PHYSIQUE DU SOL ARARLE
Nous décrirons dans la troisième partie de cet ouvrage, réservé à l'étude des amendements, la pratique du chaulage et du mamage; mais nous devons examiner ici les procédés à l'aide desquels le cultivateur peut espérar modifier la constitution physique du sol, lui ajouter du sable s'il est trop tenace, de l'argile si au contraire il est trop léger.
Quand cette modification ne peut être faite que par des charrois, elle est rarement avantageuse; la quantité de matière à transporter est tellement considérable quand elle est introduite dans une propor. tion suffisante pour modifier la nature du sol, que les frais sont généralement beaucoup trop élevés pour que l'opération soit possible. M. Boussingault cite dans son Économie rurale (un exemple remarquable de cette impossibilité « Nos terres de Bechelbronn » ,
dit-il, (( sont généralement fortes; l'expérience faite dans les jardins a prouvé que, par une addition de sable, elles sont considérablement améliorées. Au milieu du domaine est placée une usine qui rejette une telle quantité de sable, qu'elle devient envahissante, et cependant nous croyons que l'amélioration par le sable serait trop coûteuse pour que nous songions à T entreprendre. » M. P. Thenard cite, il est vrai, l'exemple de H. Ghemery, lauréat de la prime d'honneur de la Marne en 1861, qui améliora singulièrement son domaine en répandant sur 80 hectares 13000 mètres cubes de terre calcaire; mais le calcaire (peut-être phosphaté) qu'il introduisit devait avoir une action chimique tout autre que l'action purement mécanique du sable.
Nous avons vu dans le premier chapitre de cette seconde partie que le sable est difficile à entraîner par l'eau, et nous savons que lorsqu^on délaye une certaine quantité de terre dans l'eau, le sable tombe au fond, tandis que l'argile reste en suspension; on comprendra donc qu'il soit difficile de sabler une terre à l'aide d'eaux courantes, tandis qu'il sera aisé, au contraire, de charger celles-ci d'argile dont le dépôt sur une surface donnée sera facile, si l'on réussit à y faire séjourner les eaux pendant quelque temps. Cette pratique agricole, qui est loin d'avoir l'importance qu'elle mérite, est désignée sous le nom de colmatage.
Coimaïaise. — En disposant de l'argile dans des rigoles destinées à recevoir des eaux courantes, puis en dirigeant les eaux troubles sur un terrain* léger, on l'améliore singulièrement. Cette méthode est employée au Brésil , mais elle ne présente encore habituellement, en ce pays comme en Europe, qu'une faible extension, tandis qu'elle est susceptible de devenir une cause permanente d'amélioration des sols des vallées si elle est mise en pratique résolument.
M. Hervé Mangon a étudié cette question depuis plusieurs aimées, et nous résumons ici les points principaux de son travail que nous avons déjà cité plus haut (§ 63).
Les limons entraînés par les fleuves présentent habituellement une composition analogue à celle des terres de très-bonne qualité. Ainsi Il la Durance transporte annuellement 17 723 231 tonnes de matières solides formées de 9 529 368 tonnes d'argile, de 7033 l\h tonnes de carbonate de chaux, de 1& 166 tonnes d'azote, de 98 201 tonnes de carbone et de 1 0&7 271 tonnes d'eau combinée ou matières diverses, le tout réuni dans les conditions les plus favorables à la constitution des terres arables les plus fertiles.
» Une seule rivière entraîne donc par an plus de 1& 000 tonnes
d* azote à Tétat de combinaison le plus convenable au développement de nos plantes cultivées, alors que l'agriculture achète au dehors, au prix des plus grands sacrifices, d'autres matières azotées, et que l'importation du guano, qui fournit à peine cette quantité d'azote chaque année à l'agriculture française, lui coûte une trentaine de millions de francs. »
Un dixième environ des limons delà Durance est utilisé; — les eaux du canal de Garpentras, alimenté par la.Durance, sont employées dans quelques localités pour l'irrigation. — H. Hervé Mangon a calculé que la quantité de limon déposé formait sur les terres arrosées une épaisseur variant de 0"",6 à 2 millimètres par an ; parfois l'exhaussement est beaucoup plus considérable : on cite dans le Vaucluse des prairies dont le sol s'exhausse, dit-on, de 1 centimètre par an.
Les troubles des autres fleuves et rivières de France sont encore plus délaissés que ceux de la Durance. a Ainsi la Vienne, d'après les résultats obtenus le 22 octobre 1859, avec des hauteurs de 2",90 à 3"s60 à l'échelle de GhAtellerault , entraînait assez de limon pour colmater 100 hectares par jour sur une épaisseur d'un centimètre et demi environ, et jetait à la mer, dans ces conditions, 102102 kilo* grammes d'azote, 818 196 kilogr. de carbone. A la cote de O^'ySS à 0",95, cette rivière pourrait encore limoner 40 hectares par jour sur une épaisseur d'un millimètre, et elle leur apporterait 6059 kilogr. d'azote et hb 929 kilogr. de carbone.
» Pour la Loire à Tours, les chiffres sont bien plus élevés. Ainsi, du 8 au 4 janvier 1860, pour des hauteurs de 2™,10 à 2"',65, le volume du limon entraîné était de 29 423 mètres cubes par vingt-quatre heures, c'est-à-dire suffisant pour colmater 100 hectares sur une épaisseur de près de 3 centimètres. Du 1 S ou 26 janvier 1863, avec des eaux peu chargées et des hauteurs de 2 mètres à 2™, 10 seulement audessus de l'étiage, le volume du limon perdu par vingt-quatre heures était encore de 2736 mètres cubes, représentant sur 100 hectares de superficie une couche de près de 3 millimètres d'épaisseur de matières fertilisantes contenant 24 088 kilogr. d'azote et 217 231 kilogr. de carbone... Ces troubles ne sont utilisés nulle part et se perdent dans la profondeur des mers, à l'exception du faible volume qui vient se déposer dans la baie de Noirmoutiers, et former le sol des polders que Ton endigue peu à peu sur la côte. »
Malgré ses efforts, M. Hervé Mangon n'a pu encore faire entreprendre les travaux nécessaires pour utiliser les limons charriés par nos cours d'eau \ mais il importe de signaler la fertilité exceptionnelle des
sols formés par les terres meubles entraînées des pentes dans les vallées, pour que le cultivateur, dans la mesure de ses moyens, les utilise s'il reçoit des eaux torrentueuses, ou s'efforce de s'opposer à leur déperdition, s'il cultive des pentes dont l'eau descende avec rapidité.
iBllaence de répalMevr de la «ooche arable. — Si le Cultivateur
est souvent dans des conditions telles qu'il lui est impossible de modifier la constitution physique de sa terre par l'apport des limons fluviaux, il a trës-habituellement entre les mains un procédé puissant d'augmenter la fertilité de son domaine au moyen des labours profonds.
La profondeur de la couche dans laquelle les plantes peuvent enfoncer leurs racines a en effet l'influence la plus marquée sur la fertilité, et les études que nous avons poursuivies sur la terre arable en fournissent de remarquables exemples.
D'après les règles posées plus haut, la composition suivante parait s'appliquer à une terre d'excellente qualité :
Analy$6 phy tique.
Sable 20,20
Calcaire 31 ,00
Argile 40,96
Eau 7,84
Cependant cette analyse est celle de la terre de la Défonce^ du domaine de Grignon, et c'est à coup sûr la plus mauvaise terre de la propriété; elle n'a été cultivée qu'à grands renforts d'engrais par M. A. Bella, et il n'est pas certain que l'opération ait jamais été avantageuse. J'y ai vu souvent manquer les récoltes, et notamment en 1866 une culture de blé a dû être retournée, et un essai de culture d'oeillette qui lui a succédé manqua absolument Si la terre de la Défonce est particulièrement mauvaise, si la terre de la Carrière, et en général les terres qui forment les deux versants qui s'inclinent vers l'étang de Grignon ne valent guère mieux, il faut surtout en chercher la cause dans leur faible épaisseur : on trouve la roche calcaire aussitôt qu'on attaque le sol un peu profondément.
Ikmwdjmeu dee terres de llaeele et de la terre de la Brie. -— J ai
donné, il y a quelques années déjà, un exemple frappant de l'influence de la profondeur des terres arables dans un travail dont je crois devoir reproduire ici les principaux éléments {Bulletin de la Société
chimique j 1862, p. 8). J*ai analysé deux échantillons des terres noires de Russie dont la fertilité est prodigieuse, et qui paraissent être dues à des dépôts lacustres émergés au-dessus des eaux par suite d'un plissement dans Fécorce du globe (1) ; et, pour établir la comparaison, j'ai eu l'idée d'analyser en même temps une terre de la Brie prise dans un champ épuisé par la culture et qui devait être bientôt fumé.
(i) La terre noire de Russie a été particulièrement étudiée par sir Roderick Murehison (Description géologique de la Rustie d'Europe, t. !«' ; — Philosophieal Magazine, janvier 1841; — Annales des mines, 18dA). « Cette formation, dit-il, se présente depuis le 54* degré de latitude nord jusqu'au 57", en occupant la rive gauche du Volga jusqu'à Tcheboksar, entre Nijni-Novogorod et Kasan. On la trouve aussi en abondance dans la Kasna et près d'Oula; elle occupe un district étendu sur la côte asiatique des monts Ourals, près de Kamensk ; elle existe encore entre Miask et Siviatk. On la retrouve dans le pays des Raskirs et dans les steppes des Kirghii.
9 Celle formation semble manquer entre Orenbourg et l'embouchure du Volga, où le sol supérieur contient des débris de coquilles analogues à celles qui vivent encore dans la mer Caspienne. Elle manque aussi dans les steppes des Kalmouks ; elle abonde au contraire au nord de ces steppes, où elle occupe une vaste étendue de terrains se présentant en longues vall^ ^, en pentes, non en plateaux et k tous les niveaux jusqu'à 400 pieds, et aur toute espôce de roches et de formations, recouvrant même la partie méridionale du sol diluvien amené par les courants du nord.
» ... L'opinion la plus répandue en Russie, quant à l'origine probable des terres noirea, ou f cAornoisem, est qu'elle est formée des détritus et des cendres provenant des forêts ou de plantes de toutes sortes.
> Nous ne partageons nullement cette manière de voir. »
Sir Murehison soutient avec raison que, si cette terre avait une semblable origine, on y devrait rencontrer des traces de débris végétaux : c'est ce qu'il n'a pu fiûre ; l'échantillon que nous avons eu entre les mains présentait, en effet, une grande homogénéité et n'avait aucun point de ressemblance avec une terre de bruyère.
Enûn, l'illustre géologue anglais résume son opinion par les phrases suivantes :
« Nous croyons que la terre noire a été formée par les dépl^ts d'une mer qui couvrait la Russie longtemps avant l'apparition de l'homme sur la terre, ou bien par les dépôts de plusieurs lacs immenses, séparés entre eux par des intervalles assez considérables.
» Il existe, il est vrai, une objection sérieuse à faire à cette hypothèse. Pourquoi ne retrouve-t^on pas des débris marins dans ces terres?
n Nous y répondrons en supposant que la terre noire, après avoir été formée par lee dépôts aqueux, a subi un soulèvement général, et que les coquillages et tous les autrae débris ont pu être décomposés par l'action successive des eaux et de l'air atmosphérique.
» Peut-être sa couleur noire et l'azote qu'elle contient proviennent-ils de la putréCaction des végétaux marins, des coquillages et des débris d'animaux microscopiques.
> En somme, nous ne voulons pas dire que la mer a nécessairement recouvert la aurfacc de la Russie où l'on trouve la terre noire et que cette substance provient nécessairement du sable jurassique; il est seulement probable, d'après sa composition et la manière dont elle est répandue sur le sol, quelle s'est déposée au fond des eaux. »
Nous trouvons dans une lettre de M. Albich, adressée à M. Hébert en 1854, des conclusions analogues :
« La nature du tchornoïzem montre qu'il est purement de formation d'eau douce et qu'il s'est formé aux lieux mêmes où nous le trouvons aujourd'hui, et tout s'oppose, au contraire, à l'idée que ce dépôt pur et fin ait pu être transporté du nord au sud par des courants ou de violents mouvements des eaux. »
L'auteur ajoute qu'il a rencontré ce terrain à une hauteur considérable de 1600 ou 1680 pieds au-dessus du niveau de la mer. « Celte différence extraordinaire de niveau entre ces dépôts identiques et probablement synchroniques présente, il est vrai, une grande difficulté \ mais nous avons la probabilité pour nous, en admettant un soulèvement continental au moment de répoque actuelle. »
On a trouvé dans un kilogramme de terre sèche :
DÉSIGNATION