‹ Cours de droit naturel;Chapitre 4 sur 13 · TOME n · texte numérisé non relu

TOME n

50 DIX-HOTIÊME LEÇON.

le véritable motif moral, il décrit tous les caractères du motif moraL et en reyêt libéralement l'instinct sympathique ; il prouve l)içp que si cet instinct avait ces cars^çtère^ U serait le inotif moral , mais il oublie de déipontper qu'il les a.

Personne mieux que Smith n'a jamais décrit la suprématie du motif moral sur tous les appétits, inv tous les instincts , sur toutes les facultés ^ç notre nature; les pages où il l'établit sont non-seulenient belles, mais parfaitement vraies. Quelque idée que nous nous fassions , dit-il , de la faculté morale, toujours est- il que c'est à elle qu'appartient la direction do notre conduite , et, par conséquept, la surintendance de toutes nos autres faeqltés, passions et appétits. Il est faux que la faculté morale soit uqe faculté comme les autres , et n'ait pas plus de droit de leur imposer des lois qu'elles à lui en donner. AMCuue autre faculté ne juge de la faculté voisine; l'amour ne juge pas du ressentiment, ni le ressentiment de l'amour j ces deux facultés peuvent être en opposition , mais l'une n'approuve ni ne désapprouve pas l'autre ; au contraire:^ c'est la fonction spéciale de la faculté morale déjuger, d'approuver, de censurer toutes les autres; c'est une espèce de sens dont tous les autres principes de notre nature sont l'objet propre. Chaque sens est souverain juge quant à son objet ; il n'y a pas appel en matière de couleur de l'œil à l'oreille , ni de l'oreille à l'œil en matière de sons ; tout cç qui plaît à l'œil est beau , au goût , doux, à Toreille, harmonieux; ce qu'il appartient

à la faculté morale d'apprécier, c'est jusqu'à quel point Toreille doit être charmée , l'œil amusé, le goût gratifié ; jusqu'à quel point, en un mot, il convient, il est méritoire, il est bon que chacune de nos facultés soit développée ou contenue. Les mois bien, mal^jmte^ injuste, méritoire eidéméritoire, convenable et inconvenant, expriment ce qui platt et déplait à cette faculté; elle est donc le pouvoir gouvernant en nous. Ses lois sont de véritables lois dans la véritable acception du terme , car elles rè* glent ce que doit faire un agent libre , et elles ont leur sanction qui punit ou récompense \ au lieu que ce mot lois ne s'applique pas avec la même justesse aux lois de la vision , de l'audition , de la locomotion et de toutes nos autres facultés, puisqu'il ne signifie , dans ce sens , que la manière fatale dont opèrent ces diverses facultés.

Assurément tout cela est parfaitement vrai. Mais en premier lieu Stnith n'a pas vu que cette subor* dination de toutes nos facultés n'était pas opérée seulement par le motif moral , mais pouvait l'être également par tout autre motif ou mobile de notre nature. Si nous nous proposons la sympathie des autres pour but suprême de notre conduite, nous allons contrôler au nom de ce but et lui subordonner l'action de tout ce qu'il y a en nous d'appétits, d'instincts, de facultés. Autant en ferg^s-nous, si nous posons pour but à notre conduite l'intérêt bien entendu , la gloire littéraire , ou toute autre fin quelconque. Ce caractère desservir de règle suprême à toutes les facultés de noire nature n'est

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donc pas spécial au motif moral; il peut appartenir à lout motif d'action, et il lui appartient le jour où ce motif devient le motif dominant de la conduite. Ce qu'a de spécial le motif moral , et c'est la seconde chose que Smith n'a pas vue, c'est d'être entre tous les motifs d'actions possibles le seul qui soit obligatoire, et cela parce que les autres peuvent bien poser des buts à la conduite , mais que lui seul pose celui qu'elle doit avoir, celui qui est la véritable fin de la vie humaine , et qui seul nous apparaît comme légitime et sacré en soi. Yoilà ce qui distingue le motif moral de tous les autres. Smith peut très-bien démontrer que lorsqu'on prend pour règle de sa conduite les inspirations de l'instinct sympathique, on obéit à un principe au nom duquel l'intelligence contrôle l'action de toutes les facultés de notre nature; ipais on prouverait la même chose de tout autre principe de conduite^ et il n'en résulterait pas davantage l'identité de ce principe avec le véritable principe moral. Ce que Smith ne prouve pas et ce qu'il faudrait pourtant prouver pour établir cette identité, c'est que l'instinct est obligatoire, c'est que le but vers lequel il nous pousse est en soi légitime et sacré; s'il l'avait fait, l'autorité de l'instinct sympathique ne l'aurait guère embarrassé; mais de telles choses ne peuvent être prouvées que du motif moral, et cela par une bonne raison, c'est qu'elles ne sont vraies que de lui. . Un autre signe auquel Smith croit reconnaître dans l'instinct sympathique le motif moral , c'est

qu'il nous rend impartial. Nous apprendrions , dîtil, que l'empire de la Chine a été englouti, que cela nous toucherait bien moins que la perte d'un doigt; qu'est-ce qui remédie à cette partialité de nos jugements? la sympathie ; et, en effet , en nous mettant à la place du spectateur impartial, chacun de ces événements reprend sa véritable valeur relative, et nous les apprécions , non plus d'après la règle de notre égoïsme, mais d'après celle de la justice. Il me serait aisé de démontrer que la sympathie réduite à elle-même est impuissante à opérer ce redressement de nos jugements égoïstes. Mais j'admets qu'elle le puisse, le raisonnement de Smith en est-il moins un paralogisme? L'intérêt bien entendu produit aussi une partie des effets du motif moral; s'en suit-il qu'il soit le motif moral? Vous n'avez pas à démontrer que l'instinct sympathique agit dans le sens du motif moral, vous avez à démontrer qu'il est le motif moral. Or, à quoi se reconnaît le motif moral ? à son autorité; entre tous les motifs ou mobiles qui agissent sur notre volonté , celui-là est le motif moral qui nous apparaît comme devant gouverner notre conduite. C'est quand on l'a reconnu à ce signe, qu'on peut constater quelles sont ses tendances, et c'est parce que ces tendances sont les siennes, qu'elles sont légitimes à nos yeux. Mais poser en principe que certaines tendances sont légitimes , et, de ce qu'un certain mobile a ces tendances , en conclure qu'il est le motif moral, c'est un pur paralogisme. Vous le voyez. Messieurs, c'est en vain qu'on

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cherche les titres de Tinstinct sympathique à gouverner notre conduite, on ne les trouve pas; et ce qui est impossible pour Tinstînct sympathique, l*est de la même manière pour tout autre instinct. Eti réftitant le système de Smith , je réfute donc tous les systèmes de morale qui sont allés cher*< cher dans Tinstinct le principe régulateur de nos déterminations; là est Texcuse de cette longue discussion.

Si le mobile de h sympathie est dans autorité, il est évident qu'il ne peut rendre compte des notions morales, car il n'en est pas une qui n'îm** plique un motif obligatoire. Le système de Smith peut bien donner un sens aux mots qui , dans la langue, représentent ces notions, mais il est im*possible qu'il n'en change pas l'acception, Volis avez déjà pu le remarquer pour les deux idées d^ mérite et de démérite ; vous alle:K le voir poUr celles de droit et de devoir. *

Smith donne deux sens au tnot devoir^ ce qui témoigne déjà qu'il est embarrassé de l'expliquer. Nous agissons par devoir dit-il, quand nous obéissons aux règles de conduite qui émàîient de la sympathie, et par sentiment quand nous cédons directement à l'instinct sympathique. Mais que sont les règles dans la doctrine de Smith? la généralisation des décisions particulières de l'instinct sympathique; les règles empruntent donc leur autorité à celle de ces décisions, et le mobile qui nous engage à respecter les unes, est celui qui nous fait céder aux autres. Donc , s'il y avait de-

voir d'obéir aux règles, c'est qu'il y aurait devoir d^obéir à l'iiistinct, et, dalis cette SU{)poâîtiôh , la distihétion de Smith serait sàtis fondémefat. Mail il n'y a pas devoir d'obéir à l'instinct, car ni les décisions de cet instinct, ni le besoin de la sympathie qui nous pousse à y céder, né sont obligatoires; donc îl n'y a pas devoir non plus d*obéîr aux règles ; donc le dévoir, tel que Smith l'entend, n'est pas le devoir tel que nous l'entendôDS ; car le nôtre oblige et le àien n'oblige pas. Ainsi, en donnant au mot cette ex{)licâtion , Smith sUppf^ime réellement la notion que ce inot représente dans l'esprit humain.

L'art de Smith est de rattacher ses erreurs à quelque chose de vrai , et c'est par là qu'il les rend spécieuses. Ainsi, dahà le cas présent, il appuie sa définition du devoir sur là distinction vraie que tout le monde fait entre agir (mr setitiment et agir par devoir. Une telle distinctioh est dahs une harmonie parfaite avec la vraie nature de Thomtoe qui agit tantôt p^t désir et tantôt par îhstînct. Mais qUand on a mis lé devoir dans l'instinct, elle devient absurde ; Car alors il n'y a plus dualité de motifs, et qu'on obéisse à Finstinct ou aux règles qui en étnanettt, le mobîlë reste le même, et Isi détermination ne change pas de natUre.

Sttiith, Messieurs, infidèle à lui-même, dotine un autre Sens au mot dei)oir. Il n'y a qu'une vertu, dit il , dont l'omission fasse aux aUti*<ïS uri mal positif : d'est la justice; aufesi est-ce la Seule à l'observation de laquelle les autres aient le droit de

nous contraindre par la force; c'est donc aussi la seule dont l'observation soit un devoir dans la véritable acception du mot : tel est le vrai sens des mois droit et devoir . Sans aucun doute, Messieurs, c'est un devoir de respecter la justice, et les autres ont le droit d'exiger que nous la respections, et même celui de nous y contraindre. Mais sur quoi se fondent ce devoir et ce droit dans la doctrine delà sympathie? Suivez le raisonnement de Smilh. D'où vient que la justice est un devoir? C'est que les autres ont le droit de nous contraindre par la force à la respecter. D'où vient qu'ils ont ce droit? C'est que l'injustice leur fait un mal positif. Je n'ai donc qu'un devoir^ celui de ne pas faire de mal aux autres ; je n'ai donc qu'un droit, celui d'empêcher que les autres ne m'en fassent; je viole donc mon devoir toutes les fois que je fais du mal aux autres; on viole donc mon droit toutes les fois qu'on m'en fait; j'ai donc rempli tous mes devoirs y quand j'ai évité de faire du mal aux autres; on a donc respecté tous mes droits , quand on a évité de m'en faire. Je le demande. Messieurs, qui voudrait accepter ces propositions, qui voudrait soutenir qu'elles coïncident avec les véritables idées du devoir et du droit? Mais je les accepte et je demande à Smith, d'où vient, dans son système, cette obligation de ne pas faire du mal aux autres, et pourquoi celle-là seule? L'émotion du spectateur impartial m'avertit qu'il sympathise avec la justice, mais elle m'avertit aussi qu'il sympathise avec les autres vertus; le besoin de la sympathie

d'autrui me pousse à pratiquer cette vertu , mais il me pousse également à pratiquer les autres. Je veux que l'antipathie que cause l'injustice étant plus forte, la justice trouve dans le besoin de sympathie un appui plus énergique^ mais ce n'est là qu'une diflférence de degré. Or, si l'instinct oblige à un degré , il oblige à tous ; et s'il n'oblige pas à un certain degré, il ne peut obligera aucun. Ainsi, ni la règle d'appréciation , ni le mobile du système, ne fournissent rien qui puisse expliquer cette différence entre la justice et les autres vertus; il faut donc renoncer à l'expliquer par le système, et consentir, malgré l'inconséquence , à l'expliquer par autre chose. Par quoi Smith semble-t-il l'expliquer? Par deux circonstances , la première que l'injustice fait du mal, la seconde qu'on a le droit de la repousser par la force. Mais, abstraction faite du système , il n'est pas vrai que le caractère spécifique de l'injustice soit de faire du mal aux autres , et il l'est bien moins encore que ce caractère soit le droit qu'on a de la repousser par la force. Car d'une part, la justice nous autorise souvent et nous prescrit même quelquefois de faire du mal aux autres ; et d'autre part, loin que l'injustice se reconnaisse au droit qu'on a de la repousser par la force, c'est, au contraire , à l'injustice d'un acte ^u'on i^econnaît le droit qu'on a de le repousser par la force ; sans compter que définir l'injustice par le droit, c'est supposer que la justice est un devoir, ce qu'il s'agit précisément d'établir. Non-seulement donc le système de la sym-

pathie est impuissant à établir que la justice est un devoir, mais tous les efibrts dé Smith po\ït déterminer en quoi consiste le devoir n'aboUtis6ëtit qu'à en défigurek* la notion : tant Tesprit lé pla& juste est perverti par un faux système , et se trouve dans l'Impossibilité, même au prix dès plus palpables ifieottâéquéncèâ , de renti^er dàus le vrai , une fois que son système lui en à fait perdï*é la route.

Il me serait facile , Meâsieur^ , de prouver de toutes les autireâ notions môrâléë, ce que je viens de démontrer de celle du devoir ; mais ce serait tomber dans des répétitions inutiles, et je me Mtë d'en venir à là troisième question que j'ai lé droit de poser au système de là sympathie , et de lui demander quelle fin il assigne à là conduite de l'homme en cette vie.

Selon Smith, la fin suprême et dernière de l'individu humain en cette vie est de contribuer dé toutes ses forces à réaliser entre tous les hommes une harmonie parfaite de sentiments. Tel est le résultat définitif que toute conduite vertueuse tend à produire; tel est le but, en vue duquel nous devons sans cesse délibérer, nous déterminer et agir.

Sans àUcun doute, Messieurs, une harmonie complète de sentiments et un concours parfait de volontés entre tous les membres de l'espèce humaine est au nombre des efiets qu' une pratique universelle et exacte de la loi morale produirait : il n'est pas une action vertueuse qui n'ait cette tendance, il n^est pas une action immorale qui

n'ait la tendance opposée. Je reconnais encore que parmi les instincts de notre nature, ceux qu'on appelle sympathiques tendent plus directement, du moins en apparence (car j'y mets cette réserve, sur laquelle je m'expliquerai plus tard), à produire ce résultat, que ceu& qu*ôn appelle personnels. Màià ces concô&sions faites , il reste à savoir si cette harmonie universelle dés sentiments et des volontés est la lin véritable et légitime de Tindividu, celle qu'il doit poser pour but à sa conduite, et vers laquelle toutes les pensées, toutes les actes de SA vie terrestre doivent incessamment graviter; car c'est ce point que tout système de morale est tenu d'établir. Yoilà un résultat, dit Smith, que la sympathie tend à produire. Que m'importe ! Tout système de morale doit poser la fin légitime de la conduite humaine ; tout système de morale doit donc , non-seulement assigner une fin à là vie , mais encore démontrer que cette fin en est la fin légitime. Or, le système de Smith néglige ce dernier point. Des deux choses qu'il pouvait faire, ou de démontrer la légitimité de l'harmonie universelle comme résultat , et d'en conclure celle de la sympathie Comme mobile , ou de prouver la légitimité de la sympathie comme mobile, et d'en conclure celle de l'hârmoilie universelle comme résultat, deux raisontiements qui, sans être rigoureux, auraient donné , du moins , quelque apparence de fondement à sôti Système, Smith ne fait ni l'un ni l'autre ; nous avons vu qu'il n'a pas établi l'autorité de la sympathie comme mobile; nous allons

voir qu'il établit fort mal la légitimité de l'harmonie universelle comme fin dernière de la vie. Que dit-il, en effet, pour démontrer que cette harmonie est la véritable fin de l'homme en ce monde? Il prouve d'abord que cette harmonie est belle. En effet, dit-il, le spectacle d'une réunion d'hommes animés des mêmes sentiments a le caractère de la beauté. L'effet en est le même que celui d'un mécanisme compliqué, dont tous les rouages, malgré leur nombre et leur diversité, concourent à produire un seul et grand résultat. Or, quel mécanisme plus compliqué que celui de l'humanité entière, et quoi de plus éminemment beau que l'harmonie et le concours parfait de tant de sentiments et de tant de volontés diverses ! Je suis loin de nier la magnificence esthétique d'un tel résultat, mais je fais remarquer à Smith que toute cette magnificence ne prouve rien. Car, soit un homme dont la conduite aurait pour but son intérêt personnel et dont toutes les actions pendant une longue vie et dans les occurrences les plus diverses, seraient admirablement combinées pour ce but , les conditions de la beauté seraient également remplies; s'en suivrait-il que cette conduite fût bonne? Non, et pourquoi? C'est qu'il y a loin de la beauté à la moralité. Sans doute ^ tout ce qui est moral est en même temps beau; sans doute encore, dans le sein de Dieu, si nous pouvons nous en fier à notre faible raison , ces deu\ attributs coïncident, et là le bien et le beau ne sont que deux faces différentes d'une même chose;

mais ici-bas, sur notre terre, la beauté n'est pas la bonté : une foule de choses belles n'ont à nos yeux aucun caractère moral. Ce n'est donc pas assez pour établir la moralité d'une conduite d'en avoir démontré la beauté, bien qu'il pût suffire d'en prouver la moralité pour en démontrer la beauté.

Smith prouve, en second lieu , que l'accord universel des volontés humaines serait une chose utile; il montre que tous les hommes seraient parfaitement heureux si cette harmonie existait. Je ne veux pas le nier, bien qu'elle ne me paraisse qu'un élément du bonheur et non le bonheur tout entier; mais qu'importe! l'utilité est-elle donc la moralité? mais alors Tégoïsme serait la vertu , et tous les efforts de Smith pour prouver le désintéressement de la sympathie n'auraient été qu'un contre-sens. Je l'ai dit et je le crois [fermement, tout ce qui est bon est par cela même utile et il n'y a rien de plus utile que ce qui est bon. Mais il ne s'ensuit pas que la notion de l'utilité soit celle du bien , et qu'on ait acquis la seconde quai^ on a conçu la première. Entre rulilitéd'une fin et sa légitimité morale il y a un abîme, et quand Smith aurait mille fois prouvé l'une, il n'aurait rien fait encore pour la démonstration de l'autre.

Ainsi, Messieurs, Smith prouve à merveille que l'harmonie universelle des sentiments est la fin dernière de la sympathie ; il établit, on ne peut mieux, et la beauté et l'utilité de cette fin ; mais que cette fin soit la véritable fin de l'homme, voilà ce qu'il ne démontre pas-, et pourquoi? c'est qu'il ne le

peut pas. Son système peut bien assigner une règle, un mobile et une fin à la conduite humaine, mais cette régie, ce mobile et cette fin émanant d'un instinct , et Tinstinct n'ayant aucun caractère moral , aucune obligation ne s'attache à la règle, aucune autorité au mobile, aucuoç légitimité à la fin. C'est uae règle qu'on peut suivre ou ne pas suivre, c^est un mobile auquel on peut obéir ou ne pas obéir, c'est une fin qu'on peut poursuivre ou ne pas poursuivre à volonté -^ en un mot, c'est une morale qui n'en est pas une, car elle n'oblige pas- Si l'esprit élevé de Smith s'y est laissé prendre, il faut l'attribuer uniquement à la coïncidence générale qui existe entre les impulsions de la sympathie et les prescriptions de la loi morale. Mais cette coïncidence est bien plus grande encore entre les prescriptions delà loi morale et lesconseilsdel'intéF rêt bien entendu ; car l'intérêt bien entendu résume tout l'instinct^ tandis que la sympathie n'en représente qu'une partie. Je l'aidit et jene mêlasse pas de le répéter , les tendatiçes primitives de notre nature, l'intérêt bien entendu , et la loi morale poussent également l'homme à sa fin; mais ils la lui font plus ou moins comprendre , et l'y poussent à des titres différents ; et c'est dans la manière dont nous allons à notre fin et dans le point de vue duquel nous la voyons qu'est la maralUé. De la les coïncidences et les différences qui se rencontrent entre tous les systèmes de morale quels qu'ils soient. Dieu ne nous a pas placés en ce monde sousl'unique loidudevoir ; il n'a pas exclusivement

confié à ce motif austère raccomplissement de notre fin qui importait à celle de l'espèce et à celle delà création ; notre nature eût été trop faible pour aller au but par ce seul et pur motif. Il l'a pourvue avec une merveilleuse prévoyance d'une foule de mobiles secondaires très-puissants et très-doux qui agissent dans le même sens , et qui sont autant d'auxiliaires de la loi morale. La concordance de ces mobiles avec la loi morale a trompé tous les philosophes; ils n'ont pas vu que tous ces mobiles étaient dépourvus du caractère obligatoire , et que, par conséquent, aucun d'eux ne pouvait être la loi morale qu'ils cherchaient. L'impuissance de leurs efforts pour expliquer les notions morales avec une loi qui ne l'était pas, aurait dû les éclairer. Mais une fois engagé dans une fausse route, l'esprit humain ne recule pas. Il va jusqu'au bout, conciliant ses erreurs avec le sens commun à force de sophismes dont il n'a pas conscience. Tel est le spectacle instructif que l'excellent esprit de Smith nous a donné, et c'est une des raisons qui m'ont engagé à ne pas vous en épargner les détails.

Quand la raison humaine, après avoir résumé dans le but général du bien personnel les buts particuliers auxquels nous poussent primitivement nos instincts , s'élève à l'idée que le bien personnel est la fin de notre nature, et que la fin de notre nature n'est elle-même qu'un élément de Tordre universel, auquel tout être raisonnable et libre est appelé à concourir, alors , mais seulement alors , une fin qu'elle doit poursuivre, une loi qu'elle doit

observer, un motif auquel elle doit obéir, lui sont révélés. Là est la source de toutes ces notions morales , dont ni l'intérêt ni Finstinct ne peuvent rendre compte parce que ni Tintérêt ni Tinstinct ne les engendrent. Rapportées à leur véritable principe, ces notions s'expliquent sans sophisme et sans effort, et dans leur sens naturel et commun; rapportées à l'égoïsme ou à Tinstinct, elles demeurent inexplicables , et toutes les ressources de Tesprit le plus ingénieux ne peuvent aboutir à en rendre compte qu'en les défigurant.

bu biënb mlqtull, Messieurs ,

La doctrine de Smith étant sans comparaison la plus remarquable de celles qui vont chercher dans l'instinct l'explication et le principe des notions morales , je l'ai prise pour type commun de toutes ces doctrines ; et en l'exposant et la réfutant en détail» j'ai par là même exposé et réfuté dans ce qu'ils ont de fondamental tous les systèmes instinctifs : vous possédez maintenant le secret et vous connaissez le' vice commun de toutes ces doctrines. Mais, Messieurs, il y a entre les systèmes instinctifs des nuances, comme je vous ai montré qu'il y en avait entre les systèmes égoïstes, et ces nuances valent aussi la peine de vous être signalées. Le sentiment ou Vinstinct^ telle est, selon tous ces systèmes, la source d'où émanent et les distinctions et les déterminations morales; mais tandis que les uns se bornent à adopter comme le principe des premières et le mobile des secondes , une des tendances primitives de notre nature, telles que la bienveillance ou la sympathie^ les autres introduisent dans notre sensibilité, pour

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