PAUT. II. INST. XIV
en cela, nous devons voir lu volonié de Dieu qui se sert de la malice des hommes pour nous sanclifler. Il ne veut ni le péclié ni la malice ie cetindividu, il les punira même un jour, mais il veut ce préjudice, cette peine, celte aifliction qui résultent pour nous de sa malice. Nous sommes obligés de reconnaître que ces suites fâcheuses viennent de Dieu. C'est ainsi que David reconnaissait que les insultes et les injures de Séméï venaient de Dieu ; que le saint homme Job reconnut que les malheurs et la ruine totale que lui avaient causés lesChaldéens et lesSabéens venaient aussi de lui.
Bien plus, ce n'est pas seulement pour les souffrances que Dieu veut positivement , mais encore pour les péchés qu'il permet simplement , que nous demandons celte conformité à sa sainte voloniéj nous le prions alors de nous accorder !a grâce d'adorer avec crainte et humilité la permission de tant de crimes et de scandales dont nous sommes témoins dans le monde. Sans doute que nous devons détester l'offense de Dieu, et faire tout ce qui dépend de nous pour rempècher; mais nous devons après cela adorer avec résignation l'abîme des divins jugements toujours très-justes et très-sainis, quoiqu'ils soient cachés à nos regards , sans cependant, de notre côté, cesser de haïr le péché et de nous efforcer de l'arrêter. Tel est notre devoir par rapport à celte volonté de Dieu qui est la cause universelle et touie-puissante de tous les événements.
Mais pour la volonté qu'on appelle de signe , nous la faisons proprement par l'obéissance ; et quanta celle-là , nous demandons la grâce d'observer sa sainte loi , en faisant ce qu'elle prescrit et en nous abstenant de ce qu'elle défend ; la grâce d'être dociles aux inspirations célestes , soumis à ceux qui tiennent sa place , en un mot , d'accomplir tout ce qu'il désire de nous : par conséquent la grâce de ne pas pécher, de remplir les obligations de notre état, d'en pratiquer les vertus, enfln de nous sanclifler nous-mêmes, puisque c'est en quoi consiste, selon saint Paul, la volonté de Dieu : Hcec est voUintas Bei sanclîficatio vestra. (I. Thcss. iv. S.)
Nous demandons tout cela et nous le demandons non pas seulement pour nous en particulier, mais pour tous les hommes en général, désirant que toutes les créatures raisonnables se réunissent pour rendre à la volonté de Dieu , l'hommage qui lui est dû; qu'elles comprennent et sentent que leur bien consiste essentiellement à n'avoir d'auire volonté que la sienne, ci à se soumettre à iui avec respect, amour et reconnaissance.
Mais, nie direz«vous, quelle nécossUé tle faireà Dieu une pareille
DE L'ORAISO.V nOMIMCALE. SI
demande ? Ne pouvons-nous pas , par nous-mêmes , hue la volonté de Dieu ? Non sans doute , et ici surtout je voudrais vous bien pé< nétrer du besoin que nous avons de demander à Dieu cette grâc(\ D'un côié, pour la gloire de Dieu et pournotre sanciilicalion, rien de plus important que l'accomplissement de la volonté de Dieu. La seule vraie gloire que nous puissions rendre à Dieu, ne consiste que dans le sacrifice de notre volonté ; or nous faisons ce sacrifice en l'assujettissant en tout à la sienne, et en prouvant par ce moyen que nous l'aimons, et qu'en toutes choses nous mettons entièrement notre confiance en lui , en sa puissance, en sa providence et en sa bonté. Jésus-Christ disait de lui-même qu'il n'était descendu du ciel que pour faire la volonté de son Père céleste, et que l'accomplisse» ment de cette volonté était sa nourriture journalière : Descendide cœlo , non ut faciavi voluntatem meam , sed volnnlatem ejiis qtii mîsit me. — Cibiis meus est ut faciam volnnlatem ejus qui tnisît me. (Joan, vi, 38, et iv, 31.)
Il y va aussi de notre salut , puisque , comme je l'ai déjà dit , l'ac* complissement de la volonté de Dieu est la seule condition à laquelle Jésus-Christ a attaché l'acquisition du royaume des cieu'L i Qui facît voluntatem Patris mei , ipse intrabit in regniim cœlo' r»??2. (Matlb. VII, 21.) Faites donc tout ce que vous voudrez, si vous ne faites pas la volonté de Dieu, vous ne pouvez lui plaire , et par conséquent point de salut pour vous.
Mais si d'un côté l'accomplissement de cette divine volonté est si nécessaire, il faut aussi convenir qu'il n'y a rien pour nous de plus jlifficile. La raison en est que notre volonté a été dépravée par le péché, qu'elle est portée au mal , qu'elle est esclave des passions, ennemie des souffrances , qu'enfin elle n'a que du dégoût pour Dieu et pour les choses spiriluelles; par conséquent c'est une volonté aveugle, révoltée, perverse qui ne veut ni se soumettre ni s'assujcllir. Ainsi , par elle-même , elle n'a pas la force de s'abstenir dtt péché , d'observer la loi de Dieu et de souffrir avec résignation les travaux et les peines de la vie, elle a besoin pour cela du secours lie Dieu.
Voilà donc combien nous avons besoin de recourir à Dieu , et de le prier avec instance de triompher, par sa grâce, de notre faiblesse, (le nore misère, de noire corruption , en un mot de celte volonté rebelle qui est sans cesse en opposition avec la sienne. Il faut surtout recourir à ce moyen lorsque nous sommes tentés, que nous éprouvons plus de peine à observer ses commandements , que les afllictions "• 3
34 PAr.T. ir. in'st. xïv.
et les malhG'irî; nous accablent, lorsqu'enfin notre volonté perverse éprouve p;us rie répugnance pour la volonté de Dieu; c'est alors que nous avons plus besoin que jamais de répéter au Seigneur : Fiat volnntas tua.
Mais celle Cf mande nous fournit encore un puissant motif de nouiï humilier et de nous confondre, car en disant à Dieu , que votre, volonté soit faite , nous ne demandons pas seulement la grâce de 1» faire, mais nous nous offrons à lui pour la suivre en tout, pour renoncer à notre volonii^ propre , pour la combattre et l'asservir à la sienne. Or, je vous le demande, comment pouvons-nous faire à Dieu celle proiostaiion d'obéissance et de sincère aiiacliement à sa sainte volonté , tandis que nous transgressons avec tant de facilité ses divins préceptes; que nous résistons avec tant d'opiniâtreté à toutes les inspirations qu'il nous donne; qu'à la moindre contrariété qui nous arrive, au moindre accident qui nous dérange, nous nous laissons allerauxplainleset aux murmures; et qu'enGn, dans les diverses vicissitudes de ce monde , nous avons la prétention de censurer la conduite de Dieu et que nous trouvons toujours quelque chose à critiquer dans les dispositions de sa providenc?. Mais 'pourquoi ceci? pourquoi cela? Pourquoi Dieu souffre-l-il telle chose et permet-il telle autre, usant ainsi envers lui d'un langage téméraire et ir.solent? Comment oser dire : Que voire volonté soit faite, lorsque dans toute notre conduite nous ne cherchons que la nOire propre et qu'au lieu d« nous conformer à la volonté de Dieu , nous prétendons en quelque sorte que Dieu se conforme à la nôtre? Comprenez-le donc , pour bien faire celte demande , il faut se présenter à lui avec un cœur sincère et prêt à suivre en tout la volonté de Dieu et à y conformer en tout la sienne.
Mais il y a plus, l'accomplissement de cette volonté est une affaire fl'une telle importance qu'il ne siuTit pas de la pratiquer, il faut de plus la pratiquer avec toute la perfection possible. Voilà pourquoi lésus-ChriSij après nous avoir appris à dire : Fiatvoluntas lua, ajoute, sicntm cœloelin terra. Sans doute il n'est pas possibie que la volonii^ de Dieu soit respectée , adorée et exécutée ici-bas, comme elle l'est dans le ciel; mais cela veut dire que nous devons approcher autant que nous le pouvons de la perfection avec laquelle les auges et les bienheureux font la volonté de Dieu dans le ciel.
Or, comment font- ils celte divine volonté? Les anges qui sont les ministres et les ambassadeurs de Dieu exécutent tout ce que Dieu leur commande, avocpromclllude. avec exactitude, avec uersévé*
DE l'oraison dominicale, io
rafice et avec un parfait amour pour lui. Les bienheurcus se coir forment pleineniert à son souverain domaine avec une entière adhé sion d'esprit etde cœur , estimant toujours comme meilleur ce que Dieu veut , bénissant sa conduite en tout , et n'ayant d'autre volonté que la sienne.
Voilà cependanHe modèle que Jésus-Christ nous propose à imiter. Nous devons faire la volonté de Dieu ipromptement , c'est-àdire sans délai, sans observation et sans aller examiner les raisons de sa conduite ; exactement , sans rien omettre de ce qu'il veut de nous , quelle que soit la chose, grande ou petite ; constamment, sang jamais nous laisser arrêter par les dilBcultés et les obstacles que nous rencontrons; amoureusement, l'accomplissant uniquement pour lui plaire; en un mot nous devons la faire de manière qua nous n'ayons plus de volonté à nous, et que ce soit la seule volonté de Dieu qui nous anime , nous dirige , nous gouverne , et que tout nous plaise en lui et par lui : Fiat voluntas tua sicut in ccclo et in terra.
Apprenez enfin l'importante maxime que Jésus-Christ veut voua insinuer par cette demande ; c'est que la valeur et le mérite de noi œuvres ne doivent pas se mesurer d'après ce qu'elles sont en ellesmêmes , mais d'après la conformité qu'elles ont avec la volonté de Dieu. L'action la plus méritoire n'est donc pas celle qui est plus grande en elle-même; mais celle que, dans telle circonstance. Dieu demande de nous.
Il suit de ce principe quebeaucoup d'actions très-saintes en ellesmêmes , cessent d'éire telles , dès-lors qu'elles ne sont pas dans l'ordre et la volonté de Dieu; et, même dans ce cas, elles deviennent vicieuses et désordonnées. Y a-t-il d'action meilleure et plus sainte que de s'entretenir avec Dieu dans une église , en prière et eo exercices de piété ? Mais si Dieu, au lieu de vous vouloir dans cette occupation , vous veut au travail , à votre emploi , auprès de votre famille , à l'éducation de vos enfants , au service soigneux et attentif de vos maîtres ; cette occupation , toute pieuse qu'elle est, serait; assurément un péché. Dites la même chose de tant d'autres défauts', que l'on rencontre dans la dévotion. Le bien n'est plus bien quand il est l'effet de l'humeur et du caprice ; et il est toujours l'effet de l'humeur et du caprice , quand il n'est pas conforme à la volonté de Dieu. Seriez-vous content d'un domestique qui se donnerait beaucoup de peine chez vous ; mais pour faire toute autre chose que ce que vous exigez de lui ?
36 r.-.r.T. ii. inst. xiv.
Au contraire les actions les plus petites et les plus méprisables Ircquièrent un grand mérite et un grand prix lorsqu'elles sont marquées au sceau de la volonté divine. Vous ne pouvez pas faire de grandes clioses pour Dieu , vous ne pouvez pas aller souvent à l'église , ni faire de longues prières , parce que la pauvreté vous force de travailler du matin au soir pour gagner un morceau de pain ; mais qu'importe ? Il suffit que vous remplissiez bien les devoirs àe votre état, que vous en supportiez les peines et les fatigues avec çatienceetpar amourpour Dieu : voilà ce que Dieu demande de vous, Jésus-Giirist a autant gloriûé son Père par les vils travaux de charpentier , auxquels il s'occupait dans l'atelier de Nazareth , que dans la Judée par sa prédication et ses miracles. Et pourquoi ? parce que dans l'une et l'autre circonstance il accomplissait également la volonté de son Père.
L'accomplissement de la volonté de Dieu est donc la vraie règle et la seule mesure de la sainteté ; il ne faut donc pas la chercher ailleurs. Celte pratique embrasse tout ce qui est nécessaire pour se sauver ; car quiconque fait la volonté de Dieu , sera humble , patient, charitable, juste, tempérant, en un mot il possédera toutes les vertus. Elle embrasse tous les temps ; nous ne devons pas toujours prier, jeûner,îravaiiler, nous mortiûer ; mais nous devons toujours faire la volonté de Dieu. Elle s'étend enfin à tous les états et à toutes les conditions ; tous ne sont pas obligés aux mêmes travaux; mais chacun dans son état est obligé de faire la volonté de Dieu, Vous voyez donc combien Jésus- Christ a raison de ne nous proposer d'autre moyen pour obtenir le ciel que celui-ci : Fiat voUmias
tU(U
Oh ! que nous serions heureux , même en ce monde, si nous faisions exactement cette sainte volonté. Cette conformité et celte soumission à la volonté de Dieu , est toui à la fois la source de tout mérite et le principe précieux de la paix la plus délicieuse. Il ne peut y avoir de paix dans un état de violence et de contrainte per- Ipétueile ; or il y a toujours contrainte lorsque notre volonté est en opposition avec celle de Dieu. Quand on est obéissant et résigné 8n tout, rien en ce monde n'est capable de troubler et de tourmenter ; au contraire on jouit d'une paix profonde et inaltérable. C'est ainsi que les saints sont toujours sereins , toujours joyeux et ;ontents, même au milieu des plus pénibles circonstances etdes plus tudes travau w
Concluons : puisqu'il est si imporiant et si nécessaire da faîre la
DE l'oraison dominicale. s*?
volonté (le Dieu, comme nous l'avons vu jusqu'ici, nous devons mettre tous nos soins et toute notre application à bien comprendre ce que Dieu veut de nous , le priant , avec l'Apôtre , de nous faire connaître en toute circonstance sa sainte volonté : Domine, qiiîd me vis facere F aGn qae nolve amour-propre ne nous trompe pas en nous faisant prendre, pour la volonté de Dieu» ce qui n'est toui simplement que notre volonté propre.
Connaissant la volonté de Dieu, appliquons-nous à la faire, comme les bienheureux habitants du ciel , ne cherchant dans notre Obéissance que le bon plaisir et la gloire de Dieu. Car , remarquezle bien , vous pourriez être très-exact dans raccompiissemont des devoirs particuliers , que Dieu exige de vous ; mais si en cela vous n'agissiez que par habilude , par routine, par tempérament, par humeur, par vanité ou par tout autre motif humain, vous feriez bien la volonté de Dieu , mais non pas de la manière qu'il veut. De là vous vous imagineriez faussement que vous avez acquis de grands mérites, tandis qu'en réalité vous seriez pauvres et misérables aut yeux de Dieu qui n'estime que ce que l'on fait pour lui.
Faisons donc toujours la volonté de Dieu; mais fai5»ns-la uni» quementdans rinieniion de lui plaire. Celte pureté d'intention est la perfection de nos œuvres ; et soyons certains que Dieu ne manquera pas do faire aussi un jour la nôtre , en nous recevant dans le séjour de la grâce, du salut et du bonheur éternel pour le corps et pour l'âiiie.
INSTRUCTION XV
0ifa<rfème ûemaude» tsoanex'nons atnjotifil'hul tiùifc ^al.n de ehaiiue jour*
Panem vo&trum quotîdianum da nobis hodiè. Après avoir demandé, dans les trois demandes précédentes, la gloire de Dieu, notre bonheur éternel et l'accomplissement de sa sainte volonté! les trois biens las plus Importants pour nous d'après la règle de Jésus-Christ : Quœrite primum regnum Dei et jiistitiam ejus, et hœc omnia adjicientiir vobis^ nous le prions dans celle-ci de nous accorder l'entretien de notre vie. Et comme, on
3S PART. lï. IiNST. XV.
qualité d'hommes et de chrétiens , nous avons besoin de deux sortes de nourritures, l'une matérielle pour la vie du corps et l'autre spirituelle pour celle de Târae , nous demandons tout à la fois l'une et l'autre sous ce nom de pain.
En effet le pain que saint Luc appelle quotidien , saint Matthieu l'appelle un pain au-dessus de toute substance , pour nous faire comprendre que nous ne demandons ni la seule nourriture spirituelle, ni la seule nourriture temporelle, mais toutes les deux ensemble. Le vrai sens de cette demande , c'est donc, à la vue de notre pauvreté, de notre misère et de notre indigence absolue, soit dans l'ordre de la nature , soit dans l'ordre de la grâce , et par conséquent à la vue du besoin continuel que nous avons de secours pour l'âme et pour le corps, de nous faire tourner chaque jour vers le Seigneur, pour lui demander son assistance , en lui disant : Panem noslrum qiiotidîanum da nobis hodiè.
Commençons à examiner cette demande par rapport à la nourriture temporelle. Puisque Jésus-Christ nous apprend à demander à Dieu notre entretien tempoi'el, il n'est donc pas défendu de nous adressera lui pour les besoins de la vie présente. Non, sans doute : mais remarquez, je vous prie, en quels termes et avec quelle modération, avec quel détachement et quel conOance il veut que nous le fassions. Chaque mot de celte demande mérite d'être bien médité, parce que chaque mot renferme de grandes instructions.
En premier lieu, nous ne demandons que le pain, c'est-à-dire ce qui nous est indispensablonient nécessaire , les choses sans lesquelles la vie nous serait à charge et même deviendrait insuppor» lable, comme la nourriture, le vêlement, le logement et les objets de première nécessité. Ce n'est donc pas le superflu , bien moins encore le luxe et la délicatesse que nous devons désirer et demanjder à Dieu , mais purement le nécessaire. Nous n'avons donc pas droit de nous plaindre, si nous manquons de tant de choses dont les autres abondent, et avec lesquelles ils vivent à l'aise et se procurent toutes les commodités de la vie. Dès que Dieu nous accorde ce que nousd(m;uidons, nous devons être contents, il nous suffit d'avoir de quoi nous ôler la faim et nous couvrir : Ilabontes alU mcnta et quibus let/anuir hîs contenti sîmus. (T. Tim. vi,8.) Voilà ce que Jésus-Christ nous apprend , en ne nous faisant doman» der que le pain. Il a voulu par là nous prâchor la sobriété , la tem» péraiico, la pauvroié é^anoéiltiue et lo déiacbemcnt dg toiucs les tbosf s de la terre.