LE CONCERTO ROMANTIQUE ET MODERNE
plémentaire du premier thème, suivi de la cadence, toujours très musicale et de la coda.
La pièce lente est en forme lied développé, à cinq sections. Il faut lire cette belle page, pleine d'une noble émotion, et en même temps construite de la façon la plus simple et la plus classique, avec redite du thème dans les sections impaires et symétrie des éléments mélodiques dans les sections paires. Il faut admirer aussi cette sorte d'effacement progressif du thème, dit par les bassons et continué par un violoncelle solo, à la fin de cet Andante qui semble mourir (i), au moment où le final guerrier éclate comme une fanfare, par sa cellule caractéristique : le « porrectus » ré, la-si !
Tout le final est issu de cette cellule, proférée vigoureusement par le piano seul, et bientôt reprise par tout l'orchestre, qui semble vouloir la disputer au piano dans un duel pathétique. Un pont assez long prépare l'entrée du second thème dans l'excellente tonalité de s/ b : ce second thème emprunte son origine à la première idée du premier mouvement, et, dans un style très « schumannien », se poursuit avec une grâce expressive pleine de charme. Le développment, très beethovénien, emploie tous les moyens classiques de la lutte des thèmes jusques et y compris leur superposition : un long rappel du premier thème, maladroitement établi dans la tonalité à' ut, sans lien aucun avec le ton principal, donne à ce passage du développement une apparence de réexposition assez fâcheuse, d'autant plus qu'il f st suivi d'un fragment du pont ramenant le second thème en fa : tous les éléments y sont donc reproduits, et le déi'eloppement terminal qui apparaît ensuite, pour redire presque exactement le premier développement, achève de dérouter l'auditeur. Une fort belle combinaison des thèmes, avec augmentation de la cellule-type, manque une partie de son effet, à cause du désordre tonal de ce qui précède, que répare tant bien que mal une longue coda devenue nécessaire.
Tel est, bien imparfaitement décrit, ce Concerto que l'on peut considérer comme le dernier en date dans ce genre de composition. En dépit des détectuositésde construction que nousdevions nécessairementsigna- 1er dans ce Cours de Composition, il reste une très belle oeuvre, profondément émouvante et toujours musicale.
Pourquoi cette musique si belle, si simple et si sage, fut-elle l'occasion d'un vrai tumulte ? Le saura-t-on jamais ? Toujours est-il que le public des Concerts Pasdeloup, en 1872, ne fut pas plus calme que
(i) Cette page magnifique, transcrite pour l'orgue, fut exécutée par Saint-Saëns, lors des obsèques de l'auteur, moissonné à l'âge de trente-huit ans, dans le plein épanouissement de son génie.
Cours de compositiDiN'. — t. h, 2. 7
celui des Concerts Chevillard et Colonne en 1904. Serait-il donc dans la destinée des Concertos d'être siffles? Quand Saint-Saëns joua le Concerto de Castillon, l'auditoire protesta, siffla et fit un tel vacarme que le pianiste, peu patient par nature, s'interrompit avant la fin, frappa du poing sur le clavier et disparut sans achever.
Une trentaine d'années plus tard, au printemps 1904, les Concertos et leurs interprètes devaient passer encore de mauvais quarts d'heure : on avait tellement abusé de ces exhibitions dominicales de virtuoses qu'une vigoureuse réaction se manifesta, sous l'impulsion de quelques prosélytes convaincus, bien décidés à faire rendre à la musique sa place légitime au concert. Comme toujours, ces courageux opposants finirent par avoir gain de cause. Après quelques scènes tumultueuses comme celle qui eut lieu au Concert Colonne le 8 juin 1904, on finit par comprendre que l'on n'en voulait ni à l'auteur (il s'agissait de Beethoven), ni moins encore à l'interprète (c'était Paderewski), mais seulement à l'abus vraiment intolérable qui sévissait à cette époque.
Dès lors, Concertos et concertistes y mirent un peu plus de discrétion : mais les années ont passé, et il n'est pas certain que c'ait été la dernière fois que les Concertos soient siffles.