‹ Cours de danse fin de siècleChapitre 11 sur 13 · LE CROISEMENT · texte numérisé non relu

LE CROISEMENT

'élève qui sait ce que nous venons de décrire possède son métier. Elle sera plus ou moins agréable suivant qu'elle intercalera ces excentricités plus ou moins heureusement dans les pas sautilles et entre-croisés qui sont le fond même de la danse; suivant qu'elle se montrera d'un visage avenant ou non; suivant que son sourire sera plus ou moins facile et tenace ; mais la technique de son art n'a plus de secrets à lui livrer. Cependant, deux applications extravagantes des positions fondamentales peuvent être indiquées. D'abord le croisement.

Les deux femmes qui sont en vis-à-vis, après avoir exécuté la série, soit parallèlement, côte à côte, soit à contresens ou en tourniquet, se placent tout à coup face à face, et, chacune ayant une jambe levée, rigide, un peu plus haut que ne le comporte la guitare, et moins haut qu'au port d'armes, s'efforce de prendre du bout de son pied un point d'appui sur celui de sa compagne, de manière à rester immobile en équilibre dans cette posture délicate. Le

problème est beaucoup plus compliqué qu'il ne semble. Il arrive souvent aux plus expérimentées d'être encore à la recherche de ce centre de gravité fugace, alors que gémit la dernière mesure de la figure.

On place cet effet de préférence à la fin de la pastourelle. Il fait toujours la joie de l'assistance.

Ces deux petits pieds qui se cherchent, qui se frottent, qui glissent l'un sur l'autre sans arriver à se coller, n'est-ce pas l'image la plus frappante du rêve si souvent médité, si rarement réalisé, de l'accord parfait dans les joies de l'amour ? Ils se démènent, les jolis petits pieds; ils s'évertuent à se soutenir mutuellement; la main les aide et les encourage. Les voilà près de réussir. Mais, crac! l'imperceptible oscillation d'un soupir, d'un souffle, d'un courant d'air, dérange le château branlant, et renvoie chacun de son côté. Ainsi les amants poursuivant éperdument ensemble le chemin du plaisir, pour un grain de sable qui roule, pour une feuille qui tremble, pour un ruisseau qui chante, se distancent l'un l'autre, et, après avoir vainement tenté de se rejoindre, n'arrivent au but exquis des mutuelles caresses que tour à tour, et clopiuclopant.

Néanmoins, pour les petits pieds comme pour les amoureux, il y a des jours de réussite.

LA JAMBE DERRIÈRE LA TÊTE

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LA JAMBE DERRIERE LA TÊTE

elle qui charmerait aisément son monde

aspire à le stupéfier péniblement. D'où la

recherche bizarre de la jambe derrière la tête.

Aucun raccord avec telle ou telle figure de la

danse; aucun attrait dans la posture; point d'entre-bâillement provocant. Rien que la surprise de la contorsion. Aidée par la main, la jambe, mise au port d'armes, monte encore, franchit l'épaule, la dépasse, surgissant en haute cocarde au-dessus des cheveux, tandis que la tète, un peu penchée pour lui faire place, se porte en avant, le cou extendu, les yeux bridés, rieuse pourtant, mais sans franchise, avec les brisements de ligne cocasses et terribles de l'imagerie japonaise. Et la femme reste là, sorte de monstrueuse cariatide, maniérée, pénible, dont la clownerie trahissant l'effort n'excite qu'un malaise de pitié.

Ce n'est pas beau! D'accord. Mais c'est plus fort que la série, plus fort que le grand écart, plus fort que le port d'armes, et parce que d'autres l'on fait, chacune veut le faire. Il en va ainsi de toutes les rivalités irraisonnées. Et

puis l'épatement du bourgeois ne procure-t-il pas à nombre d'artistes leurs plus pures jouissances?

haja?nbe derrière la tête étonne les masses. Du haut de ce petit talon dont l'inversion défie les règles de la structure humaine, tombe un frisson d'horreur sur la foule surprise. Des femmes détournent la tête, et les visages mâles deviennent sérieux tout comme au cirque, quand on plie un enfant dans un mouchoir de poche. Pour un peu on crierait : Assez! C'est le pétard de la danse excentrique. En dépit de son incohérente tournure, la danseuse clignant de l'œil saisit parfaitement l'effet produit. Qui supposerait que dans ce court instant, son cerveau déprimé savoure une réelle béatitude ?

L'amour-propre humain est fécond en curieuses satisfactions intimes de ce genre.

Aussi c'est une rage de faire franchir à son tibia le cap de l'épaule, pour le conduire jusqu'au contact des omoplates. Ça esquinte les reins et ça tortille le cou. Mais pour celle qui réussit, quelle rigolade d'enfoncer les petites camarades, et de piger les plus chouettes danseurs !

Car l'homme là-dedans joue son rôle; bien effacé, bien modeste, bien secondaire sans doute, mais enfin on s'en sert. Il n'a d'autre mission que d'accompagner en sourdine les éclatantes fanfares de sa partenaire. A peine, çà et là, pendant les repos lui sera-t-il permis de distraire le public par un entrechat, un balancé niais, une jonglerie comique. L'homme se réduit à l'emploi de comparse, mais il reste utile.

Tendre la main à la danseuse n'est pas chose difficile; le faire juste à temps, au moment précis où le pied touche terre, où la phrase musicale dit sa dernière note, c'est un mérite, un genre d'exactitude exigeant du coup d'œil et de

LA JAMBE DERRIÈRE LA TÊTE

l'oreille. Un petit nombre possèdent ces qualités. On se les arrache au Moulin-Rouge ! Fil-de-fer, un merveilleux valseur, et Grille-Tout un joyeux drille, sont la coqueluche de ces dames. Nul ne jette plus hardiment en l'air un chapeau haut de forme pour le recevoir adroitement sur le crâne. Nul ne place plus à propos ce couvre-chef en équilibre sur son nez pour le laisser retomber avec ensemble sur son front, d'accord avec le suprême coup d'archet d'un galop échevelé. C'est délicieux!

Le repoussoir inoffensif de la jambe derrière la tête!

Que les mânes de Chicard et de Brîdidi leur pardonnent cette déchéance du sexe fort en ces nobles exercices! Le temps est loin où les hommes, seuls véritables maîtres d'un troupeau de femmes en délire, choisissaient à leur gré les sujets d'élite, les dressaient, les protégeaient et les lançaient, sous leur égide toute-puissante, dans le tourbillon des hautes gaîtés parisiennes. Aujourd'hui, les rôles sont intervertis : les hommes nagent à la remorque.

Au-dessus de cette génération amollie plane encore la figure de Valentin1; Valentin qui, après ses débuts, en 1860, au Moulin de la Galette, fit les délices des Folies-Robert, de Y Hermitage et du Château-Rouge; qui brilla au Château-des-Fleurs à côté d'Alice la Provençale, et enfonça Brididi; Valentin qui, pendant sa longue carrière, ayant déjà exécuté plus de 90000 danses, continue, sans une défaillance, à soulever l'admiration haletante des foules par la sûreté de son bras, la prodigieuse agilité de son pied et la variété d'attitudes dont il sait orner une valse au point de la transformer en véritable symphonie des langueurs amoureuses; Valentin, enfin, le roi des dauseurs!

1. Valentin, de son vrai nom Jules II est aujourd'hui la personnalité

la plus intéressante des bals publics. Un homme grand, maigre, flottant

Valentin, illustre Désossé, lorsque vous errez pensif et bienveillant parmi ces pléiades brillantes où vos protégées sont étoiles de première grandeur quel œil dédaigneux ne jelez-vous pas sur vos jeunes émules. Encore un art viril qui tombe et une noble ardeur qui s'éteint!

Tel est le résumé d'une pédagogie bizarre dont les leçons façonnent les divertissements les plus goûtés par la névrose contemporaine.

Ceci n'est point un encouragement, mais un simple procès-verbal.

dans une redingote noire; une i'ace glabre marquée par la longueur du nez, obscurcie par la minceur des j'eus; masque triste. La date de ses débuts lui impose un âge respectable, sans lui enlever rien de sa vigueur physique, ni de son prestige auprès des femmes. Les hommes le vénèrent et les filles l'adorent. Il est comme le grand-maître des chevaliers servis de la Place Blanche. Mais ce qui rend sa vie particulièrement digne d'admiration, c'est que, pour jouir largement de l'existence, Valentin n'a pas besoin des bienfaits dont il est accablé par le sexe faible de Montmartre et autres lieux. Il est riche, et son frère exerce honorablement, non loin de Paris, les pudibondes fonctions de notaire. Si donc Valentin se complait dans la position sociale qu'il doit à ses talents autant qu'à ses qualités morales, c'est uniquement par amour de l'art, par dilettantisme, disons mieux pour affirmer la supériorité du mâle sur le miche.

Le surnom de Valentin remonte à ses premiers pas. En ce temps-là courait dans les bastringues une chanson dont le refrain disait :

Ah ! Valentin, Verse, verse!

Ah! Valentin, verse sans fin!

La facilité avec laquelle le jeune danseur dégustait les saladiers de vin sucré offerts conformément à l'usage lui valurent dés lors l'attribution de ce vocable devenu depuis fameux. Quant à l'épithète du Désossé, elle est de date beaucoup plus récente. C'est Mermeix qui le premier la lui appliqua, le lendemain de sa rentrée au Jardin de Paris, en 18So. Le titre était bien trouvé ; il resta consacre par le public.

Ainsi les Montmorency ont commencé par de simples Bouchard!

ournoisement, au fond des navires en pleine mer, un léger mais continu grincement révèle au matelot l'infatigable cheminement des termites à travers la coque de bois qu'ils désagrègent et pulvérisent. Les savants ont cherché remède à leur méchante œuvre, vainement.

Ainsi quand une civilisation est avancée, certains vers s'y mettent qui, avec une sûre lenteur, émiettent en poussière les vieilles choses qui furent la pudeur, le courage et l'honneur. On ne saurait arracher le monde à ces microbes. Du moins, peut-il être intéressant, pour les races futures, d'en rechercher les évolutions génératrices, et d'en avoir classé une espèce.

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