HYPOTHÈSE DU CYCLE GREGORIEN
Les trois genres ou, si l'on veut, les trois états de la cantilène monodique nous apparaîtraient de la sorte comme les phases d'une évolution lente, partie du sfllabismepsalmodique des pièces primit ires ^ pour aboutir 2iU Sfllabisme métrique des pièces populaires, en passant par toutes les recherches décoratives et sj-mboliques des pièces orueiueutales.
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Mais la question de savoir si ces trois états sont vraiment apparus successivement^ dans cet ordre déterminé, est encore très controversée, et de savants travaux sur la date de nos chants liturgiques sembleraient même infirmer cette opinion.
Quoi qu'il en soit, notre hypothèse d'une sorte de cycle grégorien n'a rien d'inadmissible. Elle serait même tout à fait conforme à l'évolution du génie humain, laquelle repasse d'ordinaire, après des périodes plus ou moins longues, par un point voisin de son point d'origine, mais jamais par ce point lui-même : telles les orbites planétaires dans leurs révolutions successives à travers l'espace.
LE CARACTERE EXPRESSIF DE LA CANTILENE MONODIQUE MEDIEVALE
On.a contesté, nié même, le caractère éminemment expressif au chant grégorien, chant admirable entre tous, par son émotion naïve, sincère, et si profondément humaine. Il est cependant hors de doute que les créateurs de la cantilène monodique ont eu la préoccupation de traduire musicalement, dans leur ensemble, sinon dans le détail des mots, les sentiments exprimés par les textes sacrés.
Comment, du reste, pourrait-il en être autrement, alors que, dans tous les autres arts florissant au moyen âge, cette préoccupation expressive est tout à fait flagrante ?
La Musique seule serait donc déshéritée ?
Si les formules mélodiques composées de neumes sont bien, comme nous l'avons démontré, de véritables mots ?nusicaux^ en tout point comparables aux mots du langage^ on peut se demander pourquoi ces formules n'auraient pas été appliquées intentionnellement aux paroles du texte.
Si la seule raison d'être de ces mots musicaux n'était pas, au contraire, dans les mots du langage^ l'adjonction de la musique aux paroles serait tout à fait inutile et dénuée d'intérêt. Une pareille anomalie, bien peu probable en vérité, n'eût pas manqué de nuire singulièrement à l'immense propagation du plain-chant, et à sa popularité plusieurs fois séculaire.
Dans notre art musical dramatique contemporain, ne voyons-nous pas les périodes et les phrases mélodiques, assimilables, elles aussi, aux mots et aux membres de phrases parlées, se conformer plus ou moin* étroitement au sens des paroles? Ce serait une erreur de croire que cette application de la musique au texte est toute d'invention moderne, et que le chant grégorien, père de notre musique dramatique, est dépourvu de ce caractère expressif, qui fait, au contraire, son principal attrait.
LA CANTII.ÈNE MONODIQUE ^b
Les arguments qu'on invoque en faveur de cette étrange opinion ne sont pas du reste tout h fait pcremptoires.
On cite notamment le texte du chapitre xv du Micrologue de Gui d'Arezzo, intitulé : De commoda componenda modulationc.
Les paragraphes 3 et 5 de ce chapitre s'étendent longuement sur la façon dont les groupes mélodiques, qui composent les mots musicaux, doivent se correspondre entre eux, comme de véritables rimes ou formules symétriques de cadences.
Mais ces rimes ne nuisent pas plus à l'expression des sentiments que les rimes poétiques ne nuisent au sens du vers.
Le paragraphe 1 1 recommande de proportionner la longueur des neumes à la quantité prosodique des syllabes correspondantes : conseil parfaitement logique et nullement contraire au caractère expressif de la monodie.
Enfin, le paragraphe 12 dit en propres termes que « l'effet du « chant doit chercher à imiter les événements racontés par les pa- « rôles ; que les neumes graves doivent être réservés aux circonstances « tristes, les neumes gracieux aux choses tranquilles, les neumes exul- « tants aux idées de prospérité » etc.. (i).
Ce texte, contemporain de la floraison du plain-chant, ne pose-t-il pas le principe de l'expression, c'est-à-dire la correspondance entre le sentiment des paroles et le style de la monodie ?
Sans doute, on ne rencontre pas toujours dans la cantilène grégorienne notre adaptation dramatique, toute moderne, de chaque mot important à une formule qui letraduit musicalement. Dans bien des pièces, surtoutdu genre orné, l'expression résulte de la formegénérale, de l'ossature mélodique, de la construction rythmique, plutôt que du dessin lui-même (2). Celui-ci, purement ornemental, n'a qu'un but décoratif, tout à fait comparable aux enluminures et aux arabesques plus ou moins compliquées qui ornent les majuscules des manuscrits médiévaux, et surchargent plus ou moins leurs contours primitifs, sans les faire jamais disparaître complètement.
(i) Micrologue de Gui d'Arezzo, chapitre xv :
§ II. — Item ut in unum terminentur partes et distinctiones atque verborum nec ténor lon- ^us in quibusdam bvevibus syllabis, aut brevis in iongis sit, quia obscœnitatem parif, quad \amen raio opus erit curare.
§ 1 2. — Item ut rerum eventus sic cantionis imitetiir effectus, ut in tristibus rébus graves tint neumœ, m tranquillis rébus jticundce, in prosperis exsultantes, et rel.
(2) La grande vocalise purement ornementale que nous rencontrons dans le quintette des Me(Stersinger, de Wagner, empichc-tclle cette scène d'dirc expressive et dramatique i
LA CANTILÈNE MONODIQUE
ETATS CORRELATIFS DE L ORNEMENT DANS LA MONODIE ET DANS LA GRAPHIQUE MÉDIÉVALES
Les transformations successives de l'art de la miniature et de Tornement des documents écrits présentent d'ailleurs un parallélisme des plus curieux et des plus suggestifs, avec les évolutions de la cantilène grégorienne.
Si l'on compare les types graphiques des majuscules, du vi" au XV' siècle, avec les types monodiques correspondants, on retrouve exactement la même progression, comme on peut s'en rendre compte par les spécimens reproduits ci-après.
VI» siècle.
VI» siècle.
X" siècle
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LETIRES PRIMITIVES
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Qui ne reconnaîtrait dans ces lettres des vie, viiic et x* siècles, le même esprit de simplicité qui règne dans les pièces primitives de plain-
chant?
Ces riches majuscules des XIV et xvg siècles ne sont-elles pas l'image frappante de nos antiennes ornementales, de nos traits, de nos alléluia enfin, avec leur longue vocalise jubilatoire, telle la branche immense qui serpente au-dessous de cet E majuscule, surchargé d'ornements ?
XII* siècle {Rouleau mortuaire de St- Vital.)