té qu'en ce qui formait le caractère distinctif du peuple de Dieu son gou» vernement extérieur et ses cérémonies particulières, dans ce qui était la figure des mystères de la religion chrétienne. Jlais les préceptes de morale contenus dans le Décalogue, regardant tous les peuples, quoique spécialement doniiécs aux Hébreux, n'ont pas été aboUs ; au contraire Jésus-Christ les a formellement confirmés et les a proposés avec encore plus d'eitension : Non veni solvcre legem , sed adimpiere. (Malth. v, 17). Nous voyons en effet dans l'Evangile que Jésus-Christ interrogé par un jeune homme sur ce qu'il devait faire pour avoir la vie éternelle , lui répondit : Observez les commandement i: : Si vis ad vilam ingredi , scrva mandata. (Matth. XIX, 17.) Mais quels sont ces commandements, réphqua ce jeune homme? Et Jésus-Christ reprit: Vous ne rommcttrez "point d'homicide , vous ne [irrez point d' adultère ^ tous ne direz point de mensonge; honorez voire pore et votre mère, vois armerez votre prochain connue vous-mcme ; anùn il lui rappelle les préceptes mêmes du Décalogne.

Et comme cette loi avait été altérée et gâtée par les fausses interprétations des Scribes et des Pharisiens, Jésus-Christ en rétablit le vrai sens et la perfection dans son célèbre sermon sur la montagne ; il déclare que la justice des Scribes et des Pharisiens est itisnffisanle pour le salut : I^isi abundaverit justitia vestra plus quùm Scribarum et Pharisœorum , non intrabitis inregnum cœlorum, (Matlh. v, 24.) Nous aurons lieu de nous convaincre encore davantage de cette vérité par i'eiplicatioa de chacun des comman» déments.

De tout ce que nous venons de dire, jugez, chrétiens, quel respect nous devons avoir pour une loi qui a Dieu pour auteur, qu'il a gravé lui-même dans notre cœur , au moment de notre créalion , qu'il a publié ensuite sur le mont Sinaï avec tant de solennité ,

203 PART. III. IXST. I.

et qu'enfin Jésus-Christ lui-même en personne est venu confiraier. En outre, puisqu'elle est l'œuvre même de Dieu, concluez ensecond lieu que celte loi ne peut manquer d'être juste et praticable.

Qu'elle soft juste , cela est évident. Comme c'est une vérité incontestable qu'il n'y a qu'un Dieu, que ce Dieu est notre maître unique et souverain ; de même aussi il est incontestablement vrai que nous devons le servir lui seul , que nous devons invoquer avec respect son saint nom; que nous devons avoir un temps et desjours déterminés, pour lui rendre le culte qui lui est dû. Or, tel est l'objet des trois premiers préceptes gravés sur la première table. Ils nous ordonnent de nous consacrer entièrement à lui : le premier nous prescrit le culte du cœur , le second , celui de la langue , et le troisième celui des œuvres.

Pour le prochain qui est la fin des sept autres commandement* gravés sur la seconde table ; quoi de plus juste que d'honorer les personnes de qui nous avons reçu la vie ? de ne pas faire au prochain ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait à nous-mêmes, et par conséquent de ne pas le maltraiter dans sa personne , de ne pas dérober ses biens , ni noircir sa réputation, ni souiller son lit? En un mot, cette loi est toute renfermée dans l'amour de Dieu et du prochain : Pienitudo legis dilectio (Rom. xiii, 10.) Or je vous le demande , où trouverez-vous une loi plus raisonnable et plus essentielle que celle-là ?

Voyons donc maintenant si elle est aussi praticable qu'elle est juste; pouvons-nous en douter? Affirmer le contraire serait un iorrible blasphème , puisque ce serait accuser Dieu d'ignorance , de folie et d'injustice , eu supposant qu'il nous ordonne des choses impraticables. 11 n'appartient qu'aux maîtres de ce monde d'imposer des poids excessifs , sans donner les forces de les porter : Alligant onera importabilia (Matth. xxiii , h) l mais Dieu , dit le Concile de Trente , est un Père discret , qui en nous donnant des préceptes, nous ordonne de faire ce que nous pouvons et de demander ce que nous ne pouvons pas , afin d'obtenir le pouvoir qui nous manque * Deus impossibitia non jubet , sed jubendo , monet et facere quod possls et petere quod non pùssiS , et adjuvat ut possîs. Jô se prétends donc pas que nous puissions avec nos seules forces na» Uirelles observer la loi , car Jésus-Christ nous dit formellement ; Sînê me nihil potesiis facere (Joan, xv, 5) ; mais je dis que nous le pouvons avec nos forces , aidés de là grâce. Or Dieu ne manque jamais dêiious fournir les secours dont nous avoilâ besoiil , pouiTa que nous les lui demandions comme il faul»

DU DÉCALOGUB. 209

Bien plus , pour lecthrétiens, non-seulement la loi de Dieu est possible à observer, mais elle est même beaucoup plus facile que pour les Hébreux ; car nous avons pour cela non seulement des grâces suflisantes, mais encore des grâces surabondantes. En effet si Jésus- Christ est venu en personne, comme notre souverain législateur pour renouveler et confirmer cette loi , il est tenu aussi en qualité de rédempteur pour nous mériter et nous conférer la grâce de la bien observer ; et c'est précisément là la grande différence qu'il y a entre la loi ancienne et la loi nouvelle : la première est une loi d'esclavage et de servitude , et la seconde , une loi de liberté et de grâce.

Sans doute la grâce ne manquait pas dans rancienne loi ; comme Dieu n'a jamais laissé l'homme sans loi , il ne l'a non plus jamais laissé sans grâces pour l'observer. Toujours il a pu éviter le péché etpratiquer la vei'tu ; et en effet il y a réellement eu dans tous les temps des hommes qui ont pratiqué la sainteté , et qui se sont distingués par toute sorte dejvertus. Cependant la grâce qui leur était accordée alors , leur était distribuée avec mesure et avec parcimonie ; elle leur donnait bien la force d'obéir; mais elle ne leur donnait ni facilité ni joie pour le faire. Aussi était-elle appelée loi de servitude ; c'était une loi qui rendait bien coupables les transgresseurs , maisqui ne rendait pas son observation aisée et agréable.

Depuis la venue du Fils de Dieu , la loi a pris le nom de loi de grâce ;, de douceur et d'amour , parce que Jésus-Christ nous a ap. porté du ciel une telle abondance de secours, que l'accomplissement de sa loi nous est devenu non-seulement possible , mais encore doux et facile ; il nous a fait passer du malheureux état des esclaves à l'heureuse condition des enfants :Non accepistis spîritum servi» tutîs in timoré , sed accepistis spiritiitn adoplionis filioriim , in quo clamamusabba Pater[^om. viii, 15.) Aussi saint Paul nous dit-il : Si spiritu duciminif non estis sub lege. (Gai. v, 18.) Si vous vous laissez conduire par l'esprit du Seigneur , vous n'êtes plus sous la loi; c'est-à-dire la grâce du Seigneur vous facilitera tellement l'observation de la loi , que vous n'en sentirez plus le poids.

Il est vrai que même aujourd'hui , pour l'observer, il faut renon» cer àses inclinations, mortifier la nature et se faire violence à soi* même ; aussi Jésus-Christ en nous invitant à l'observer , nous dit île prendre son joug et de porter son poids : Toitite jugiiin meuifi luper vos (Matih. xr, 29) ; mais il nous apprend en même tempi 11. 14

510 iPAUT. lil. JNST. I.

lue ce joug est doux et que ce poids est léger ; Jugum emm meum iuave est et onus meum levé , parce que l'onclion de la grâce idoucit toutes les amertumes , aplanit toutes les difficultés , rend toutes peines agréables, accomplit en nous et avec nous tous les f.evoirs et tous les préceptes que Dieu nous impose. La loi de Dieu est donc facile à obsever pour tous ceux qui le veulent.

J'avoue cependant qu'il vous sera difficile et même impossible de l'observer, si vous ne la connaissez pas parfaitement. Quel est ea effet le serviteur qui puisse bien exécuter les ordres de son maître, s'il ne les a pas compris ? Par là même que vous êtes obligés d'observer celte loi , vous êtes donc aussi obligés de vous en bien instruire.

Il n'y a peut-être personne parmi vous qui né sache réciter la lettre des commandements de Dieu ; mais en avez-vous tous une connaissance suffisante pour les bien observer ? Chaque précepte ne comprend que quelques paroles succinctes : mais ces quelques mots renferment de nombreux devoirs et défendent une foule de péchés. Le seul commandement qui nous ordonne d'adorer Dieu , combien de choses n'embrasse-t-il pas ? Combien de manières différenics de nuire au prochain, dans sa fortune et dans sa réputation et par conséquent de manquer au septième et au huitième commandement ? 11 ne fau t donc pas s'arrêter à la lettre , mais bien ea approfondir et en pénétrer le sens.

Il est vraiment étonnant de voir tant de chrétiens se faire si peu de scrupule de tant de transgressions graves et évidentes de la loi de Dieu. Combien de fautes que l'on ne remarque pas, sur mille points divers et sur des choses essentielles , par exemple en matière d'intérêt, de contrats, d'inimitié, d'ambition, de familiarités, de liaisons , etc. ! Quel en est la source ? pour un grand nombre c'ost le défaut d'instruction. Ils commettent une infinité de péchés Bans les connaître ; et cependant ces péchés leur seront imputés, parce qu'ils proviennent d'une ignorance coupable.

Appliquons-nous donc avec le plus grand soin à étudier la loi de Dieu ; travaillons-y avec un vif désir de faire sa sainte volonté et avec tme sainte crainte de nous exposer au danger delà trangrosser. Par conséquent, assiduité aux instructions, surtout pour ceux d'entre vous qui n'ont pas d'autres moyens de s'instruire. Ensuite application et zèle à les mettre en pratique; la gloire de Dieu et notre intérêt l'exigenf. En effet, de l'observation de ces lois dépendent et l'obéissance que nous devons à Diei- et l'union et la véritable fraternité

DÎJ DÉCiLOGUE. 211

^''' doivciit régrncr pariai nous en ce monde , et ce qui est plus ita- '■"f lanl encore, le bonheur éternel pour lequel nous avons été créés : ^* vis ad vitamingreditServamandala, (Mallh. xviv, 19.)

Voulez-vous , chrétiens , avoir une maj-que infaillible de votre sort '"^ernel? Ne vous arrêtez pas à considérer ces pratiques de dévotion que vous faites et qui, toutes seules, ne constituent pas la véritable christianisme ; sous prétexte que vous faites Ci.-s œuvres , vous fermez les yeox sur vos désordres habituels , désordres graves et nombreux qui auront plus de force pour vous entraîner en enfer, que toutes vos pratiques pour vous ouvrir la porte du ciel ! Ne vous arrêtez donc pas à ces pratiques de dévotion ; mais faites une comparaison sérieuse entre la loi de Dieu et votre vie , entre ce que vous faites et ce que cette loi vous ordonne. Si vous trouvez que votre conduite est en contradiction avec le Décalogue , ne serait ce que sur un seul point , vous n'avez plus droit d'espeier le ciel : Quicumque lotam legem seriaveril , ojfendat aufcrn in iino , fil omnium rcus. (Jac. m, 10.) Il faut donc de toute nécessité observer ces préceptes et les observer entièrement : Si vis ad vilam ingredij serca mandata. Ce serait en elfet avoir le ciel â trop bon marché , que de l'obtenir par quelques pratiques maiérielles de dévotion qiii coûtent fort peu, auïque les on joint une continuelle opposition de conduite avec la loi de Dieu,

Mais, chrétiens , savez-vous quel est le grand secret pour bien observer ces commandements et pour en diminuer lesdi:Ti:uïiés? c'est de se mettre à les accoraplir , non pas d'une manière quelconque, mais parfaitement; je veiu dire dans les petites comme dans ies grandes choses, en matière légère coniaie en matière grave.

ly'abonl l'obéissance que nous devons à Dieu exige que nous ne

négligions rien de ce qu'il nous commande : Qui timel Deum nihii

neglifjil. Quelle n'est pas notre soumission pour les rois de la terre,

pour leurs lois et leurs constitutions ? On les observe jusqu'à un iota.

Et nous aurions moins de respect pour la loi de Dieu , du Maître

.■^uverain du ciel et de la terre, de celui devant qui tons les poten-

ftts de ce monde ne sont que cendre et poussière?

. En second lieu, notre propre intérêt l'exige aussi. En n'observant

} pas la loi de Dieu dans sa perfection , nous nous exposons à ne pau

; mcuie l'observer dans les choses essentielles et à la transgresser en

: matière grave. Combien de fois n'arrive-t-il pas en effet , qu'une

transgression que nous regardons comme légère n'est pas telle aux

)cuxde Dieu? Cela arrive très-souvent ; la raison en est que nou*

212 PART. m. INST. I.

jugeons des choses selon les désirs de notre cœur et non pas selon la vérité. De là, si c'est une chose que demande l'intérêt ou la passion, nous cherchons à nous persuader , et nous y parvenons sans peine, que cette chose est permise ou au moins qu'elle est de peu de con» séquence ; c'est ainsi que nous plions la loi de Dieu à notre volonté, au lieu de plier notre volonté à la loi de Dieu. N'est-ce pas là la source de tant de consciences fausses et erronées ? Si vous voulez donc éviter seulement de transgresser la loi en matière grave ef vous permettre tout ce qui n'est pas mortel à vos yeux , vous ne pouvez manquer de tomber dans des fautes graves.

Enûn cette observation exacte de la loi de Dieu , nous est néces- Baire aussi pour avoir la paix du cœur. Cette paix intérieure est incompatible avec la violence qu'il faut se faire pour se tenir dans certaines limites oiiron ne contente ni Dieu ni ses passions. C'est en effet une véritable violence, et de notre côté et du côté de Dieu. De notre côté , parce que nos passions qui sont insatiables , étant satisfaites en matière légère , se fortifient et deviennent toujours plus impérieuses et demandent sans cesse de nouvelles satisfactions ; tandis que si nous les mortifions dans les petites choses , il est plus facile de le vaincre dans les occasions importantes. Du côté de Dieu , parce que celui qui lui est fidèle dans les petites choses , reçoit des faveurs et une protection spéciale pour être fidèle dans les grandes; tandis que celui qui est infidèle dans les petites choses, se privant par lÀde-s grâces spéciales, se rend infidèle dans les grandes. C'est une vérité que Jésus-Christ nous enseigne expressément: Qiiifidclîs est in tninimo, et in majore fideiis est ; et qui in modico iniqiius est , etiam inmajori iniquus est. (Luc. xvi, 10.) Il nous apprend par là que , comme l'exactitude et la fidélité à observer la loi dans les moindres obligations est pour nous un gage de notre fidélité à remplir les devoirs essentiels ; de même la négligence dans les petites choses rend infidèles dans les grandes.

Concluez de là qu'il n'y a que l'observation entière de la loi qui puisse nous la rendre facile et agréable. Le joug des commandements n'est insupportable que pour ceux qui, étant mal disposés, le portent avec répugnance : tout ce qui répugne est pénible à faire. En observant la loi de Dieu avec répugnance, on ne Tobserve qu'à demi , et en ne l'observant qu'à demi, elle ne peut que devenir excessivement onéreuse.

Si , plein de confiance en Dieu, vous vous appliquez donc à observer le décalogue dans ces moindres obligations, vous trouverez que le

Joug du Seigneur est doux et plein de cette onction céleste par laquelle Dieu récompense la ferveur de ses amis, et vous jouirez de celte paii délicieuse que Dieu accorde aux fervents observateurs de sa loi : Fax multa diligeniibiis Legem tuam Domine. Plaise à Dieu que vous en fassiez Texpérience, en vous livrant avec docilité à la pratique de ses divins enseignements !

INSTRUCTION II

Premier «•mmandcment. — Du culte intérienr et £ti culte estéricup.

Après les observations générales que je viens de faire sur le Décalogue , je vais en expliquer chaque précepte en particulier. Le premier est conçu en ces termes : Je suis le Seigneur votre Dieu qui vous ai tirés de la terre d'Egypte , de la viaison de servitude; vous n'aurez point d'autres dieux devant moi ; vous ne ferez point d'idoles , ni aucune image pour l'adorer et la servir.

Les premiers mots sont une espèce de préface dans laquelle Dieu établit le droit qu'il a de nous commander et l'obligation que nous avons de lui obéir. Il avait déjà assez prouvé ce droit par les faits: car si jamais il nous a montré sa qualité de législateur , de maître , de souverain , c'est assurément dans la promulgation du Décalogue. 11 publia cette loi au milieu des éclairs et des tonnerres , au milieu d'un appareil si terrible et «i effrayant que le peuple qui se trouvait rassemblé au pied de la montagne , attendant cette loi , fut saisi de crainte et d'épouvante, et s'en éloigna avec précipitation. Le Seigneur voulut entourer la publication de sa loi de cet eflrayant appareil , afin d'imprimer dans notre esprit une juste idée de sa puissance, ei de nous inspirer une crainte si vive et si profonde de ses châtiments , qu'elle nous en rendît en quelque sorte la transgression comme iuipossible.

Non content d'avoir déployé tant de puissance et de majesté , il voulut encore publier sa loi d'un ton élevé , solennel et impérieux : Ego sum, dit-il, Domimis Deiis tuus. Il nous avertit par ces paroloa fju'cn sa qualité de Créateur, il a sur nous un domaine absolu , et •jue nous, en qualité de ses créatures , nous sommes essenticllcûîcnl

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