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LEÇON

(Modèle de leçon)

Nutrition. Absorption. Chaleur.

Sommaire.

1° Absorption.

(a) pulmonaire. Dissolution de l’oxygène dans la muqueuse des vésicules, puis passage de ce gaz dans le globule sanguin.

(b) intestinale. Osmose et dialyse. Passage des peptones et des graisses à travers la muqueuse de l’intestin.

2° Ndtrition et chaledr. — Circulation continue de matière à travers l’organisme. Que le but de cette circulation est de reparer les pertes occasionnées par les dépenses de force, soit chaleur, soit

Nutrition des cellules. Tableau de la vie et de la nutrition ecllu-

Ce^circulus de matière vient du règne végétal et aboutit au règne minéral. . . , . ,j

L’oxydation source de la force. Identité de l’organisme vivant et de la machine à feu.

Étude de la chaleur organique. Invariabilité (37°). Oscillations pathologiques (fièvre).

Indépendance de l’animal à sang chaud par rapport au climat ambiant.

Limites de la résistance :

(a) au froid : températures polaires, nécessité de l’exercice et d’une

alimentation spéciale, mort par le froid. .

(b) à la chaleur. Chaleur sèche, chaleur humide. Expériences de Banks, de Delaroche, de Berger.

Que l’origine de notre force n’est autre que la force solaire (chaleur ou lumière).

Messieurs,

Nous avons vu, dans la leçon sur la respiration, l’air, et par conséquent l’oxygène arriver au fond des vésicules pulmonaires. Nous avons vu, dans la leçon sur l’alimentation, les matériaux alimentaires arriver au contact de la muqueuse intestinale. L’oxygène et les aliments ont pénétré dans notre corps. Mais un pas décisif leur reste à franchir. Il faut qu’ils entrent dans le sang, pour être ensuite distribués aux tissus. Jusque-là ils sont, si vous voulez me permettre une comparaison, comme un étranger qui aurait pénétré dans le long et tortueux corridor d’une maison : les portes intérieures qui, de ce corridor, donnent accès dans les pièces mêmes, sont encore fermées. Ce sont ces portes qu’il lui reste à franchir.

Comment l’oxygène, comment les aliments les franchissent-ils? Comment entrent-ils définitivement dans le sang ? En d’autres termes quel est le mécanisme de Y absorption ? Grave question, dans laquelle il nous faut entrer maintenant.

Examinons d’abord l’absorption pulmonaire. Vous vous rappelez bien la situation de l’oxygène. Ce gaz est arrivé jusqu’au fond de ces petites ampoules que nous avons nommées les vésicules pulmonaires. La paroi de ces vésicules est, vous ne l’avez pas oublié, d’une minceur, d’une ténuité sans pareilles. Cette membrane, comme toutes les muqueuses, est imbibée de liquide. Elle seule sépare l’oxygène des capillaires sanguins, dans lesquels circule le sang veineux. Aucune ouverture, aucun pore ne s’aperçoit dans cette paroi, ainsi qu’on

l’avait cru jadis. C’est bien au travers de ce tissu partout continu que devra se faire l’échange gazeux.

Yoici comment il est probable que les choses se passent. La muqueuse des vésicules pulmonaires, en sa qualité de tissu chargé d’eau, a dissous une partie de l’oxygène qui la baigne. Les globules rouges, fort avides de ce gaz, comme vous le savez, se trouvent donc directement au contact de cette portion d’oxygène dissous dans la muqueuse, et se combinent immédiatement avec elle. Mais pendant ce temps la muqueuse pulmonaire a soustrait une nouvelle fraction de l’oxygène contenu dans les vésicules. Les globules du sang s’en emparent encore.

Et ainsi de suite, la muqueuse servant non point de barrière, mais tout au contraire d’intermédiaire, tout l’oxygène des vésicules se trouve avoir peu à peu passé dans le sang et s’être fixé sur les globules.

Telle est, Messieurs, l’explication aujourd’hui adoptée. Elle s’appuie, comme vous le voyez, sur la propriété que possède la muqueuse de dissoudre l’oxygène, et sur l’avidité des globules pour ce gaz.

Remarquez que ce passage successif du gaz dans la muqueuse d’abord, puis dans le sang ensuite, s’opère en réalité avec une rapidité presque foudroyante. Faites respirer à un animal des vapeurs d’acide prussique, et vous le verrez rouler à terre. Il faut pour cela que les vapeurs meurtrières aient instantanément pénétré jusqu’à ses globules sanguins.

Passons maintenant à l’absorption intestinale. La situation est, à peu de choses près, la même.

Ici encore une membrane muqueuse, celle de l’intestin, sépare les matériaux alimentaires des vaisseaux qui doivent les emporter. Quels sont ces vaisseaux ? Ce sont,

m COURS D’ANATOMIE ET DE PHYSIOLOGIE.

vous vous le rappelez, les capillaires de la veine porte, et

les origines du vaisseau chylifère.

Comment ces matériaux vont-ils traverser cette membrane?

L’explication est ici un peu plus complexe et réclame toute votre attention, car elle repose sur une loi de physique assez singulière.

Voici cette loi :

Lorsqu’une membrane sépare l’un de l’autre deux liquides différents, il s’opère entre ces deux liquides, à travers la membrane, une série d’échanges, d’où résulte finalement le mélange des deux liqueurs. Il suffit, pour que le phénomène s’opère, que cette membrane soit susceptible d’être mouillée par ces liquides. Ces échanges portent en physique le nom de phénomènes d’osmose et de dialyse.

Les corps les plus propres à passer ainsi au travers des membranes sont de ceux que l’on nomme cristalloïdes. Les peptones, les glvcoses en sont le type. Ces deux ordres de substances, obtenus par la série des actes digestifs, sont donc éminemment propres à cheminer à travers la membrane intestinale et à pénétrer ainsi jusque dans l’intérieur des vaisseaux.

Vous pouvez maintenant prévoir que l’absorption intestinale n’est qu’une application particulière des lois d’osmose et de dialyse. Une membrane vivante sépare deux liquides différents, le sang d’une part, le chyle de l’autre. Les substances cristalloïdes du chyle, c’est-à-dire les peptones et les glycoses, traversent la membrane et vont se mêler au sang. Celui-ci, au contraire, ne contenant presque pas de substances cristalloïdes, ne prend point de part à l’échange : il reste presque en entier dans les vaisseaux.

Un point encore obscur est l’absorption des graisses. Ce qui est certain, c’est qu’elles sont absorbées à peu près exclusivement par les chylifères. On voit ceux-ci se gonfler de globules graisseux et se dessiner sous l’aspect d’un réseau laiteux. Mais comment ces globules font-ils effraction à travers la muqueuse et viennent-ils à atteindre les chylifères ? C’est une question que jusqu’ici la science n’a pu trancher.

Voici donc les aliments entrés dans la circulation. Les uns : cheminent le long du système de la veine porte, traversent le laboratoire du foie, et vont se déverser dans le cœur gauche. Les autres longent les méandres du réseau lymphatique et aboutissent finalement aussi au cœur gauche. Dès lors ils appartiennent, à la circulation, qui les distribue çà et là au gré des besoins organiques et les fait participer à notre vie.

Messieurs, au point où nous voici parvenus, nous-' pouvons nous arrêter pour embrasser d’un seul regard le terrain parcouru, et nous rendre compte sommairement de l’ensemble des phénomènes de nutrition dont nous venons en détail d’étudier le mécanisme.

Nous avons vu successivement l’appareil digestif introduire dans l’organisme la plus grande partie des matériaux qui doivent le ravitailler sans cesse; puis l’appareil respiratoire amener le gaz vivifiant au contact du fluide sanguin ; enfin le sang lui-même, lancé par le cœur dans un éternel tourbillon, apporter aux tissus l’oxygène qu’il puise dans le poumon et les aliments qu’il puise dans l’intestin, et déblayer incessamment ces tissus des résidus de la combustion.

Quel est le but secret de ces phénomènes? A quoi bon ee tourbillon perpétuel dont nous sommes le siège de-

puis notre naissance jusqu’à notre mort ? Qu’est-ce, en

un mot, que la nutrition de l’être vivant.

Messieurs, imaginez, l’expérience suivante. Dans un climat très froid, au pôle par exemple, par une température inférieure à zéro, nous avons construit une chambre faite de morceaux de glace. Nous y introduisons un homme dont nous avons préalablement déterminé le poids exact. Cet homme, enfermé dans cette prison de glace, va, vient, marche, fait, en un mot, d’énergiques mouvements pour combattre le froid : il dépense ainsi une certaine quantité de force. Or deux phénomènes nous frappent, après quelques heures de cet emprisonnement : d’abord c’est qu’une partie des murailles de glace a fondu ; ensuite c’est que l’air de la chambre est chargé d’eau et d’acide carbonique. Il en faut ajouter un troisième : c’est qu’en pesant notre homme à sa sortie, nous constatons que son poids a notablement diminué.

De cette expérience, nous déduisons logiquement la triple conclusion suivante: tout homme qui vit, produit une certaine quantité de force mécanique et une certaine quantité de chaleur, — exhale de l’eau et de 1 acide carbonique, — et perd de sa propre substance.

Là, Messieurs, est le pourquoi des phénomènes d’alimentation et de respiration que nous avons étudiés jusqu’ici. Puisqu’il est établi que le corps dépense sans cesse sa substance de façon à produire de la force et de la chaleur, il est évident que ces pertes incessantes doivent être réparées au fur et à mesure. La nutrition n’est autre chose que l’ensemble des fonctions par lesquelles l’organisme se refait sans cesse, se reforme à mesure qu’il se détruit, répare enfin ses pertes aux dépens du milieu extérieur.

Ainsi, direz-vous, la composition de notre être physique est sans cesse changeante? Nous ne sommes jamais, à telle minute, ce que nous étions la minute précédente ? — Sans doute, Messieurs. Un double mouvement de perpétuelle destruction d’une part, de l’autre de perpétuelle reconstruction, nous emporte à notre insu et nous modifie de seconde en seconde. Un courant non interrompu de matière entre en nous, nous constitue un moment, puis disparaît. Ce changement, c’est la vie même.

Vous vous rappelez notre première leçon, et 1 étude rapide que nous avons faite ensemble de la vie des cellules. Vous n’avez pas oublié ces milliers et ces millions de petites molécules, ou, pour mieux dire, de petits organismes dont l’agglomération constitue notre grand organisme à nous. Eh bien, Messieurs, ce sont ces cellules, ce sont ces infiniment petits que nous nourrissons et que nous faisons vivre, en vivant et en nous nourrissant nous-mêmes. Il faut que vous plongiez, par la pensée, votre regard dans ce monde microscopique, si vous voulez descendre jusqu’au fond du phénomène de la nutrition. Imaginez notre corps comme une vaste république, composée de millions de citoyens ; ces citoyens, nos cellules, sont diversement groupés, et chaque groupe ne ressemble pas au groupe voisin ; chacun a son rôle à part et ses besoins particuliers ; chacun doit se nourrir à sa façon pour produire son travail spécial. Tous cependantsont réduits à s’alimenter dans une substance unique, le sang ; mais ils n’y prendront point tous les mêmes éléments. Chacun y puisera les matériaux nécessaires et les élaborera à sa manière : ainsi la cellule musculaire y puisera de quoi se réparer elle-même, et en outre de quoi subvenir à son travail de contraction ; la cellule nerveuse, elle, y puisera de quoi faire de la sub-

124 COÜkS D’ANATOMIE ET DE PHYSIOLOGIE, stance nerveuse, les os y trouveront les éléments de leur structure, etc., etc. Voilà, Messieurs, le vrai théâtre de la nutrition. Merveilleux spectacle, assurément, que celui que révèle à notre esprit la pensée de ces éléments anatomiques qui nous composent, doués d’une sorte de vie individuelle, prenant, dans le torrent sanguin qui passe, de quoi se réparer et de quoi travailler, puis rendant au sang les matériaux de leur vie d’un moment ! C’est pour eux que nous respirons, que nous mangeons, que notre cœur bat. Le triple appareil respiratoire, circulatoire, digestif, tout l’ensemble de nos fonctions enfin, ne travaille qu en vue d’une fin uniaue : la nutrition des cellules.

Remarquez, Messieurs, que les déchets de la vie, que notre substance usée, détruite, disparaît toujours sous la forme minérale. C’est ainsi que nous pei’dons de l’acide carbonique, de l’eau, et divers composés azotés dont le principal s’élimine par l’urine et se nomme Yurée. Urée, acide carbonique, eau, voilà les trois grandes formes que présentent les incessantes dépenses de la vie, et toutes trois appartiennent au règne minéral. Or où puisonsnous les éléments de notre nutrition ? Nous les puisons uniquement dans le règne végétal, soit directement, soit par l’intermédiaire des animaux. Ainsi notre organisme, pendant sa vie, est en quelque sorte le centre d’un tourbillon de matière qui vient du monde végétal et qui aboutit au monde minéral.

Ces composés, qui entrent dans notre corps sous la forme d aliments, contiennent fort peu d’oxygène. Au contraire, les. composés qui en sortent en contiennent une quantité relativement fort considérable. C’est donc à l’intérieur de nos tissus, et aux dépens de l’oxygène de l’air, que ces composés alimentaires se sont oxydés. Ce

nutrition.

sont ces métamorphoses chimiques et en particulier ces oxydations considérables qui sont la source unique de notre force, soit que cette force se manifeste par du travail musculaire, soit qu’elle produise notre chaleur organique. Il ne se passe point en nous autre chose que ce que vous voyez tous les jours se produire dans la machine à vapeur. La somme des actions chimiques accomplies au sein de notre organisme représente exactement la somme de force (travail ou chaleur) dépensée par nous, tout comme la somme de charbon oxydé, brûlé sur la grille de la locomotive, représente le travail qu’elle exécute et la chaleur qu’elle produit. Nous ne sommes, en un sens, qu’une « machine à feu » comme l’on disait, jadis, mais une machine d’un jeu à la fois beaucoup plus compliqué et beaucoup plus parfait que la machine faite de main d’homme. Nous aussi nous ne faisons que brûler ou oxyder des composés combustibles afin de nous échauffer suffisamment et de produire la somme nécessaire de mouvements. Seulement, tandis que, dans la locomotive, la combustion est intense et s’accompagne même d’un dégagement de lumière, elle est chez nous lente et silencieuse et ne se trahit que par des effets moins éclatants. Mais ce n’est là qu’une différence toute secondaire, qui n’empêche en rien l’analogie d’être exacte et complète.

Nous venons de parler de la production de la chaleur organique. Nous venons de dire qu’elle est le résultat des actions chimiques et en particulier des oxydations dont nos tissus sont incessamment le théâtre.

Quel est le degré de cette chaleur? Par quels chiffres s’exprime-t-elle?

Votre première pensée, j’imagine, est que ce degré est infiniment variable, que ces chiffres n’ont rien dé

stable. En effet, la source de la chaleur n’est-elle point variable? Ces combustions ne sont-elles pas plus ou moins actives selon l’heure, selon le genre d’aliments, selon la capacité digestive? Et la déperdition de chaleur ne change-t-elle point avec la température du milieu extérieur ? Comment donc la température du corps seraitelle toujours la même?

Elle l’est pourtant, et cette constance imperturbable n’est pas l’une des moindres merveilles de la physiologie. Prenez un thermomètre, placez-le dans votre bouche, à quelque heure du jour ou de la nuit, dans quelque saison de l’année qu’il vous plaira. Vous le verrez marquer un chiffre constant de 37 degrés et quelques dixièmes. Répétez l’expérience sur l’un de vos camarades : le résultat ne sera pas différent. On l’a répétée sous tous les climats, au pôle comme à l’équateur, par des chaleurs de -j- 40 à -J- 50 degrés et par des froids de — 30, — 40 degrés : jamais le résultat ne varie. Le thermomètre indique invariablement ce chiffre fatidique de 37 degrés.

A quoi tient cette constance de la température humaine au milieu de l’inconstance de toutes les conditions de milieu, d’alimentation, de travail? Nous le verrons dans de prochaines leçons, particulièrement en étudiant le rôle de la peau. Nous nous bornons aujourd’hui à vous signaler le fait en lui-même, fort remarquable, vous en conviendrez. Ainsi, quoi que vous puissiez manger, sous quelque climat que vous ayez à vivre, que vous soyez endormis etimmobiles, ou que vous croyiez vous « échauffer » par un exercice violent, votre température reste stationnaire tant que dure votre santé. La plus légère oscillation de la colonne thermométrique indique fatalement la rupture de cet équilibre qui est la santé. Si la température s’abaisse, l’asphyxie est prochaine, les corn-

bustions ralenties à l’excès ne suffiront plus à produire la somme nécessaire de force ; l’organisme ne sera plus en état de résister aux influences perturbatrices du milieu extérieur. C’est le poêle qui commence à se refroidir ; c’est la flamme de la vie qui pâlit et menace de s’éteindre. Si au contraire le chiffre de 37 degrés est dépassé, ce n’est plus l’asphyxie, c’est la fièvre, c’est-à-dire un excès d’activité des combustions : le feu intérieur est trop intense, il risque de brûler, non plus le charbon alimentaire seulement, mais la machine elle-même. Encore quelques degrés de plus, et lorsque la colonne de mercure indiquera 43 ou 44 degrés, la vie s’arrêtera brusquement. 31 degrés d’une part, 44 degrés de l’autre, voilà les dernières bornes que ces oscillations morbides ne peuvent franchir sans que la mort survienne.

A quoi tient, Messieurs, cette nécessité d’une température uniforme et invariable ?

Je vous en ai déjà dit un mot, au début de ce cours, en vous parlant de la vie des cellules. Je vous ai fait entendre que cette vie n’est possible qu’entre de certaines limites de température, et que ces limites sont précisément, pour les cellules humaines, 30 et 45 degrés. Dès lors, vous le comprenez aisément, si l’animal ne possède pas un moyen de se faire à lui-même sa température, sa vie est à la merci du climat extérieur : il ne peut vivre qu’autant que les oscillations de ce climat ne dépassent pas les limites compatibles avec la vie, ou, comme l’on dit, les limites physiologiques. Dès que ces limites seront dépassées, il périra infailliblement. Il lui faut, pour se rendre indépendant du climat, posséder un pouvoir particulier : celui de faire varier ses combustions internes, de ralentir ou de modérer l’activité de sa propre vie, en un mot, de faire lui-même sa chaleur. A ce prix il sera

1-8 COURS D’ANATOMIE ÈT DE PHYSIOLOGIE, résistant par rapport au milieu extérieur ; il pourra vivre dans toutes les saisons et sous toutes les latitudes.

C’est là, Messieurs, ce qui distingue l’animal à sang froid de l’animal à sang chaud, dénominations impropres qu’il vaudrait mieux remplacer par celles d’animal à température dépendante ou indépendante du milieu. Voyez les premiers : lézards, marmottes, etc. Tant que dure l’été, la chaleur solaire les échauffe, suffit à maintenir leurs cellules en pleine activité vitale. Mais avec les derniers beaux jours leur vie se ralentit; la pâle flamme de leurs combustions n’est plus suffisante-pour subvenir aux mouvements ; quelques degrés de moins, et les voilà plongés dans une sorte de mort apparente. Ils vivent cependant, mais tout juste assez pour ne pas mourir, et en quelque sorte pour conserver jusqu’au retour du soleil quelques étincelles sous la cendre. Ils s’étaient échauffés avec l’atmosphère; ils se sont refroidis avec elle. Leur vitalité s’est réduite au minimum : c’est à peine si de tout l’hiver leur cœur lance paresseusement quelques contractions, si leurs poumons aspirent insensiblement quelques bulles d’oxygène. Ce qui nous distingue d’eux, au point de vue du calorique vital, c’est donc de rester chauds au sein d’un air glacé et de rester froids au sein d’une étuve, c’est enfin de régler tout l’ensemble de nos fonctions avec une précision si merveilleuse que nous puissions, en toute circonstance, fournir à nos tissus le climat intérieur qui seul leur peut convenir.

Remarquez de quel puissant secours est le sang pour atteindre ce résultat d’égaliser la température dans toutes les parties de notre corps. La masse sanguine circule saus'cesse à travers le triple réseau artériel, capillaire et veineux, baignant tous lès tissus et leur communiquant sa

NUTRITION. ' l 29

propre chaleur. Vous connaissez l’appareil de chauffage que l’on nomme un calorifère à eau chaude, et grâce auquel une circulation continue d’eau bouillante échauffe également tous les étages, toutes les pièces d un édifice. Notre réseau sanguin fait exactement l’office d un calorifère de ce genre : il répartit et distribue également la chaleur à toutes les parties de l’organisme. Toutes ces parties ne sont pourtant pas dans une parfaite égalité de température. Les régions profondes, éloignées de la périphérie, moins exposées à l’action réfrigérante de l’air, sont un peu plus chaudes. D’uné façon générale, les parties les plus chaudes sont celles qui sont les plus voisines du centre circulatoire. Les extrémités, les mains, la tête, les pieds, fort éloignés de ce centre et plus accessibles, en raison de leur petit volume, au refroidissement extérieur, sont les régions où la température est le moins élevée. Aussi,lorsque le froid du dehors est extrême, comme dans les hivers des contrées boréales, ce sont toujours ces parties qui sont d’abord frappées de

congélation et qui risquent de se mortifier.

Ce pouvoir admirable que nous possédons de résister à l’envahissement de la température extérieure, il va sans dire qu’il a des limites, au delà desquelles il est impuissant et nous abandonne en proie au milieu qui nous entoure. Vous savez -comme moi que Ion peut mourir de froid tout comme mourir de chaud. Quelles sont donc ces limites infranchissables ? Jusqu’où l’homme peut-il pousser la résistance au froid ou au chaud sans perdre la vie ? — Commençons par les limites de notre résistance au froid. . "

Ces limites ont été soigneusement étudiées depuis que les expéditions polaires sont devenues fréquentes, et on les connaît bien aujourd’hui. , .

PÊCAUT. — Anatomie. 9

On a vu, à Korengo, en Sibérie (1738) et à Iénisséi (16janvierl735)lethermoraètre descendre à—70 degrés. Les habitants subirent impunément cette effroyable température ; un thermomètre qu’on eût placé sous l’aisselle de l’un d’eux n’aurait point cessé de marquer 37 degrés. G’est là, et de beaucoup, le plus grand froid que l’on ait vu l’homme supporter sans mourir. Mais les températures de — 30, de — 40 et même de — 45 degrés ont été fréquemment observées par les voyageurs polaires.

A ces températures le métal produit sur la peau l’effet d’un fer chauffé au rouge, et on ne peut le manier qu’avec des gants de peau épaisse. Lorsque la main nue touche le canon d’un fusil, elle s’y attache et s’y brûle, ou, si l’on préfère, elle s’y congèle profondément. La vapeur d’eau expulsée par la respiration se condense au sortir des lèvres, hérisse la barbe de paillettes de givre, ou retombe sur le sol en neige fine, avec une légère crépitation. Les forces sont considérablement diminuées: les sens n’ont plus leur acuité ordinaire : l’odorat surtout et le goût semblent émoussés. L’intelligence paraît flotter dans une sorte de lourde ivresse : les idées sont troubles, la volonté alanguie..

Cependant la vie reste régulière, intacte et le chiffre fatidique de -J- 37 degrés se maintient constant. Mais c’est à la condition que l’explorateur se livre à un mouvement des plus énergiques, afin d’activer par là les combustions. L’oubli de cette précaution peut être fatal. Une minute d’immobilité peut suffire pour que le froid ambiant soit victorieux dans sa lutte contre la chaleur intérieure, et pour que les liquides organiques se congeient instantanément. Quand cette congélation ne frappe qu’une région limitée du corps, pied, nez, oreilles, on peut y ranimer la circulation et la vie par des frictions

vigoureuses faites avec de la neige. Un point à noter, c’est que cette mortification n’est point accompagnée Me douleur : quand elle frappe un voyageur, ce sont toujours ses compagnons qui aperçoivent le danger qui le menace et le changement de couleur des tissus congelés; ils se précipitent sur lui et le frictionnent à tour de bras. S’il est seul, ou que les secours viennent trop tard, la partie congelée est définitivement frappée de mort, se gangrène et tombe. Il est évident que, si c’est le corps entier qui se refroidit ainsi, le résultat est immédiatement fatal. Cette absence de symptômes douloureux rend l’immobilité extrêmement perfide. On est aisément porté à s’abandonner à cette torpeur douce qui ressemble au sommeil de l’ivresse, et qui n’est que le prélude de la mort.

Mais l’exercice, si violent qu’il puisse être, n’accroît l’intensité des combustions que si l’on prend soin d’introduire, par l’alimentation, un combustible de première qualité, susceptible de dégager en brûlant une forte quantité de chaleur. Aussi voit-on l’huile, le lard, le beurre et les alcools prendre une place énorme dans l’alimentation. Tandis que l’Arabe ou l’Hindou, déjà suffisamment échauffé par l’atmosphère, se nourrit d’une poignée de riz, l’Esquimau boit à longs traits l’huile de phoque et le navigateur européen est contraint de l’imiter 1 . Une fois le poêle vital bourré de charbon, l’exercice joue le rôle du soufflet.de la forge : il active le tirage et précipite la combustion.

Messieurs, la résistance de la machine humaine à la chaleur est au moins aussi considérable, comme vous

1. Pour plus de détails sur cette question de L’appropriation de la nourriture au climat, voyez notre Cours d’hygiène, leçon II et passim.

allez voir. Mais il faut faire ici une distinction capitale entre la chaleur sèche et la chaleur d’un air saturé de vapeur d’eau. Le principal ressort de notre résistance à la chaleur, c’est, comme nous le verrons plus loin, la sueur et l’évaporation de cette sueur à la surface du corps. Or cette évaporation est d’autant plus rapide, que le milieu ambiant est plus sec. Dès lors vous comprenez que la résistance à la chaleur est d’autant plus aisée que le milieu est plus sec et l’évaporation de la sueur plus rapide.

Dans l’air parfaitement sec, l’homme peut impunément sùpporter une température extrêmement élevée. Le docteur Tillet, membre de l’Académie des sciences, observa, en 1760, trois jeunes servantes employées au service d’un four banal à Larouchefoucaud (Angoumois), qui séjournaient parfois jusqu’à dix minutes à l’intérieur du four chauffé à une température de 132 degrés et même de 138 degrés centigrades. En 1811, tout Paris assista aux expériences de « l’homme incombustible », qui entrait dans un four à boulanger et y restait assez longtemps pour en rapporter de la viande et des pommes parfaitement cuites.

Des savants notables répétèrent bientôt sur eux-mêmes ces expériences en y apportant une précision absolue d’observation. Banks, médecin anglais, entra dans une étuve sèche, où il subit pendant huit minutes une chaleur de 128 degrés, et pendant douze minutes une chaleur de 110 degrés. Pendant tout ce temps,' un thermomètre placé sous la langue de l’expérimentateur, se maintenait imperturbablement entre 37 et 38 degrés.

Deux observateurs français, Delaroche et Berger, eurent l’idée de placer dans une étuve sèche une grenouille vivante, un alcarraza plein d’eau et une éponge mouillée.

L’éponge et l’alcarraza avaient été préalablement chauffés à 39 degrés environ ; quant à la température de la grenouille, elle était de 21 degrés. On porta alors la température del’étuve à 61 degrés. Au bout d’un quartd’heure on put constater que la carafe, l’éponge et l’animal avaient pris tous trois la même température de 37 degrés ; ils la gardèrent pendant les deux heures que se prolongea l’expérience. Ainsi le vase et l’éponge avaient perdu deux à trois degrés, et la grenouille en avait au contraire gagné une quinzaine, de façon à arriver tous trois à ce chiffre de 37 degrés, chiffre auquel la rapidité de l’évaporation était suffisante pour les y maintenir indéfiniment.

Dans l’air humide, la résistance est infiniment plus faible. Delaroche et Berger ne purent se maintenir que huit minutes dans une étuve chauffée à 52 degrés.

Elle est moindre encore dans l’eau chaude. Lemonnier ne put rester plus de six minutes dans un bain chauffé à 44 degrés. Encore éprouva-t-il des symptômes menaçants de congestion.

Dans cette lutte entre l’évaporation cutanée de l’homme et la chaleur extérieure, si la limite extrême de la résistance de l’organisme vient à être franchie, la mort est foudroyante. On connaît aujourd’hui le mécanisme de ce genre de mort. Elle se produit lorsque la température du sang atteint le chiffre de -|- 45 degrés. A ce chiffre, la fibrine des muscles, et en particulier du cœur, se coagule subitement, et l’arrêt du cœur entraîne immédiatement la mort.

Nous n’en avons pas fini, Messieurs, avec la nutrition. Nous aurons à nous en occuper encore dans la leçon prochaine, et en particulier à déterminer les chiffres qui en expriment les oscillations. Je me home, en terminant

aujourd’hui cette étude de la chaleur, à vous signaler le rapport d’étroite dépendance qui nous lie au reste du monde solaire. Cette chaleur, cette force, qui est comme le ressort de notre vie et de tous nos actes, c’est au règne végétal que nous l’empruntons, soit directement, soit par l’intermédiaire de l’alimentation carnivore. Or les végétaux eux-mêmes ne l’ont acquise qu’en emmagasinant dans leurs tissus la lumière et la chaleur solaire. C’est la force solaire, chaleur ou lumière, qui entretient l’organisation et la vie du tissu végétal.C’est elle ensuite qui est mise en liberté, lorsque l’oxygène attaque en nous les éléments de ces tissus, c’est, elle qui devient nôtre alors et fournit à toutes les manifestations de notre vie.

Ainsi, pour emprunter les paroles d’un grand physiologiste contemporain, « toute force animale-vient du soleil, et la partie dynamique comme la partie matérielle de la vie animale ne peuvent être entretenues que par l’incessante activité du végétal, fabricant, avec les rayons du soleil, la matière alimentaire, tout imprégnée de forces cachées ».

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