DE CONTRÉES AUTREFOIS FERTILES
Noas venons de voir que la culture du nord de l'Europe se trouve actuellement dans des conditions favorables, qu elle s'enrichit chaque année, et qu'en France notamment le rendement de l'hectare va toujours en augmentant. Mais il n'en a pas été de même pour d'autres contrées : une grande partie de l'Asie Mineure, la Sicile, la Grèce, une partie de l'Italie, sont loin d'avoir aujourd'hui la fertilité qu'elles avaient autrefois. L'étude des changements qui sont survenus dans les conditions de production de ces contrées est remplie d'intérêt, elle touche aux considérations historiques les plus élevées ; elle montre qu'il ne faut pas seulement attribuer à la guerre et à tous les maux qu'elle entraîne, aux commotions politiques de toute nature, à la conquête et à ses brutalités, la décadence des peuples , mais que le changement dans les conditions de la culture, la diminution des récoltes, l'amoindrissement de la nourriture disponible, ont eu sur la dépopulation une influence plus rapide et plus funeste. L'épuisement du sol fait plus pour abattre une population que la.défaite, et l'ignorance est plus fatale que le manque de courage.
Ces études, au reste, ne sont pas seulement spéculatives, elles doivent, comme tous les travaux historiques, servir de leçon ; le récit des misères qui suivent fatalement les mauvaises pratiques agricoles doit nous enseigner à les éviter.
Essayons donc de pénétrer, à l'aide des connaissances que nous avons acquises dans les chapitres précédents, à liaide des données historiques que nous a laissées l'antiquité, à l'aide des faits que nous rapportent les voyageurs, les causes auxquelles il faut attribuer la stérilité actuelle de pays qui ont nourri autrefois une population nombreuse, et qui, aujourd'hui déserts, couverts de ruines, ne sont plus parcourus que par quelques tribus errantes et misérables.
La première condition d'existence pour la plante est l'humidité. Nos pays septentrionaux et encore voisins de la mer ne souffrent pas habituellement delà sécheresse; mais à mesure qu'on descend au midi, on reconnaît que Tarrosement est indispensable à la culture. Dans notre Afrique, l'oasis n'existe qu'autour des ruisseaux, et le forage des puits artésiens est le plus grand bienfait dont nous puissions doter nos populations algériennes. En Asie, la Palestine était autrefois florissante
et très-peuplée ; il en est de même de la Mésopotamie : aujourd'hui ces contrées sont désertes ou à peine habitées, et l'on ne saurait juger de la fertilité du pays de Chanaan en parcourant les pachalicks d'Acre et de Damas.
Or, il est facile de se convaincre que ces contrées étaient autrefois infiniment plus humides qu'elles ne le sont aujourd'hui. On en trouve une preuve très-claire dans l'étude qu'on a faite des eaux de la mer Morte : leur densité est considérable, elle varie de 1,240, nombre donné par Lavoisier, à 1,1^4» chiffre trouvé récemment par M. Boussingault. Aucun animal ne peut vivre dans ces eaux, extrêmement chargées de chlorures, et dans lesquelles les bromures sont déjà trèsabondants; le sel cristallise en différents points, et forme des masses isolées parfois assez hautes et rappelant le bloc que mentionne l'historien Josëphe comme étant, suivant la tradition, la statue de la femme de Loth.
Ces eaux proviennent cependant de la Méditerranée, dont elles ont été séparées à une époque plus ou moins reculée; pour qu'elles aient acquis le degré de salure qu'elles affectent aujourd'hui, pour que le sel cristallise sur leurs bords, il faut fatalement que l'évaporation soit infiniment plus active que l'arrivée de Teau.
Les pluies ne manquent pas cependant absolument aujourd'hui en Judée, mais l'eau s'écoule rapidement sur les pays dénudés; le Jourdain se gonfle, l'eau de la mer Morte s'élève parfois de 2 mètres, puis descend ensuite avec rapidité sous l'action d'une évaporation excessive. A l'époque où les Hébreux pénétrèrent dans le pays, où pour s'y maintenir ils eurent à combattre constamment contre les populations industrieuses qui envoyaient leurs vaisseaux dans la Méditerranée, jusqu'à Carthageet à Marseille, le sol était loin de présenter une stérilité aussi complète que celle qui le désole aujourd'hui.
Au moment où Ninive et Babylone poussaient leurs guerriers à travers l'Asie jusqu'en Grèce et en Egypte, la population était dense et serrée, elle trouvait donc une terre fertile pour la nourrir. A quelle cause attribuer l'abandon de ces contrées, si ce n'est à ce que les conditions climatiques ont changé et ont rendu la culture impossible?
Faut-il attribuer cette dépopulation à un épuisement du sol en matières azotées, en phosphates? Nous ne le pensons pas : ces pays n'ont jamais exporté des quantités notables de céréales ; les phosphates qui ont servi à constituer les ossements des habitants n'ont pas été séquestrés d'une façon absolue, et nous ne voyons pas de cause régulière d'appauvrissement du sol : aussi n'est-ce pas à l'épuisement que nous
attribuons la stérilité actuelle de ces contrées, mais bien à la diminution des pluies^ accusée par un changement complet dans le régime des eaux de toute la contrée.
Suivant Strabon, les Babyloniens avaient à lutter énergiquement contre les inondations de TEuphrate, qui, à certains moments, auraient couvert le pays si on ne Teût détoiu'né à l'aide de saignées et de canaux. Au dire de M. Oppert, qui a parcouru cette contrée récemment, les débordements n'ont plus lieu, et les canaux sont à sec. Le fleuve Scamandre, en Troade, était navigable du temps de Pline; de nos jours il n'a pu être retrouvé par Choiseul-Gouffier.
La quantité d'eau qui circule dans ces régions aujourd'hui stériles est donc infiniment plus faible qu'autrefois,, et c'est à l'absence des pluies qu'il faut attribuer l'impossibilité pour l'homme d'y cultiver les végétaux nécessaires à son alimentation.
Si l'on cherche enfln pourquoi les pluies y sont moins abondantes, on en trouvera la raison dans le déboisement. Tous les pays où l'homme pénètre pour la première fois sont couverts de forêts; toutes les contrées, au contraire, habitées depuis longtemps sont plus ou moins déboisées. Quand l'homme pénètre dans un sol vierge, il attaque la forêt, il faut qu'elle lui cède la place et qu'il la remplace par un sol dénudé sur lequel il pourra cultiver les espèces dont il se nourrit. Tant qu'il repousse la forêt sans la détruire, il accomplit un travail utile; mais s'il exagère son action, s'il rase les bois, il change les conditions climatiques, les pluies deviennent plus rares, et la stérilité arrive.
Il est facile de se convaincre que le déboisement amène la diminution dans la quantité d'eau tombée; les exemples sont nombreux. On a remarqué que la disparition du Scamandre a coïncidé avec la destruction des cèdres du mont Ida, où il prenait sa source. M. de Humboldt rapporte que le lac Ticaragua, situé dans la vallée d'Aragua, province de Venezuela, éprouvait au commencement de ce siècle, depuis une trentaine d'années, un dessèchement graduel dont on ignorait la cause. En 1822, d'après M. Boussingault, le lac s'était accru et recouvrait des terres antérieurement cultivées. La guerre de l'indépendance ayant en effet détruit la population, les forêts avaient regagné du terrain et rendu leur volume primitif aux rivières dont la réunion forme le lac de Ticaragua. M. Boussingault cite encore d'autres faits analogues. Dans les hauts plateaux de la Nouvelle -Grenade se trouve le village d'Ubate, voisin de deux lacs réunis autrefois en un seul. « Les anciens habitants ont vu successivement les eaux diminuer et
de nouvelles plages s'étendre d'année en année. Aujourd'hui des champs de blé d'une fertilité 'extrême couvrent un terrain qui était encore complètement inondé il y a trente ans. Il suffit de parcourir les environs d'Ubate, de consulter les plus vieux chasseurs du pays, pour rester convaincu que de nombreuses forêts ont été abattues. »
Si Ton recherche la cause à laquelle il faut enfin attribuer l'action des forêts sur le régime des eaux, on la trouve dans le pouvoir émissif considérable que possèdent les feuilles. Pendant la nuit elles se refroidissent aisément et déterminent un abondant dépôt de rosée. Chacun a remarqué que, pendant les belles matinées d'été, les champs sont mouillés de rosée. Sous les tropiques, quand on bivouaque dans une clairière par une nuit sereine, on entend l'eau ruisseler des hautes branches des arbres. Pendant le jour, les plantes évaporent, il est vrai, une quantité d'eau notable par leurs feuilles sous l'influence de la lumière; mais à l'ombre cet eflet s'amoindrit singulièrement, et, dans une forêt épaisse, sous un fourré, l'évaporation est faible. Il est clair enfin que dans les bois la température est moins élevée qu'en plaine, et que par conséquent l'humidité contenue dans l'air se condense aisément en pluie; rabaissement de température sur un air chargé d'humidité suflit pour la déterminer : et il en est un exemple contemporain remarquable à l'isthme de Suez, où la pluie n'est plus inconnue depuis que les eaux ont pénétré dans le lac Timsah.
L'influence réfrigérante de la forêt s'étend à une certaine hauteur dans l'atmosphère Mon ami M. ïissandier m'a raconté plusieurs fois que, dans ses ascensions aérostatiques, il avait été obligé de jeter du lest en arrivant au-dessus d'une forêt, tant son ballon se dégonflait par suite du refroidissement. On conçoit donc que l'air chargé d'humidité qui passe au-dessus des bois se refroidisse, et que la vapeur qu'il renferme, amenée d'abord à l'état vésiculaire, se condense bientôt en pluie.
Rn résumé, nous voyons que la forêt a une influence manifeste sur la quantité d'eau tonibée, et que c'est sans doute à sa destruction (ju'il faut attribuer la sécheresse et la stérilité qui l'accompagnent. Si, poursuivant nos investigations, nous cherchons les causes de la disparition des bois, celles-ci nous apparaissent nombreuses et puissantes. La guerre est une des causes qui, dans les pays méridionaux, l'amène habituellement; le conquérant, gêné dans ses attaques par la forêt dans laquelle les habitants cherchent un refuge, la brûle sans pitié, et nous ne pouvons pas nous étonner que les guerres terribles qui ont dévasté l'Asie Mineure, parcourue par les Perseà, les
Grecs, les Turcs, aient peu à peu détruit les forêts (1). La paix même ne les épargne pas : nous savons qu'aujourd'hui encore l'Arabe met le feu aux herbes qui couvrent la steppe pour y faire développer une végétation nouvelle plus utile à ses troupeaux. Combien de fois le feu ne s'est-il pas communiqué aux bois avoisinants, et combien ont été ainsi détruits!
L'histoire a conservé le souvenir de la disparition des forêts de l'île de Madère (en portugais Madura^ bois} : lorsque pour la première fois ils y abordèrent en 1/|19, l'île éiait couverte de végétaux; on y mit le feu, l'incendie dura sept ans.
L'homme abat les bois non-seulement pour faire de la place à ses cultures, pour se frayer un chemin plus facile, mais encore il élève un nombreux bétail qui contribue a la destruction.
On porte à Porto-Santo, en 1418, une lapine pleine, et sa progéniture se multiplie tellement, qu'elle broute tout ce qu'elle peut atteindre, menaçant de chasser par la faim les colons eux-mêmes. Quand on découvrit l'île de Sainte-Hélène, il y a trois cent soixante ans, elle était couverte de forêts qui descendaient dans les ravins jusqu'au bord de la mer. En 1513, on introduisit dans l'île un troupeau de chèvres; elles s'y multiplièrent tellement, qu'en 1588 le capitaine Cavendish en vit des bandes longues de 2 kilomètres. En 1709, il n'existe plus que quelques forêts; ce n'est que cent ans plus tard qu'on se décide à détruire les chèvres : presque toute la flore primitive de l'île avait disparu {les Migrations végétales^ dans la Revue des deux mondes, 1870, t. LXXXV, p. 6â5 et 647). Dans un grand nombre de pays où existe la transhumance, les forêts sont détruites, la sécheresse devient excessive, le pays s'appauvrit, la population diminue. Toutes le? personnes qui ont parcouru les plateaux des Castilles, la Manche et l'Estramadure, ont été frappées de l'absence absolue des arbres : aussi l'aridité est-elle extrême et la terre absolument nue pendant une grande partie de l'année.
(1) La destruction des forêts par le Tcii est facile dans les pays méridionaux, où les arbres résineux dominent ; dans nos conlrces elle est, au moins à certaines époques, impossible. Au commencement du siège de Paris, en septembre 1870, on avait résolu de brûler certains bois qu'on jugeait nuisibles à la défense, et je fus chargé d'y mettre le feu. J'essayai, avec l'aide bienveillante de M. Audouin, ingénieur de la compagnie du gaz; mais, malgré remploi de quantités considérables de pétrole, nous ne pûmes réussir à déterminer la combustion d'un carré du bois de Vincennes : le feu s'éteignait aussitôt que les carbures d'hydrogène cessaient de brûler. M. Berthelot, qui avait tenté les mêmes essais sur un autre point des environs de Paris, ne réussit pas plus que nous, et nous demeurâmes convaincus que la destruction par le feu des forêts à essences feuillues est, à certaines époques de l'année, complètement impossible.
Nous avons insisté plus haut sur répuisement des sols en acide phosphorique, et il est possible qu'il ait eu sa part dans la stérilité d'un certain nombre de contrées où à l'origine il était peu abondant ; mais le manque d'eau produit par le déboisement exerce sur les contrées méridionales une influence singulièrement plus étendue.
Quand la terre se dessèche, toute végétation devient impossible, et tous les éléments carbonés autrefois contenus dans le sol se brûlent complètement La formation des nitrates y est souvent considérable, et nombre de pays aujourd'hui stériles en sont cependant abondamment fournis. Dans Flnde, en Perse, les voyageurs le voient s'effleurir sur le sol, et, si un jour ces pays se trouvaient entre des mains industrieuses, capables d'entreprendre les travaux nécessaires pour utiliser l'eau des fleuves en irrigation, il est probable que la fertilité ancienne reparaîtrait et que le berceau de la civilisation retrouverait son ancienne splendeur.
Si les considérations précédentes sont exactes, on reconnaîtra que nos pays occidentaux, habituellement parcourus par les vents du sudouest, qui leur apportent, en même temps que la chaleur de l'équateur, r humidité de l'Océan, ont moins à craindre la stérilité par la sécheresse que les contrées orientales, où les vents chargés d'humidité n'arrivent plus si aisément. Prenons-y garde cependant ; conservons précieusement nos forêts comme une des sources les plus puissantes d'arrosement; gardons-nous de les aliéner et d'autoriser trop facilement les défrichements, sous peine de voir les longues sécheresses de Tété diminuer la fertilité de notre sol, que la nature a si heureusement doué (1).
(1) Le lecteur consultera avec fruit un beau mémoire de M. Becquerel, inséré aux Comptes rendus de l'Académie des sciences (1865, t. LX, p. 1049) ; Tinfluence des forêts sur les climats y est traitée en détiul, et plusieurs des considérations dé¥eloppées dans ce paragraphe lui sont empruntées. — Le travail de M. Becquerel a paru au momeat oùTadministration besoigneuse du second empire se proposait d'aliéner une partie des forêts de r£tat, et il est possible que la courageuse résistance des savants et du corps des Forestiers ait décidé l'abandon des projets du ministre des finances.