CHAPITRE II
GUANOS ET DÉBRIS ANIMAUX
g 115. — FORMATION DU GUANO.
On désigne sous ce nom un engiais extrêmement actif qui se trou vait dans plusieurs localités, mais particulièrement sur quelques Ilots de la mer du Sud, entre le 2* et le 21* degré de latitude australe. Les conditions dans lesquelles se sont déposées sur le littoral du Pérou les masses énormes de guano qu a employées avec tant de profit l'agriculture européenne sont tout à fait particulières : 1** l'abondance extrême du poisson dans le courant d'eau relativement froide qui remonte du cap Horn tout le long de la côte du Chili et du Pérou, en se dirigeant d'abord du sud au nord, puis à partir de la baie d'Arica, du sud-sudest au nord-nord-ouest (1), et 2° Tabsence de pluie. On rencontre certainement du guano dans des localités où il pleut, mais il ne présente plus la même richesse que celui du Pérou, car il a perdu presque tous les éléments solubles.
« Nulle part au monde » , dit M. Boussingault {Chimie agricole^ Agronomie^ t. III), auquel nous empruntons en grande partie les détails qui suivent, « le poisson n'est plus abondant que sur la côte péruvienne. 11 arrive quelquefois pendant la nuit, comme j'en ai été témoin, qu'il vient échouer sur la plage en nombre prodigieux, comme s'il
(1) Ce courant a été étudié par A. de Humboldt : il porte son nom [voyez Cosmot^ t. I, p. 363]. Ce n'est pas seulement dans le Paciflque que le poisson affectionne les eaux froides ; on assure que dans la mer du Nord les pêcheurs emploient souvent le thermo* mètre pour se guider dans la recherche du poisson.
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voulait échapper à la poursuite d'un ennemi (les requins sunt en eiïet fort communs dans ces eaux).
» Un des navigateurs espagnols qui accompagnèrent au xviii* siècle les académiciens français àFÉquateur, Antonio de Ulloa, rapporte que « les anchois sont en si grande abondance sur cette côte, qu il n'y a pas d'expression qui puisse en représenter la quantité. 11 suffit de dire qu'ils servent de nourriture à une infinité d'oiseaux qui leur font la guerre. Ces oiseaux sont communément appelés guanaes^ parmi lesquels il y a beaucoup d'alcairas^ espèce de cormoran. Quelquefois, en s élevant des îles, ils fonnent comme un nuage qui obscurcit le soleil. Ils mettent une heure et demie à deux heures pour passer d'un endroit à un autre, sans qu'on voie diminuer leur multitude. Ils s'étendent au-dessus de la mer et occupent un grand espace ; après quoi ils commencent leur pèche d'une manière fort divertissante. Us planent dans l'air en tounioyant à une hauteur assez grande, mais proportionnée à leur vue, et aussitôt qu'ils aperçoivent un poisson, ils fondent dessus la tête en bas, serrant les ailes au corps et frappant avec tant de force, qu'on aperçoit le bouillonnement de l'eau d'assez loin. Ils reprennent ensuite leur vol en avalant le poisson. Quelquefois ils demeurent longtemps sous l'eau et en sortent loin de l'endroit où ils se sont précipités, sans doute parce que le poisson fait effort pour échapper et qu'ils le poui*suivent, disputant avec lui de légèreté à nager. . . On a observé au Callao que les oiseaux qui se gîtent entre les îles et les îlots situés au nord de ce port vont, dés le matin, faire leur pêche du côté du sud, et reviennent le soir dans les lieux d'où ils sont partis. Quand ils commencent à traverser le port, on n'en voit ni le commencement ni la fin. »
On estime que la quantité de guano existant dans les îles du Pérou a dû être de 378 millions de quintaux métriques ; les gisements sont tellement considérables, que l'on a douté qu'ils fussent bien réellement fournis par des déjections d'oiseaux appartenant à l'époque actuelle. Humboldt était très-enclin à les considérer comme antédiluvien, comme des amas de coprolithes ayant conservé leur matière organique originelle. 11 reculait devant l'âge qu'il faudrait assigner à ces dépôts, dont l'épaisseur atteint quelquefois 30 mètres, parce qu il supposait qu'en trois siècles les déjections des oiseaux qui fréquentent les îles de Cincha ne dépasseraient pas une épaisseur d'un centimètre.
M. F. de Rivero croit au contraire que cette prodigieuse accumulation de guano est tout naturellement expliquée pai* la multitude
des guanaes. «Si, aujourd'hui, dit-il, malgré la persécution qu'ont soufferte et que souffrent encore les guanaes, on en voit néannaoins des milliards sur les récifs et sur les sommets escarpés des îlots, qu'était-ce avant l'occupation du Pérou par les Européens, lorsqu'ils étaient pour ainsi dire les seuls habitants du littoral ? » 11 ajoute que pour concevoir la formation du guano des lies Cincha, évalué à 500 millions de quintaux espagnols, il suffit d'admettre, ce qui n'a rien d'exagéré, qu'un oiseau rend chaque nuit une once d'excrément, et que toutes les vingt-quatre heures 264 000 de ces oiseaux fonctionnent dans les huaneras. En 6000 ans, M. F. de Rivero ne va pas au delà par égard pour la date du déluge, le guano déposé pèserait 361 millions de quintaux, et l'on ne doit pas oublier qu'aux déjections se sont ajoutées naturellement les dépouilles des oiseaux. 264000 guanaes habitant à la fois les lies de Cincha est un nombre que Ion ne répugne aucunement à accepter quand on a vu se mouvoir ces nuées de volatiles. Ce nombre peut d'ailleurs subir une sorte de contrôle. Les guanaes ne pèchent que pendant la journée ; la nuit ils se retirent dans les huaneras ; dans l'hypothèse de M. de Rivero, les îles de Cincha en recevraient 264 000, et chacun d'eux pourrait y occuper une surface de 4 mètres carrés, sur laquelle il se trouverait parfaitement à l'aise.