S7S PART. III. INST. XXU
s'il ne vous donne rien de plus : Amice , non facio tibî injuriam, dit le père de famille aux oii»s-iers de la vigne ; nonne ex denario convenisti mecum (Matth. xx, 13) ?
Mais, me direz-vous , c'est que mon maître m'impose beaucoup de choses dont nous n'étions pas convenus. Or n'est-il pas juste qu'une telle surcharge de travail soit payée ? — Très-juste ; mais les conventions étant claires , expliquez-vous avec lui , car il ne vous est pas permis de vous faire justice de vous-même , autrement c'est une véritable injustice.
Mais , me dira un autre , comment voulez-vous que je vive avec un aussi modique salaire ? — Que voulez-vous que je vous réponde ? J'ai compassion de votre pauvreté , et c'est pour cela que j'ai exhorté de grand cœur et que j'exhorte de nouveau les maîtres à vous traiter avec une généreuse charité. Mais malgré cela , je dis que vous ne devez jamais vous permettre de subvenir à vos besoins par des vols domestiques. Il faut que vous remarquiez d'abord , que souvent les maîtres sont plus gênés dans leur état que vous dans le vôtre ; parce que, s'ils ont plus de revenus , ils ont aussi plus de dépenses à faire. Souvent donc ce n'est pas la charité , c'est le pouvoir qui leur manque. Mais lors même qu'ils manqueraient de charité , vous ne devez pas vous-même manquer de justice. Faites du mieux que vous pourrez, supportez vos privations avec patience et attendez de Dieu la récompense de votre fldélilé ; votre patience sera 4'autant plus méritoire qu'elle sera plus fortement combattue par le besoin et la nécessité.
Mais la fidélité ne vous oblige pas seulement à ne rien prendre à fos maîtres , elle vous oblige de plus à ne rien gâter ; et c'est ici que fes fautes sont plus fréquentes. Je n'ignore pas que la plupart des domestiques ont assez de conscience pour ne pas s'approprier , par un vol formel, le bien de leurs maîtres; mais ils prennent sans scrupule la haute main sur ces biens. De quelle manière ? Eu fai» sant pour le cosipte de leurs maîtres des dépenses superflues , ef plus grandes que n'exige le besoin ; en laissant gâter et perdre leurS; biens, par insouciance , par négligence et par oubli ; en en disposant trop aisément pour eux et pour les autres. Toutes ces choses quoiqu'elles n'aient pas évidemment l'apparence d'un vol proprement dit, sont cependant des torts et par conséquent une véritable 'nfidélité. Que les préjudices viennent d'un vol formel , ou qu'ils résultent d'une mauvaise adminislrationet d'une conduite coupable, cela n'y fei* riep ; le fait est que le maître éprouve un dommage.
Rappelez-vous bien que la Gdélité vous oblige à avoir natr.îit de soin ei d'écoflouiie pour les biens de votre maître que s'ils étaient à vous. Il ne pas les dépenser mal à propos, à n'en jamais user que selon leur volonté formelle ou raisonnablement présumée , et dans les limites qu'ils vous ont fixées. Certaines libéralités que quelques-uns font à leurs parents et à leurs amis , et auxquelles ils donnent le nom d'aumône et de charité , ne sauraient plaire à Dieu et même elles sont un péché à ses yeux. Si vous voulez faire des largesses , faites-les avec votre bien et non avec celui des autres.
Enfin la fidélité vous oblige à garder soigneusement les intérêts de vos maîtres , à veiller et à empêcher que personne ne leur fasse des torts. Tous les domestiques sont obligés à cela par justice , à raison de leur emploi ; puisqu'ils sont engagés et payés pour cette fin. Par conséquent s'ils n'empêchent pas les dommages faits à leurs maîtres , soit par d'autres domestiques soit par des étrangers , outre qu'ils sont complices du péché , ils sont encore tenus à défaut des coupables , de réparer le dommage que Ton doit justement imputer à quiconque pouvant et devant l'empêcher , ne l'a pas fait.
Outre la fidélité des mains dont je vous ai parlé jusqu'ici, les domestiques doivent encore pratiquer celle de la langue ; je veux dire , garder soigneusement les secrets des familles qu'ils servent. Ces secrets sont souvent une chose plus précieuse que les biens mêmes. Votre habitation journalière avec vos maîtres et l'imprudence de ces maîtres mêmes , à agir et à parler sans faire attention à ceux qui les voient et les écoutent , font que les domestiques voiciit et entendent tout.
Mais aussi ils doivent tout taire et ne jamais parler des affaires de la famille, ni des dettes, ni de la pauvreté, ni des mauvaises liaisons, ni des désunions qu'ils aperçoivent dans la maison. Ils doivent bien se garder d'aller publier ces choses sur les places ou dans les boutiques, ou de les confier aux personnes qu'ils fréquentent, comme font certains brouillons qui portent tout au dehors et ne veulent rien taire, et même qui, à défaut de la vérité, inventent encore ce qui n*est pas. Ah ! mauvais serviteurs , vos maîtres vous donnent toute leur confiance , et vous, vous allez publier leurs ignominies ? Si un étranger agissait de la sorte , il pécherait gravement contre la Justice et contre la charité ; et, que faudra-t-il dire de vous qui êtes tenus de procurer le bien de vos maîtres ?
N'oubliez pas que toute médisance est un péché ; mais la vôtre est plus grave et plus mauvaise, parce que vous êtes ks premiers ii ;;ia-
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nifester des choses qui sans vous seraient toujours restées cachées , puisque vous seul les connaissez ; et parce que d'un autre côté on vous croit plus facilement, chacun supposant, qu'en votre qualité de doraestique , vous êtes bien informés et que vous n'avancez rien dont TOUS ne soyez sûrs et certains.
Que d'autres dommages résultent de cette loquacité ? Par là vous décréditez les familles , vous occasionnez des discordes domestiques et des inimitiés avec le prochain ; vous troublez les ménages , vous donnez occasion aux vols et aux larcins ; vous renouvelez ce que le livre des Juges nous dit être arrivé à un seigneur très-riche , nommé MiciLS, par la faute précisément d'un lévite imprudent et indiscret qu'il tenait à son service. Ce domestique ayant rencontré une- Lande de gens oisifs et ayant lié conversation avec eux , se mit à leiu" raconter avec simplicité , tout ce qu'il y avait de beau et de précieux dans la maison de son maître. C'en fut assez; ceux-ci profilant de cette connaissance, vinrent bientôt après en armes, et pillèrent sa maison. Ces cas n'arrivent que trop souvent par l'imprudence des domestiques.
Silence donc, silence même pour ce qnî vous paraît indifférent ; et non-seulement pendant que vous êtes chez votre maître , mais encore après que vous êtes sortis de chez lui. Enetfet, parce que vons ne mangez plus son pain , vous croirez-vous en droit de tout divulguer et de dii-e tout le mal possible ? Ce n'est que trop souvent et trop ordinairement la vengeance des domestiques contre leurs maîtres , lors même qu'ils ont été renvoyés pour de bonnes raisons. Et quand encore vous auriez de justes motifs de vous plaindre , votre conduite sera coupable , tant que la médisance et la vengeance seront défendues. Silence donc même après que vous êtes sortis de la maison. Pendant que vous y demeurez , voici les occasions où< vous devez parler et où d'ordinaire vous vous conduisez comme des chiens muets. Parlez quand il est question d'arrêter les désordres deenfants que vous seuls connaissez et qui sont ignorés de leurs pa~ rents : alors oui cette révélation et ces informations sont un bien ; comme aussi vous devez leur faire connaître les mauvaises choses qui se passent entre les autres domestiques, pourvu que vous soyea parfaitement sûrs du fait et que vous n'agissiez pas par passion et parjalousie.
En voilà assez sur ce premier article, la fidéUté , cette vertu qui, au dire du Saint-Esprit, est la plus précieuse qualité d'un domesti» que , puisqu'il n'y a rien de plus agréable pour uq maître chargé
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de tant de soins et de soucis , que d'avoir un sorvïreuv qui soit un gardien vigilant de ses biens et un fidèle dépositaire de ses secrets ^ et de n'avoir rien à craindre ni de ses niaitis ui de sa langue.
Le second devoir des domestiques, c'est une grande et assidue ap*i plicaiion aux devoirs de leur fonction et deleui' emploi. C'e-st encore un devoir de justice , puisqu'il est fondé sur un contrat rigoureux. En entrant dans la maison d'un maîac, celui-ci s'obligea vous payer un salaire , à la condition que vous lui donnerez votre Uavaii, et vous de votre côté , vous vous obligez à lui donner vou-e Uavail à condition qu'il vous donnera le salaire convenu. Et comme en accomplissant la condition, votre maître ne peu! sar.s injustice vous refuser ce salaire ; de même , vous ne pouvez sans injustice le percevoir si vous n'avez pas rempli la condition.
C'est là un point auquel doivent donner une s'^rieu^e attciîtioii certains servitem's paresseux , inapplique's cl négligents qui ne ti'availlent qu'avec peine et quand ils sont forcés et qu'ils ne peuvent faire v.utreujcnt, et qui perdent un temps consid<'rablc dans l'oisiveté ou dans des niaiseries , et négligent leurs devoirs. Plus votre négligence est grande , plus vous commettez une gra\c injustice , en vous appropriant en entier une récompense que vous n'avez pas toute ga>gnée. D'abord , certaines omissions et certaines négligences peup vent devenir mortellement coupables à raison du grave do.'iiînage qui en résulte pour les maîtres. Combien de choses périssent parce que vous n'en avez pas le soin nécessaire , par exemple , des mets, des habillements , des meubles do pris ! Si ces dommages sont suffisamment volontaires , ils sont des fautes graves. Mais indépendamment du dommage, une négligence considérable, dans ce qui regarde nos devoirs d état , ne peut s'excuser de faute grave. Le serviteur dont il est question dans la parabole de l'Evangile , fat traité par son maître avec une rigueur extrême ; et pourquoi? Je ne vois pas qu'il ait été traité dé voleur , mais seulement de serviteur paresseux et inutile .• Serviim vero inutilem projicite in tenebras exteriores (Maiih. XXXI, 30). Voilà son crime : faire peu ou ne faire rien est un grand mal pour un serviteur qui est obligé de faire beaucoup.
Persuadez-vous donc bien que vous devez vous occuper et travailler par devoir de conscience. Il est bien vrai que le travail est imposé à tous les honmies sans distinction d'état et de condition ; mais , comme le remarque avec beaucoup de justesse saint Thomas, cette obligation change dp nature félon la diversité des conditions; les princes et les magistrats travaillent, mais leur travail est un t»*»*