ORIGINES ET PRINCIPAUX ASPECTS DU POEME SYMPHONIQUE
La subordination de la musique aux exigences d'une raison qui lui est extérieure : tel est bien selon nous le caractère spécifique du Poème Symphonique. Or, il est dans la nature même de la musique de traduire ou de représenter des sentiments ou des impressions d'un autre ordre. Aussi l'origine dugenre qui paraît n'avoir reçu cettedésignationque vers le milieu du xix^ siècle doit-elle être recherchée très antérieurement : une fois de plus, nous constatons ici que la chose existe bien longtemps avant le mot dont on s'est servi pour la qualifier. On attribue communément à Berlioz et à Liszt l'a invention » du Poème Symphonique : il n'est pas très certain qu'ils aient inventé le mot lui-même, car il ne prend « droit de cité » dans la nomenclature musicale qu'assez longtemps après eux (i) ; quant à la chose, elle est aussi ancienne que l'art
(i) On est assez surpris de constater que, si le substantif symphonie {sinfonia) remonte à
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musical, et si nous ne remontons pas plus haut que le xvie siècle dans le rapide exposé qui va suivre, c'est qu'il n'est guère possible de rechercher plus loin dans le passé la trace de genres musicaux nettement différenciés.
La Chanson pittoresque médiévale. — On se souvient que, parmi les plus anciennes polyphonies profanes, bien avant l'organisation de la musique instrumentale, certaines compositions vocales, notamment celles de Clément Janequin (i), répondaient déjà à une préoccupation «extramusicale » d'ordre descriptif, ou à ce que nous appellerions aujourd'hui un « programme » : les paroles chantées s'y réduisent, la plupart du temps, à de simples onornatopées imitatives, traitées instrumentalement, bien qu'elles soient proférées par les voix, et destmées à représenter la scène indiquée par le titre : La Bataille de Marignan^ Le Chant des Oiseaux^etc. Ce sont les péripéties du n programme » résumé dans ce titre qui commandent les divisions de la composition musicale, où les paroles ne sont plus qu'un prétexte. Toutefois, comme cette composition est encore rudimentaire et sans modulations {monotone, au sens exact du mot), son équilibre n'a pas à en souffrir. Ces véritables Poèmes SympJwniques vocaux, première manifestation connue de la « musique à programme », se bornent à encadrer dans une forme usuelle, celle du Madrigal, le tableau de quelque événement dramatique ou de quelque scène humoristique déterminée; inais cette forme n'en subsiste pas moins, commeellesubsistera dans le Madrigal dramatique et, longtemps après celui-ci, dans ÏOpéra auquel il donnera naissance : là encore, nous retrouverons le principe de l'élément dramatique modelé dans une forme symphonique fixe, du Drame subordonné à la Musique. Dès le siècle suivant, au contraire, nous verrons s'établir une sorte de « courant inverse », à la faveur duquel la forme symphonique se modèlera sur l'élément dramatique, k Musique sera subordonnée au Drame.
Les Pièces allégoriques pour instrument solo — Au xvn^ siècle, nous avons vu la musique instrumentale commencer à vivre de sa vie propre, et la branche symphonique de l'art musical se séparer de la branche dramatique : du Motet est née la Fugue; des anciennes Danses, de moins en moins " dansées » effectivement, sont nées tour à tour la Suite et la Sonate. Ces deux derniers titres, appliqués assez indifféremment l'un pour l'autre, se rencontrent aussi pour désigner des oeuvres qui ne sont en réalité ni l'un ni l'autre.
la plus haute antiquité, l'adjectif symphonique est un véritable néologisme, que Littré n'admet même pas dans l'édition de 1873-77 iie son dictionnaire, (i) Voir le Premier Livre de ce Cours pages 190 et suiv.
3oa LE POÈME SYMPHONIQUE ET LA FANTAISIE
Le vieil instinct descriptif, tendant toujours à utiliser la musique pour dépeindre quelque autre chose plus ou moins poétique, va de nouveau se donner libre carrière : et nous verrons apparaître des pièces pour solistes (clavecinistes en général, quelquefois violonistes ou autres) qui, pour être comprises, nécessitaient un véritable « programme» avec commentaires, ou tout au moins des titres évocateurs, allégoriques ou symboliques, complaisamment choisis par les auteurs, qui en tiraient même quelque vanité. On verra, par les exemples que nous donnerons, quelles conceptions insolites de la poésie, de la de.<;cription ou du drame, présidèrent à l'éclosion de ces véritables Poèmes Sjmphoniques instrumentaux , moins éloignés qu'il ne paraît de leurs succédanés, romantiques et orchestraux, du xix^ siècle ; car c'est toujours la prépondérance du programme littéraire, de l'élément extramusical, qui y régit de plus en plus étroitement, au détriment de la construction purement symphonique, l'ordonnance des thèmes, des modulations et des développements.
Les Fantaisies de l'époque classique. — Ici se place une sorte de trêve ou d'intermède dans l'essor normal Au Poème Symphonique : la seconde moitié du xviii^ siècle vit apparaître et disparaître en peu de temps une autre variété de ces œuvres « échappant aux lois normales de la composition »,pour lesquelles on ressuscita le vieux qualificatif réservé naguère à certains Préludes : les Fantaisies. Sauf pour deux ou trois compositeurs, ces pièces, indéniablement influencées par des considérations extramusicales inexpliquées, n'ont guère de commun entre elles que leur titre. Les meilleures suivent les errements en usage dans la musique classique : expositions, développements, variations, subdivision en plusieurs mouvements, etc. Toutefois, les fréquentes licences qui s'y rencontrent n'ont d'autre justification plausible qu'une intention descriptive ou littéraire, sur laquelle les auteurs n'ont pas cru devoir fournir d'explications. On y chercherait vainement les vestiges d'une forme stable : or, il est évident que, seul parmi tous les genres connus, le Poème Symphonique est revêtu de ce même caractère négatif. La place de ces Fantaisies est donc ici et nulle part ailleurs, ainsi que nous nous en sommes parfaitement rendu compte au cours de l'élaboration de cet Ouvrage. Elles n'ont pas survécu longtemps, du reste, car au siècle suivant ce titre recevra une tout autre acception, d'où tout vestige classique aura disparu Les unes traiteront musicalement des thèmes populaires différents, et en ce cas le terme Rapsodie est celui qui leur conviendrait le mieux. Les autres tomberont au rang de ces innommables agrégats d'airs d'opéras dont nous avons parlé déjà.
LE POÈME SYMPHONIQUE VOCAL 3o3
Les Poèmes Symphoniques orchestraux. — La Fantaisie classique fait le lien entre les dernières pièces allégoriques en solo et les premières œuvres orchestrales, précédant le Poème Sjmphonique romantique et moderne auquel ce titre a été spécialement consacré. Déjà, avec Beethoven, nous verrons des Fantaisies pour orchestre, ou même des « Batailles w pareillement instrumentées : les unes et les autres appartiennent déjà sans conteste au Poème Symp/ionique. Toutefois, avec les Romantiques, la volonté d'innover sera plus manifeste encore, et le « programme » deviendra officiellement le « maître souverain » de la composition. Alors prendra naissance le dernier état de ce genre musical, que nous ne pouvons plus guère appeler une « forme », bien qu'il occupe de nos jours une si large place dans la musique instrumentale.
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