CHAPITRE VI
§ 131. — HISTORIQUE DE l'eMPLOI DES PHOSPHATES EN AGRICULTURE.
Les analyses qu'exécuta Th. de Saussure au commencement de ce siècle lui montrèrent que les phosphates existent dans tous les végétaux, et dès 1S04 il écrivait ces mémorables paroles qui auraient dû éveiller plus tôt l'attention sur la véritable cause de l'effet utile des os : « Le phosphate de chaux contenu dans un animal ne fait peutêtre pas la 5/100' partie de son poids; personne ne doute cependant que ce sel ne soit essentiel à la constitution de ses os. J*ai trouvé ce même composé dans les cendres de tous les végétaux où je l'ai j-echerché, et nous n'avons aucune raison pour affirmer qu'ils puissent exister sans lui. >
Cependant l'emploi sur une grande échelle, des engrais phosphatés, ne s'établit qu'avec une extrême lenteur : une fabrique d'objets d'os, fondée depuis de longues années à Thiers, dans le Puy-de-Dôme, parait avoir fourni à l'agriculture les premiers débris d'ossements qu'elle employa ; toutefois les bons effets quelle en ressentit eurent peu de retentissement, et c'est en Allemagne que semble avoir pris naissance l'usage de la poudre d'os dans la grande culture.
Si Ton en croit Friederich Ebner (1), ce serait un habitant de Sollingen, M. Friederich Kropp, qui, en 1802, aurait eu l'idée de substituer les os piles aux engrais ordinaires employés pour fumer les terres. Malgré le succès obtenu, l'usage des os ne se répandit en Allemagne qu'avec lenteur ; mais aussitôt que les bons effets de cette matière eurent été constatés en Angleterre, son emploi prit un accroissement énorme.
Une usine destinée au broyage des os s'établit à Hull, dans le comté d'York. Les os réussirent si bien, surtout pour la culture des tuineps, base de la belle agriculture du Norfolk, que bientôt, malgré l'énorme consommation de viande du pays, les bouchère
(1) Annales de Rovillty t. Vf, p. 376. — De l'emploi des os piles comme engrais^ dans la Grande-Bretagne, parJ. C. Fawlier, 1830.
furent dans T impossibilité de suffire aux demandes; on s'adressa au continent. De toutes parts les os arrivèrent à l'établissement de Hnll, auquel plusieurs autres vinrent bientôt faire concurrence; chacun d*eux livra journellement plus de 2000 kilogrammes de poudre d'os. En 1822, l'Angleterre tira de l'Allemagne plus de 30 000 kilogrammes d'ossements recueillis sur les champs de bataille des dernières guerres (1). En 1825, on expédia du seul port de Rostock, dans le duché de Mecklenabourg , près de 2 millions d*os de bœuf pour les manufactures de Hull. L'Espagne exporta également les masses d'ossements provenant de la destruction de la cavalerie anglaise lors de rembarquement rapide de l'armée de la Grande-Bretagne à la Corogne.
En France, l'emploi des os fut plus lent à se répandre ; toutefois il existait en 4 826 plusieurs usines destinées au broyage des os, notamment en Alsace, où l'une d'entre elles fut visitée par Darcet et par Gay-Lussac. Il est remarquable que le propriétaire de cet établissement fût tombé empiriquement sur un des mélanges les plus actifs que puisse employer l'agriculture. Il mélangeait à 90 parties de poudre d'os broyés 10 parties de salpêtre , pour empêcher , disait-il , la fermentation des os. Les beaux travaux de M. Boussingault ont montré depuis que l'association du nitrate de potasse et du 'phosphate de chaux était une des plus fécondes qu'on pût imaginer : cette poudre se vendait 16 francs les 100 kilogrammes.
Emploi da noir animal comme engrais. — L'cmploi dcS OS Commençait aussi à se répandre dans le Palatinat, quand la découverte du pouvoir décolorant du noir animal pour les sirops de sucre vint activer immensément la consommation des résidus d'os.
iM. Payen signalait, dès l'année 1822, les bons effets qu'il avait obtenus de l'emploi comme engrais du noir de raffmeries : « J'ai observé, depuis ces nouvelles modifications apportées dans le travail des raffineries, que les résidus du noir employé au raffinage du sucre pouvaient, dans beaucoup de circonstances, activer la végétation d'une manière très-utile ; j'ai déjà acquis beaucoup de données certaines des avantages que présente, sous ce rapport, cette matière que les raffineurs étaient obligés de transporter dans les décharges publiques ; déjà des quantités considérables ont été répandues avec fruit dans notre plaine de Grenelle et sur quelques autres points de grande culture, et je me propose de publier les effets obtenus de cet engrais
(1) Luo, cil.
nouveau , qui ne peut manquer d'être employé bientôt en totalité et fort utilement. » [Annales de Findustrie^ t. VI, p. 261.)
Pendant les longues guerres maritimes de Tempire, l'extraction du sucre de la betterave avait commencé à se généraliser ; lorsque la paix fut rétablie, elle reprit, après quelques hésitations, un nouvel essor , en même temps que nos colonies nous envoyaient des sucres bruts à traiter dans la mère patrie. Ces industries employèrent bientôt des quantités considérables du noir d'os recommandé par iM. Payen, et l'agriculture put disposer d'une masse énorme de ce produit; tant il est vrai qu'ainsi que le mal, le bien est fécond, et qu un pas fait dans une certaine voie en détermine un nouveau dans une autre branche de l'activité humaine. L'agriculture avait puissannnent servi l'industrie en lui donnant la betterave ; mais celle-ci lui rendit son bienfait sous forme d'un engrais puissant : le noir d'os.
« C'est donc vers cette année 1822 qu'on essaya d'utiliser aux environs de Nantes les énormes dépôts de noir animal qui, après avoir servi à la clarification des sucres, s'accumulaient inutiles et gênants aux abords des raflSneries de cette ville; et, moins de quinze ans après, malgré l'esprit de routine des cultivateurs de cette contrée, malgré une hausse énorme de prix, Nantes, ne pouvant plus suffire aux demandes incessantes de l'agriculture bretonne et vendéenne , s'adressait à tous les centres de raffinerie de sucre de France et de l'étranger, et importait annuellement environ 15 millions de kilogrammes de noirs résidus. Le commerce des engrais, à Nantes, consiste surtout dans la vente du noir animal. Les transactions de cette substance, principalement de mars à septembre, présentent une activité dont il est difficile de se faire une idée, lorsqu'on n'en a pas été témoin. On voit arriver dans ce port les résidus de la clarification des raffineries de Paris, de Bordeaux, de Marseille, de Livourne, du Ha\Te, d'Orléans, de Londres, de Hambourg, d'Amsterdam, de Stettin, de Kœnigsberg, de Venise, etc. ; les noirs en pains de Saint-Pétersbourg, de Riga, de New-York; les résidus de la revivification et du blutage des sucreries indigènes; les noirs fins provenant de la carbonisation des os , après extraction de la gélatine ; les produits de la calcination des déchets de boutonneries , etc. Toutes ces substances forment par an un total de 17 millions de kilogrammes environ, savoir : 7 millions de noir animal de provenance étrangère, et 10 millions de noir animal de provenance française. D'abord le prix de vente, qui n'était à l'origine que de 2 fr. l'hectolitre (du poids de 95 kil.), s'est élevéà 5, 10, 12 et là francs 5 en 1855, il a été compris, selon les qualités, entre
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12 et 16 fr. , ce qui correspond à 12 fr. 03 c. et 16 fr. 84 c. le quintal métrique (126 à 168 fr. la tonne). A raison d'un prix moyen de 13 fr., on voit que le commerce des noirs pour l'agriculture s élève à Nantes à une somme annuelle de 2 210 000 francs (1). »
Depuis cette époque, les quantités importées à Nantes ont encore augmenté : en 1857, on arrive à 193 000 hectolitres; en 1858, 246 000; en 1859, 259 000; en 1860, 255 000. A partir de 1860, Nantes n'est plus le seul lieu d'importation des noirs, et, d'après les , chiffres donnés par M. Bobierre {Leçons de chimie agricole^ Masson), les quantités oscillent de 150 000 àJOOOOO hectolitres.
A Fépoque où les os pulvérisés commencèrent à être employés par l'agriculture, la chimie agricole était peu avancée, et ne trouva pas immédiatement l'explication de l'effet heureux de ces substances.
M. Fawtier, dont nous avons cité l'article sur l'emploi agricole des os, après avoir rappelé qu'ils renferment trois ordres de substances : des matières alcalines ou terreuses, des cartilages, de la gélatine, et enfin de la graisse, s'énonce en ces termes : « Nous pouvons négliger un des composés terreux, c'est-à-dire le phosphate de chaux, parce qu'étant indestructible, insoluble, il ne peut servir d'engrais, lors même qu'il se trouverait placé dans un sol humide et dans le voisinage immédiat des racines des plantes, c'est-à-dire dans une combinaison de circonstances douées d'une puissance analytique plus grande que tous les procédés de la chimie inorganique. »
Plus tard on n'attribua qu'à la gélatine les bons effets agricoles des os. C'est ainsi que M. Pay en, voulant explique^' les anomalies signalées dans l'emploi agricole du noir animal et la non-réussite des os déjà fermentes, s'exprime ainsi ; < Ils ne renferment plus, après avoir fermenté pendant quelques jours, que 2 centièmes environ de gélatine, et n'ont plus d'utilité sensible comme engrais (2). »
Toutefois une autre opinion ne tarda pas à s'établir. Depuis fort longtemps on avait découvert dans les cendres des graines une grande quantité de phosphore. Polt, le premier, paraît l'avoir signalé; Margraff(3), puis Vauquelin, et enfin Théodore de Saussure (4), en trouvèrent également.
S' appuyant sur la connaissance de ces faits, M. de Liebig, qui ^
(1) MM. Barrai et Moll, Sur remploi agricole du noir animal {Journal d'agriculture praliquCf 1856). — M. Elie de Bcaumont, Étude sur Vutilità agricole et sur les gisements géologiqius du phosphore, 1857, p. 15.
(2) Payen, Mémoires de la Société royale d'agriculture praliquey 1832, t. LX.
(3) Opuscules chimiques de Margraff, t. F', p. 68. (1) Hecherclies chimîqufs sur la végétation ^ p. 296,
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tant contribué à faire admettre rinfluence des éléments minéraux sur le développement des plantes, ne pouvait méconnaître dans Tengrais d'os l'importance du phosphate de chaux.
Les os et le noir animal agissent par leur phosphate de ehavx. — Expériences dn due de Riehmond. — Ce n'est cependant qu'en
1843 que le duc de Riehmond fit une série d'essais sur l'emploi des os. Il démontra d'abord, par des expériences directes sur le sol, que l'action des os calcinés ou bouillis, privés de tout ou partie de leur matière grasse et de leur gélatine, n'est guère inférieure à celle des os crus, et il en conclut, contrç l'opinion générale, que le principe Jertilisant des os n'est ni la graisse ni la gélatine, mais bien le phosphate de chaux. Il alla même plus loin, et pensa que ce n'était pas la chaux la partie la plus active des os, mais l'acide phosphorique qui cédait son phosphore aux céréales (1). 11 est peu de travaux scientifiques qui aient eu une influence pratique aussi immédiate que celle du noble agronome anglais. Des expériences, nombreuses suivirent bientôt celles qu'il avait instituées, et, aussi bien en France que de l'autre côté de la Manche, la justesse des vues du duc de Riehmond étant reconnue, on songea à utiliser les phosphates fossiles décrits par les géologues et employés seulement dans quelques localités.
Dans le Suffolk et dans le Norfolk on exploitait, en eiïet, depuis un temps immémorial, un dépôt de coquilles, et on l'employait à l'amendement des terres. Ce dépôt est analogue au falun de Touraine , exploité aussi depuis des siècles pour le même usage.
Découverte et emploi des phosphates minéraux. — — En 1818, puis
en 1820, M. Berthier avait signalé en France l'existence de phosphate de chaux sur la plage du Pas-de-Calais, près deWissant, et au cap de la Hève, près du Havre, sous forme de nodules disséminés au milieu des galets.
En 1822, M. le docteur Buckland annonça la présence de nombreux débris animaux, riches en phosphate de chaux, dans le Yorkshire. Plus tard, en 1829, ce savant éminent lut, à la Société géologique de Londres, un mémoire très-important dans lequel il fit connaître la •découverte faite par lui de nombreux coprolithes, ou fossil fœces^ dans le lias de Lyme-Regis (Dorsetshire). M. Buckland avait encore trouvé ces mêmes coprolithes dans plusieurs couches du terrain oolîthîque, dans le grès vert, dans la craie et dans diverses couches sédimen-
(l) Journal d'agriculture pralique, 2« série, 18A9, t. VI, p. 238.
taires (1). Ces découvertes, restées stériles avant les expériences du duc de Richtnond, acquirent bientôt un extrême intérêt. Successivement M. Acton, M. Nesbit, indiquèrent en Angleterre des gisements de phosphate de chaux fossile, en rognons, dans diverses localités. En 1847, on remarqua que les os ne produisaient aucun effet sur des terres assez fertiles reposant sur un sous-sol de grès vert supérieur et inférieur. Cela devait faire soupçonner que le phosphate de chaux se trouvait naturellement dans ces terrains; ils furent analysés par M. J. C. Nesbit , qui y découvrit une proportion inaccoutumée d'acide phosphorique. La roche, concassée et lessivée, laissa apparaîti'e des nodules renfermant 28 pour 100 d'acide phosphorique.
En 1848 , M. Paine, de Farnhani , sur les propriétés duquel avaient été trouvés les nodules, annonça que ces rognons de phosphate de chaux avaient été employés avantageusement par lui pour remplacer les os pulvérisés (2).
C'est cette exploitation que vit Dufrénoy, quelques années plus tard ; il constata le bon effet obtenu sur les cultures, mais sans pouvoir connaître la dépense qu'occasionne son emploi, et sans, par conséquent, pouvoir décider l'avantage qui en résulte (3).
Les géologues avaient décrit depuis longtemps un gisement de phosphate de chaux en Estramadure ; i! fut visité de nouveau en.lSâS par MM. Daubeny et Widdrington, qui étudièrent les circonstances dans lesquelles il pourrait être avantageusement exploité.
Dès 1847 (à) , M. Nesbit avait recherché, en commun avec M. Morris, si les gisements de phosphate de chaux observés en Angleterre ne se continuaient pas en France ; il en avait découvert de nombreux. Ces recherches, continuées en 185â, furent l'objet d'un brevet exploité plus tard par MM. de Molon et C. Thurneyssen.
MM. Meugy et Delanoue avaient également recherché des gisements de phosphate de chaux, et l'un d'eux, M. Delanoue, exposa, dans la collection des sous-sols de Valenciennes, un certain nombre d'échantillons à notre grand concours de 1855, où M. Baiidement, professeur au Conservatoire des arts et métiers, les vit et apprécia dès lors cette découverte à sa juste valeur (5).
(1) Buckland, lleliquiœ diluvianœ (iS2'i],"^Geoîogical Transactions^ 2^ série, vol. U\j p. 223. — Elie de Beaumont, loc. ctf., p. 21.
(2) Quarterly Journal oflhe geological Society.
(3) Dufrénoy, TraUé de minéralogie, 2<' édit., 1856, t. II, p. 352.
(4) Comptes rendus, 1857, t. XLV, p. 1110.
(5) Tresca, Visite à V Exposition universelle, 1855.
Toutefois la possibilité d'exploiter les gîtes reconnus était encore peu certaine, quand MM. de Molon et G. Thumeyssen présentèrent à l'Académie un mémoire fort intéressant sur ce sujet (1) , d'où il résultait qu'il existe dans les départements de Test de la France plusieurs gisements susceptibles d'une facile exploitation.
Au lieu d'être accueillie avec la satisfaction qu'elle semblait mériter, cette communication rencontra une grande méfiance. Toutefois, si, dans les discussions à priori qui s'établirent au sein de plusieurs corps savants et dans la presse, les nodules trouvèrent des adversaires, ils eurent aussi des défenseur. L'illustre secrétaire de l'Académie des sciences, M. Elie de Beaumont, qui rédigeait sur l'emploi des phosphates ce remarquable mémoire auquel nous faisons tant d'emprunts, soutint de l'autorité de sa science les premiers essais tentés avec les nodules, tandis qu'à la Société centrale d'agriculture notre maître regretté, E. Baudement, leur apportait le concours de son éloquence persuasive et de son fin bon sens.
Enfin, en 1857, M. Bobierre et l'auteur de cet ouvrage adressaient à l'Académie diverses notes dans lesquelles ils faisaient voir que les expériences de laboratoire permettaient de prévoir que les nodules pulvérisés auraient sans doute une influence très-heureuse sur les cultures établies dans les terres récemment défricliées, riches en débris organiques; ce que la suite a pleinement justifié.