‹ Cours de chimie agricole, professé à L'École d'agriculture de GrignonChapitre 102 sur 228 · UTILITÉ DE LA MATIÈRE ORGANIQUE DU SOL ARABLE · texte numérisé non relu

UTILITÉ DE LA MATIÈRE ORGANIQUE DU SOL ARABLE

Il n'est pas de question qui ait été plus discutée que celle du degré d'utilité qu'il faut accorder à la matière organique du sol arable. Th. de Saussure professait que les plantes absorbent directement

l'extrait du terreau ; pour lui, la matière organique de la terre arable était donc le principe nourricier par excellence. Depuis, cette idée a été abandonnée peut-être trop complètement, et beaucoup d'agronomes s'accordent à ne voir dans l'humus qu'une source importante d'acide carbonique et de nitrates. Il faut bien reconnaître toutefois que la question est loin d'être résolue, et qu'il n'est nullement démontré que les matières azotées plus ou moins complexes, dissoutes dans les alcalis fixes, ne servent pas directement de nourriture à certaines plantes, et notamment aux légumineuses.

Avant d'aller plus loin, il importe d'être fixé sur les propriétés de cette matière organique de la terre arable. En effet, la quantité d azote qui y est contenue est si considérable, que s'il était démontré que les plantes peuvent l'absorber directement, on en devrait conclure que le sol est assez abondamment fourni de principes riches en azote pour qu'il soit inutile de lui en ajouter avec les engrais de nouvelles proportions.

On sait que M. J. de Liebig, qui a tant contribué pai* ses travaux à fonder la science agricole, n'a pas reculé devant cette conclusion si pleinement en désaccord avec l'expérience journalière des cultivateurs, dont il faut toujours tenir compte cependant, et que c'est en s'appayant sur les dosages d'azote exécutés sur des terres arables bien cultivées, qu'il arriva à formuler sa fameuse théorie dans laquelle il professait que dans les engrais les substances minérales seules présentent de l'intérêt, et que c'est à tort qu'on attribue aux engrais azotés un effet quelconque sur la végétation. M. J. de Liebig accordait dans ce cas, à la matière organique de la terre arable, une influence qu'elle n'a que très-rarement, ainsi que le firent voir bientôt les agronomes anglais et français.

Réfntatloii de la théorie minérale de Liebig. •^- Expérlcnecs de

un. Eittwes et Gilbert. — L'opinion que la matière organique de la terre arable suffit au développement des végétaux, et que les engrais azotés sont inutiles, fut vivement attaquée en France et en Angleterre, et les nombreuses expériences exécutées à Rothamsted par MM. Lawes et Gilbert sont restées justement célèbres. Pendant plus de vingt ans, ces deux agronomes ont répété sur le sol des expériences comparatives sur l'emploi des engrais minéraux, sur celui d'un mélange renfermant, outre les sels de potasse et les phosphates, des sels ammoniacaux ; tandis que d'autres parcelles toujours cultivées sans engrais permettaient d'établir une comparaison complète, et de reconnaître nettement quelle avait été l'influence de l'engrais.

Les expériences, qui portèrent sur des cultures de blé, fui'ent commencées en 184/i. Cette année-là, le superphosphate de chaux et le silicate de potasse donnèrent un produit supérieur de 77 livres seulement à celui que fournit le carré sans engrais; en 1845, cette môme parcelle reçut des sels ammoniacaux, et son rendement devint supérieur de 2000 livres à celui du carré sans engrais.

En 1846, le rendement des carrés sans engrais, de ceux qui reçurent des engrais minéraux, et enfin des engrais minéraux associé-j à des sels ammoniacaux, fut respectivement 2720 livres, 2671 et 4094. Les essais poursuivis pendant toutes les années suivantes donnèrent des résultats dans le même sens : de telle sorte qu'on put coficlare, que les principes minéraux qui forment les cendres du blé, ajoutés au sol, n accrurent nullement sa fertilité, et que le produit fut directement proportionnel aux quantités d'ammoniaque que le sol reçut.

Expériences de IH. BovMtnffault. — M. BoUSSingault ne fit paS deS

essais aussi nombreux, mais il donna à son expérience une forme piquante qui devait lui assurer une grande popularité. Si, disait-il, il faut en croire M. de Liebig, si les parties minérales des engrais sont seules utiles, nous sommes, nous autres ngricu!teurs, de bien grands maladroits. Nous nous donnons depuis des centaines d'années la peine de transporter péniblement nos fumiers de la ferme aux champs, nos attelages nous coûtent cher ; faisons mieux : brûlons nos fumiers, nous aurons ainsi une toute petite quantité de cendres, et pour le transport une brouette fera l'affaire.

On fit cet essai sur un are d'une terre appauvrie par la cultui'e, on y porta les cendres obtenues de 500 kilos de fumier, et Ton y sema de l'avoine; pour comparer, on fuma une surface d'un are de la même terre avec 500 kilos de fumier de ferme, et Ton attendit la récolte... Dans le champ qui avait reçu le fumier, 1 de graine rendit 14; dans le champ voisin amendé avec les cendies, 1 de graine rendit 4.

La théorie minérale ne résiste donc pas à une discussion sérieuse. Il est remarquable, au reste, qu'elle s'appuyait sur des analyses trèsincomplètes des terres arables : au moment où elle fut formulée, on avait dosé l'azote et on l'avait trouvé en quantités énormes, mais on n'avait pas encore déterminé les proportions de phosphates et de potasse contenues dans la terre. Depuis cette époque, cette recherche a été exécutée, et l'on a trouvé qu'habituellement les terres de bonne qualité renferment ces éléments en quantités considérables et bien supérieures aux besoins des récoltes : de telle sorte que la conclusion

qu'il aurait fallu tirer de ces résultats analytiques était que nonseulement les matières azotées étaient inutiles dans les engrais, puisque le sol en regorgeait, mais que l'apport des phosphates,- de la potasse ne présentait pas plus d'avantage, puisque le sol en contenait aussi un grand excès. Ainsi tous les principes des engrais se trouvant déjà dans le sol, il était inutile d'en apporter de nouvelles quantités; en d'autres termes, il était inutile de mettre des engrais.

Cette conclusion y si formellement en désaccord avec la pratique agricole, devait reposer et repose en effet sur une erreur.

Le sol renferme des quantités considérables de matières azotées, de phosphates, de sels de potasse, etc. ; mais en général tous ces éléments sont insolubles^ et par suite ils ne peuvent exercer à cet état aucune action immédiate ; avant d'avoir subi une métamorphose qui détermine leur solubilité, ils ne peuvent être d'aucune utilité pour la végétation.

Ces métamorphoses ont lieu d'une façon constante, mais elles ne sont pas assez rapides pour fournir aux exigences de la masse énorme de végétaux de même nature que notre système de culture accumule sur le sol ; tous ces végétaux ont à la même période de leur développement des besoins identiques, et l'action qu'exerce sur les matières insolubles de la terre arable les agents atmosphériques est trop faible pour amener à l'état soluble, en temps utile, les éléments insolubles qui y sont enfouis.

Par une expérience directe de culture, M. Boussingault a donné de l'état d'inertie de la matière «nzotée de la terre arable une preuve convaincante; à l'opinion des savants sur la terre arable, l'éminent professeur du Conservatoire a voulu joindre, suivant sa spirituelle expression, « l'opinion des plantes ».

On a planté un lupin dans un mélange formé de 1000 grammes de sable quartzeux, de 500 grammes de gros fragments de quartz, et de 130 grammes de terre végétale du Liebfrauenberg, renfermant 0«',3â d'azote, c'est-à-dire ce qu'il y en a dans 2*%4ô de nitrate de potasse ou dans 0-%âi d'ammoniaque; on avait ajouté 0*%2 de cendres de foin. Quand on mit fin à l'expérience, le lupin était extrêmement chélif, il n'avait acquis pendant la végétation que ^«%00â d'azote, c'est-à-dire ce que prend souvent une plante qui s'est développée librement à l'air dans du sable stérile : l'azote contenu dans le sol n'était pas intervenu dan^ la végétation.

Des observaticms semblables furent répétées sur du chanvre, sur des haricots nains; les résultats obtenus, analogues aux précédents,

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permirent de conclure que la plus grande partie de Tazote contenu dans le sol extrêmement fertile qui avait servi à l'expérience n'a pu être assimilé par la jeune plante ; il faut donc reconnaître que certaines matières organiques, en se modifiant, forment des combinaisons douées d'une assez grande stabilité pour résister aux agents atmosphériques pendant la durée d'une culture. Ainsi la plus grande partie de la matière azotée du sol est sans influence immédiate sur la végétation ; il est possible cependant, comme nous le verrons plus loin, qu'une petite fraction de cette matière azotée soit à un état tel qu'elle puisse être absorbée directement.

Si Ton se reporte aux analyses citées plus bas, on reconnaît que les poids d'acide nitrique et d'anunoniaque contenus dans un kilogramme de terre sont très-faibles comparés aux quantités d'azote engagé dans des combinaisons complexes, et que si l'on est obligé d'ajouter au sol des engrais azotés, tels que le guano, le salpêtre et le sulfate d'ammoniaque, c'est précisément pour ajouter un appoint important aux faibles quantités de sels ammoniacaux ou de nitrates que celui-ci renferme.

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