‹ Cours de droit naturel;Chapitre 7 sur 13 · I. 'Vi · texte numérisé non relu

I. 'Vi

IM VIlfQT4»UXItllB UÇQK.

la preuve qu'ils omettent : ils n'ont pas reçu cette preuve , ils ne peuvent la rendre; mais utae seconde raison y c'est la manière mème4lQnt tonte loi, tout précepte moral doit être rédigé pour obtenir son effet, c'est-à-dire ) pour être immédiatement et clairement compris; Si les lois et les préceptes pro* cédaient par démonstration ; s'ils disaient : le bien absolu est telle chose ; teUe action dans telle cir* constance est conforme on oontraireà ce bienj done vous devez la feire 6u l'éviter ; évidemment la loi serait longue et le précepte embarrassé, il est bien plus simple et bien plus clair de dire : tu feras cela; tu ne foras pas cela) ou bien : ceci est bon, ceci est mauvais, sans dire pourquoi, et en s'en rapportant pour sanctionner la loi , et à l'autorité du sens commun qui l'appuie, et à la vue d[>scure du bien absolu qui est dans toute nature humaine , et qui confirme secrètement tout ce qu'on peut dire de vrai , comme secrètement elle infirme tout ce qu'on peut dire de faux en morale. Ainsi , Messieurs, la formule naturelle, et, en quelque sorte, nécessaire de tout {H*écepte comme de toute loi , place immédiatement le bien et le mal dans l'aetion, et semble proclamer que le bien et le mal n'en sont que des qualités , et que c'est là que nous en saisissons et que nous en recueillons l'idée : autre cause d'illusion , qui devait concourir à feire adopter cette opinion par les philosophes. D'autres plus puissantes encore se rencontrent dans la manière même dont s'accomplissent naturellement en nous la conception du bien en

STST&ME RATIONNEL.— CRITIQUE IMB PRIGE. IM

soi et rappréciation des actions qui en dériventg Et d'abord 9 Messieurs, bien qu'il n'y ait rien de si différent que le bien en soi et le bien moral, puisque l'un est un but entièrement distinct et indépendant de tout acte , tandis que l'autre est la qualité de l'acte d'être conformée ce but; il faut dire pourtant que dans beaucoup de cas l'appréciation de cette qualité dans l'acte est extrêmement &cile, en sof*te que la conception et le jugement soqt très-voisins, et pour ainsi dire enveloppés dans un seul et même acte de l'esprit. Aussi bien. Messieurs, la Providence ne pouvait-elle environner de difficultés l'appréciation morale d'un certain nombre d'actions, qui sont en quelque maniène la substance de la conduite, tant elles se représentent souvent , et quoique toutes les précautions aient été prises dans la constitution de notre nature pour que nos instincts et notre intérêt nous les fissent envisager comme elles doivent l'être, encore la garantie de l'appréciation morale ne pouvait-elle être négligée quand il s'agissait d'un résultat si important. Aussi trou vous - nous leur caractère moral consacré , à très-peu de différence prés , chez tous les peuples , et ne saurait-on indiquer une époque où il fut complètement incertain. Ce fait a trompé de deux manières les philosophes. En premier lieu, comme ces actes se présentent d'abord à l'esprit quand on s'occupe de morale, ils ont été choisis de préférence pour exemples, et comme on en trouve l'appréciation immémoriale et la même chez tous les peuples, on a argué de là

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eii faveur de l'immédiateté de cette appréciation. En second lieu , en étudiant l'appréciation morale elle-même, dans celle de ces actes où elle est trèsprompte et très-facile, on ne l'a vue que dans les cas les plus favorables à l'opinion qu'elle est immédiate, et il a été plus facile d'y trouver une confirmation de cette opinion.

En second lieu , Messieurs , c'est toujours à propos des actions que nous nous élevons à l'idée du bien en soi, comme c'est toujours à propos des phénomènes qui se succèdent ou qui arrivent que nous nous élevons à la conception de la durée et des causes. C'est là une loi générale de la raison intuitive que je vous ai souvent signalée. Quoique capable de concevoir immédiatement certaines idées , il faut toujours qu'une circonstance vienne la déterminer à le faire, autrement elle ne le ferait jamais ; et cette circonstance est toujours un fait qui, pour être compris ou apprécié, exige la notion à priori que la raison conçoit à son occasion. En voyant des faits qui se succèdent, ou en palpant les parties d'un corps, nous ne comprendrions pas que les uns se succèdent sans la notion de la durée, ni que les autres sontjuxta-posées sans celle de l'espace; c'est pourquoi notre raison intervient, et produisant les idées de ces deux choses, rend possibles celles de succession et d'étendue. Il en est de même de la notion du bien par rapport à la moralité des actions; sans cette notion, le caractère moral des action» ne pourrait être conçu; aussi est-ce à propos de* actions que nous sentons

SYSTEME RÂTIONN£L.->> CRITIQUE DE PRIGE« âOt

le besoin de juger, que la raison s'élève à l'idée du bien au moyen de laquelle ces jugements deviennent possibles. Or, il arrive nécessairement dans ce cas ce qui arrive dans tous les cas analogues; nous sommes plus frappés de la manière même de l'appréciation que de sa forme , ou, en d'autres termes , du jugement particulier porté, que de l'idée subitement introduite dans noire esprit qui nous a rendus capables de le porter, et le plus souvent nous ne remarquons pas même cette idée. Ainsi, quand à la vue de faits qui se succèdent, nous jugeons, à l'aide de la notion de durée qui survient , qu'ils se succèdent; ce qui nous frappe, c'est ce jugement qu'ils se succèdent; ce qui ne nous frappe pas , c'est l'idéede durée et le rôle qu'elle a jouédans le jugement. Et voilà pourquoi beaucoup de philosophes ont prétendu que l'idée de durée sortait du fait de succession, qu'elle en était abstraite, ne remarquant pas quel paralogisme il y a à faire sortir une idée d'un fait dont la notion même la présuppose. Autant en a-t-on dit et pour les mêmes raisons , de la notion d'espace, qu'on a fait dériver par abstraction de celle de corps étendu, comme si on pouvait sans ridée de durée concevoir qu'un corps est étendu. Ce paralogisme. Messieurs, il était naturel qu'on y tombât à l'égard de la notion du bien. Comme nous la concevons à propos des actions et pour juger les actions, on a dû remarquer surtout le fait de l'action jugée, et n'accorder qu'une faible attention au phénomène psychologique du jugement lui-même etde la notion qui en est la prémisse. De là.

9Mk VDfOT-DBDXIfaaE USQm»

l'opinion que Tidée du bien est celle d'une qua« lité des actions et qu'elle est tirée par abstraction des appréciations successives des actions, opinion qui est soeur de celles que je viens de vous signaler sur Forigine des idées de durée et d'espace.

Et ne croyez pas. Messieurs, que parce que l'appréciation de Taetion par l'idée ne peut résulter que du rapport conçu entre le but qui est le bien et la tendance de l'action , il s'ensuive que l'analogie que je viens d'indiquer est inexacte , et que cette inattention à l'idée du bien , principe du jugement; et à la comparaison qui le produit, est impossible. Sans doute , touteis lés fois qu'un esprit précis veut se rendre un compte bien net du caractère d'une action et trouver la raison claire du jugenlent qu'il en porte , ni l'idée d'où il part , ui la comparaison qu'il &it dé l'action avec cette idée, ne peuvent échapper à sa conscience ; mais ce n'est pas ainsi que les choses se passent, même chez les esprits sensés et qui cherchent à assurer leurs jugements moraux et à ne pas s'en rapporter aux maximes de l'éducation et du sens commun. Et cela tient à un autre caractère de la notion intuitive et des jugements qui en dérivent que j'ai déjà eu plusieurs fois l'occasion d'invoquer, et même encore, si je ne me trompe, dans les deux dernières leçons. C'est le propre de ces notions que nous trouvons déjà dans notre esprit quand nous commençons à réfléchir et de l'apparition desquelles nous ne savons jamais la date, de rester confuses dans notre intelligence, et quoique confuses

SYSTÈME RATIONNEL. — GRmQUB DE PRICE. MS

de n'en engendrer pas moins des jugements trè&« assurés quoique conftis comme elles* Je ne reviendrai pas. Messieurs, sur les causes de ce fait qui semble impliquer contradiction ; je les ai développées il n'y a pas longtemps; mais il est incontestable. Il est certain, par exemple, que quoique nous n'ayons en général de la chose représentée par le mot bien qu'une idée confuse, quoique nous fussions pour la plupart 9 si on nous en demandait la vraie nature , très-embarrassés de la donner, nous pouvons cependant , dans la plupart des cas , dire avec assurance, et non pas au nom des maximes du sens commun et des opinions consacrées, mais avec sentiment de la vérité , si une action est oui ou non conforme au bien, si elle est oui ou non moralement bonne. Il n'est personne qui n'ait plusieurs fois éprouvé ce phénomène, dans une de ces délibérations intimes sur la conduite à tenir dans un oas sérieux, qui reviennent de loin en loin dans la vie. Tout le monde a senti dans ces délibérations , par le soin même qu'il prenait d'écarter ses afTections, son intérêt, ses préjugés, que ce n'était point sous le jour de ces mobiles qu'il essayait d'apprécier l'action ; tout le monde a senti qu'il existait dans l'ombre de son intelligence une certaine idée, et dans la nature des choses un certain but élevé, impersonnel, type de tout ce qui est bien en soi, par rapport auxquels il cherchait ce qu'était l'action à faire ou à ne pas faire ; tout le monde a senti que , bien que ce but ne se dévoilât pas d'une manière nette, il arrivait un moment où la confor-

iM V11IGT4MBÙXIËMB LBÇOH.

mité ou la non-conformité de Faction avec ce but loi aiq[iarai86ait avec une certitude irrécu9abl6 , abflolue, d'où suivait aans hésitation une résolution nette et ferme. Eh bien! ce phénomène qui se produit péniblement dans les cas complexes et difficiles, se produit fitcilement et vite dans les cas simples; et si la raison au nom de laquelle nous jugeons est encore obscure dans les premiers, à peine èstpelle remarquée danis les seconds. En sorte que, bien que l'appréciation morale des actions émane d'une prémisse et soit le fruit d'une comparaison, il n'en est pas moins vrai que cette prémisse et cette comparaison peuvent rester obscures, quoique le jugem^it soit fermé ; en sorte qu'il n'y a aucune contradiction à soutenir qu'il en est des jugements moraux comme de tous ceux qui impliquent une conception de la raison intuitive, et que, dans ces jugements, ce qui est clair et ce qui frappe, c'est le résultat particulier, ce qui est caché et ce qu'on remarque peu , c'est la notion universelle qui engendre ce résultat. Nous avons déjà signalé ce fait comme une des causes qui avaient conduit à l'opinion que la bonté des actions était saisie par un sens; par les mêmes raisons, il devait conduire une partie des philosophes rationnels à s'arrêter à l'opinion de Priée.

Et au ùdty Messieurs, qu'il me soit permis de vous le faire remarquer en passant, sauf l'objectivité du bien qui est sauvée par l'une et détruite par l'autre, il serait difficile d'apercevoir une véritable différence entre ces deux doctrines : elles

SYSTÈME RATIONNEL. — CRITIQUE DE PRICE. âO$

sont, sur le reste, parfaitement identiques. L'une et l'autre font du bien une qualité des actions ; Tune et l'autre considèrent cette qualité comme simple et indéfinissable; l'une et l'autre en tiennent la perception ou la révélation pour immédiate; toutes deux, par conséquent, confondent le bien en soi et le bien moral; toutes deux font précéder l'idée des diverses actions bonnes, et suivre celle du bien ; toutes deux obtiennent cette dernière par abstraction et généralisation ; toutes deux suppriment le raisonnement en morale. Ne nous étonnons donc point que Stewart déclare son opinion si voisine de celle de Hutcheson, et tienne si peu de compte et des différences qui les séparent, et de la question de l'origine de l'idée du bien. Cela est tout simple; et, sans le danger que faisait courir à l'immutabilité des distinctions morales le système récent de Hutcheson , il est à croire que Price aurait prévenu Stewart dans cette excessive indulgence pour le système instinctif.

Je ne vous indiquerai plus, Messieurs, qu'un seul fait, parmi les causes qui ont engendré l'opinion de Price, et ce sont les remarques que je viens de faire qui , en me reportant au rôle de llnstinct dans la vie morale , me le rappellent.

Effectivement, Messieurs, il ne faut jamais perdre de vue, quand on veut se rendre compte des systèmes erronés des philosophes en morale, la complexité de la nature humaine et la multiplicité des mobiles qui concourent à nous pousser au bien et à nous détourner du mal ; et quelque fatigant que

soc VINGT-DEUXIÈBIE LEÇON.

puisse être pour vous ce retour aux mêmes faits , vous devez me le pardonner, puisque cette série de systèmes que je vous expose n'est autre chose qu'une galerie de portraits d'un seul original, et que, pour en juger la fidélité, c'est toujoursà cet original qu'il faut revenir. Je dirai donc encore une fois , Messieurs, que, longtemps avant que commence en nous l'appréciation morale des actions par la raison , nous sommes poussés aux bonnes et détournés des mauvaises par l'impulsion énergique de tous les instincts de notre nature , que vient bientôt seconder l'intelligence la plus simple de notre intérêt. Ainsi, la duplicité, l'injustice, nous répugnent avant d'avoir été conçues immorales : nés avec la faculté d'exprimer nos pensées , ce ne peut être l'instinct de notre nature de la déguiser ; nés avec le besoin d'indépendance et l'instinct de la propriété, nous ne pouvons admettre sans révolte qu'on nous fasse violence , qu'on nous dépouille; et quand nous voyons les autres dépouillés ou maltraités, cette sympathie , que Smith a si bien décrite, nous met à leur place , et nous souffrons de leur souffrance , et nous nous révoltons aveceux et pour eux. Ainsi, quand vient la raison morale , déjà nous adorons le bien, déjà nous détestons le mal; ce qu'il y a de plus intime en nous , notre nature , sent d'un sentiment vif et énergique dans les actions , à peu près tout ce que la raison va y découvrir. Or , Messieurs , ce fait produit deux résultats ; d'abord il abrège l'appréciation morale et l'empêche de s'élever à la clarté ; ensuite il l'enveloppe d'un sentiment puis-

SYST&UE RATIONNEU-- GRTriQUE DE PRIGE. â07

sant 9 auquel elle se mêle et s'incorpore en quelque sorte y et duquel il devient difficile de la distinguer. Et en effet , Messieurs, rapprochez ces deux circonstances: d'une part y l'obscurité naturelle de la notion du bien quand elle se révèle à la raison morale; d'autre part la primitive appréciation de l'instinct qui a déjà jugé à sa manière les actions que cette notion est destinée à caractériser ; et vous comprendrez queThomme se contente d'entrevoir le caractère moral des actions, rassuré qu'il est par le sentiment qui parle haut, et qu'il ne fasse pas de grands eflforts pour voir d'une manière plus nette ce que toute sa nature confirme et proclame. Et d'un autre côté , Messieurs , ne voyez- vous pas que , dans ce phénomène ainsi composé de sentiment et de jugement, d'instinct et déraison , il devient difficile de démêler le Tôle de celle-ci , et, à plus forte raiaon, ses prémisses et son procédé? Ne voyez-vous pas que l'élément dominant , extérieur , palpitant, c'est le sentiment, et qu'il enveloppe, et qu'il wile, et qu'il dérobe l'autre? Ne voyez-vous pas qu'en enveloppant, en précipitant, en confirmant si haut le jugement , il lui donne l'apparence et la <Wtitude d'une perception immédiate ? Ne voyez- Tous pas que le philosophe arrivant , il y a mille chances pour que le phénomène tout entier lui paraisse sensible; que s'il démêle les deux éléments , il y en a cent pour qu'il prenne l'élément rationnel pour une perception immédiate ; et que s'il démêle une^prémisse et une conséquence , il y en a cinquante pour qu'il ne démôle pas la véritable na^

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ture de cette prémisse , dont tant de circonstances détournent Tattention de l'esprit, et qui est enfouie, pour ainsi dire , au fond d*un phénomène si compliqué? Gela vous explique à la fois , Messieurs , et pourquoi le système instinctif a trouvé tant de partisans et a précédé partout le système rationnel ; et pourquoi, parmi ceux qui se sont élevés jusqu'à ce dernier , un si grand nombre se sont arrêtés à l'opinion de la perception immédiate; et pourquoi enôn , parmi ceux qui ont pénétré jusqu'au fait de la distinction du bien moral et du bien en soi , la plupart y tout en donnant de ce dernier des définitions qui touchent à la vérité , n'en ont cependant point saisi l'exacte notion.

Telles sont, Messieurs, quelques-unes des causes qui , par leur tendance commune à nous faire apparaître l'appréciation morale sous la forme d'une perception immédiate , ont concouru à en dérober les éléments et la nature à la sagacité des philosophes. Quoique d'une nature diverse et même contraire , les faits que je viens de vous signaler sont loin de s'exclure. Il y a de tout , en effet , dans les jugements que nous portons sur les actions : impulsions de l'instinct, préjugés de l'éducation , sentiment direct du bien et du mal ; tout s'y mêle dans des proportions infiniment variables; et tant qu'il y a convergence entre les différents principes , ils agissent ensemble comme un seul ; et dans la profonde conviction qu'ils produisent, tout reste confondu, et nous ne distinguons rien. C'est ^seulement dans le cas où ils viennent à diverger que leur unité

SYSTÈME HATIOiNi\EL. — GAITIQIJË DE PRICË. t209

a|q[>arente se dissolvant, nous les distinguons; chacun d'eux alors se dessine dans la lutte sous ses formes propres : Finstinct avec l'énergie aveugle de son impulsion ; le préjugé avec l'autorité axiomatique qu'il reçoit du sens commun; le jugement moral avec celle que lui prête son émanation directe de la raison , source de toute vérité et de toute lumière. Alors seulement nous apparaît en lui-même, pur et dégagé de tout mélange, ce phénomène de l'appréciation morale; et alors seulement aussi il y a chance pour que nous en démêlions la véritable nature et les véritables éléments. Que si donc, d'un côté , chaque élément du mélange , pris à part , et tous ensemble quand ils sont confondus, tendent à nous faire croire à la perception immédiate du bien dans les actions ; et si , de l'autre , alors même quQ le phénomène de l'appréciation est dégagé de tout alliage et s'accomplit à part , il y a dans les lois de l'esprit humain des raisons pour que quelquesunes de ses parties nous demeurent à demi voilées, et pour qu'il garde encore l'apparence de cette même perception immédiate, alors il devient évident que beaucoup de philosophes ont pu et ont dû se le représenter sous cette forme. Or, c'est précisément là ce que je me suis efforcé de rendre évident dans cette leçon.

J'espérais, Messieurs, y faire entrer, outre Texplication , la critique même de l'opinion de Price ; mais comme je ne veux pas tronquer les faits qui me semblent en démontrer l'inexactitude, j'en ajournerai l'expositon à la prochaine séance.

TOMI Ut 14

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YINGT-TROISIÈME LEÇON.

SYSTÈME aATXONNn. — CAZTZQirE DE VaZCE.

Messieurs ,

Pour apprécier à sa juste valeur Topinion de Priée sur la nature du bien y considérons-la en ellemême 9 sans tenir compte des paralogismes par lesquels il est parvenu, du moins en apparence, à la mettre en harmonie avec les faits. Quand nous aurons vu à quelles conséquences conduit cette opinion, nous comprendrons par quelle nécessité secrète Price a dû tomber dans ces paralogismes; nous en dévoilerons alors l'artifice , et nous en tirerons une dernière preuve, fournie par Price lui-même, que la doctrine qui les a rendus nécessaires est erronée.

En quoi consiste cette doctrine , Messieurs , et quel en est le fond ? Je vous l'ai dit : elle consiste à prétendre que l'idée de bien ne représente autre chose dans l'intelligence humaine qu'une certaine qualité des actions, qualité simple et indéfinissable , immédiatement perçue ou conçue dans chacune par la raison. Or, il y a dans cette doctrine deux propositions distinctes : l'une fondamentale et qui affirme que rien n'est bon pur soi-même

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que les aetions; l'autre secondaire et qui déclare que la bonté est une qualité simple des actes et qui y est immédiatement aperçue. Je vous ai montré dans la dernière leçon comment ces deux propositions étaient liées, et comment, la première admise, il était nécessaire et naturel d'en conclure la seconde. Il s'agit aujourd'hui de savoir si elles sont vraies. Si elles le sont, elles doivent être, et en elles-mêmes et dans leurs conséquences, en harmonie avec les faits. Mettons -les donc l'une après l'autre en présence des faits, et examinons; je commence par la seconde.

Admettons avec Price , Messieurs , que la bonté morale soit une qualité simple des actions, et qu'elle y soit immédiatement découverte ou par une intuition de la raison comme il le suppose, ou par une perception du sens moral analogue à celle des qualités premières de la matière, comme Stewart laisse le choix de le penser; et voyons un peu quelles conséquences résultent de cette supposition.

La première et la plus saillante. Messieurs, c'est que l'appréciation des actions ne peut donner lieu à aucun raisonnement ni à aucune discussion; car, je vous le demande, où le raisonnement trouverait-il sa place dans cette appréciation? Il ne saurait intervenir dans la question de savoir si une action est bonne ou mauvaise, car cette découverte est le fait d'une intuition ou d'une perception immédiate; il ne le saurait davantage dans celle de savoir à quel degré une action est bonne

et si elle l'est plus ou moins qu'une autre ; car d'une part on ne conçoit guère de degrés dans une qualité simple, et de l'autre, quand on y en concevrait comme dans les couleurs ou la dureté des corps , ils seraient immédiatement perçus comme la qualité elle-même. Or, passé ces deux questions, je n'en conçois plus dans l'appréciation morale; et comme dans l'hypothèse toutes deux sont résolues intuitivement , il s'ensuit que le raisonnement est banni de la morale par celte hypothèse. Mais si le raisonnement ne peut intervenir en morale, la discussion et la démonstration ne sauraient y trouver place. Car, je vous prie, sur quoi porterait la discussion, et comment pourrait -elle aboutir à un résultat ? Voici une action : admettons que vous la trouviez bonne , et moi mauvaise; comment l'un de nous pourrait-il convaincre l'autre qu'il a tort? Pour qu'il le pût, il faudrait que son opinion fût fondée sur des raisons, car alors il dirait ces raisons ; mais elle est fondée sur une perception immédiate. Tout ce qu'il i>eut dire, c'est donc que sa raison découvre immédiatement la bonté morale dans l'action. Mais à cette asser<« tion , l'autre répondra que la sienne y découvre immédiatement la méchanceté morale , et tout sera fini ; tout le sera , comme entre deux hommes dont l'un verrait un objet blanc, et l'autre rouge. En tout ce qui est de perception immédiate , la démonstration et la discussion sont également impossibles : d'une part, on ne démontre aux autres que ce qu'on s'est démontré à soi-même, et quand

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on n'arrive pas à une idée par le raisonnement, on manque de raison pour y faire arriver les autres 5 d'une autre part , il est absurde de discuter sur les choses qui ne peuvent se démontrer , car toute discussion aspire à une démonstration, et si elle a une issue, y aboutit.

Il y a plus, Messieurs, l'hypothèse de Price ne laisse pas môme concevoir la divergence d'opinions en morale. En effet, chaque action ayant par sa nature un caractère moral immuable, et ce caractère y étant immédiatement perceptible à la raison , il est d'abord impossible qu'une raison y aperçoive le caractère opposé, car ce caractère n'y est pas ; il ne peut donc jamais arriver qu'un homme trouve mal ce qu'un autre trouve bien, autrement les raisons humaines différeraient de nature. Il est également impossible que Tune y découvre, et que l'autre n'y découvre pas, la bonté ou la méchanceté qui y est; car ce qui est immédiatement intelligible ou perceptible, est également conçu ou perçu par tous les hommes; il ne peut donc jamais arriver non plus qu'un homme trouve indifférente une action que d'autres trouvent ou bonne ou mauvaise. L'hypothèse de Price n'exclut donc pas seulement de la morale tout raisonnement , toute démonstration, toute discussion, elle en exclut encore jusqu'à la possibilité d'une différence d'opinion entre les hommes.

Mais s'il en est ainsi , que s'ensuit-il ? Ce qui s'ensuit , Messieurs , le voici : c'est que tous les hommes sont également capables d'apprécier la

moralité des actions, et par conséquent également éclairés en morale; c'est qu'il ne peut y avoir à cet ^[ard aucune différence entre les savants et les ignorants, les hommes d'un siècle et ceux d'un autre; c'est que la morale , par conséquent , n'est pas une de ces choses qui se développent et qui avancent avec la civilisation , mais une de celles à l'égard desquelles les sauvages en savent autant que nous; c'est que la moralité d'aucune action ne peut être prouvée, ni déduite de celle d'une autre; c'est que, par conséquent , la morale ne peut être ni réduite en système, ni enseignée; c'est que, enfin, ce qu'on appelle ainsi n'est pas une science, ou que , si c'est une science , cette science ne peut être qu'un catalogue des actions trouvées bonnes et des actions trouvées mauvaises par la raison. Voilà, Messieurs, quelques-unes des conséquences qui sortent de l'hypothèse ; en effet, aucune de ces propositions ne peut être niée, s'il est vrai que le bien soit une qualité simple immédiatement perçue dans les actions ; car toutes dérivent immédiatement de cette hypothèse, ou sont dès corollaires rigoureux des propositions que nous en avons immédiatement déduites.

Et remarquez. Messieurs, qu'en imposant à l'opinion de Price et de S te wart toutes ces conséquences, je ne fais qu'imposer à l'intuition ou à la perception immédiate du bien les caractères et les lois de toutes les intuitions immédiates de la raison et de toutes les perceptions immédiates des sens. Parcourez , en effet, d'une part , toutes les percep-

lions immédiates des sens, celles de l'étendue, de l'impénétrabilité, de la solidité, des formes; et de l'autre, toutes les intuitions immédiates de la raison , celle du lieu à propos des corps, de la durée à propos des événements, de la cause à propos de ce qui commence d'exister, de la substance à propos des attributs, de la constance des lois de la nature à propos de ce qui est arrivé plusieurs fois; parcourez , dis-je , toutes ces intuitions et toutes ces perceptions, et voyez si tout ce que j'ai dit de la moralité des actions, n'est pas vrai des choses que ces perceptions et que ces intuitions nous révèlent. Raisonne-t-on sur ces choses, les prouve-t-on , en dispute-t-on? A-t-on besoin de les enseigner aux enfants, et les idées en sont-elles refusées à aucun homme? Varient-elles de l'un à l'autre, se développent-elles chez aucun ? Tous n'ont-ils pas à l'égard de ces choses les mêmes notions et les mêmes convictions dans les mêmes circonstances? Y a-t-il un sauvage dans les bois de la Nouvelle-Hollande , un berger sur la cime de nos montagnes, qui ne croie de la même manière et au même degré que le plus grand philosophe du monde, à tout ce que ces perceptions et ces intuitions nous apprennent? Peut-on découvrir le moindre progrès , citer la moindre révolution d'opinion dans les idées de l'humanité sur ces notions ? Il faut donc , de deux choses l'une, ou dire que l'intuition ou la perception du bien dans les actions échappe seule à la loi commune de toutes les intuitions immédiates de la raison, et de toutes les perceptions immédiates

des sens, ou reconnaître qu'en faisant porter à Topinion de Price toutes les conséquences que je Tiens de lui imposer, j'ai été dans le vrai ; et qu'en admettant l'hypothèse que le bien est une qualité simple, immédiatement perçue dans les actions, on ne peut se refuser légitimement à aucune de ces conséquences.

Or, Messieurs, ne suffit-il pas d'énoncer toutes ces conséquences pour voir qu'elles sont ce qu'il y a au monde de plus opposé aux faits moraux que nous présente l'humanité ? Les pères n'enseignent pas aux enfants que les corps sont étendus, solides, ronds, carrés, blancs ou rouges ; mais ils leur enseignent quelles actions sont bonnes, quelles mauvaises, et ils cherchent à leur expliquer pourquoi. On ne voit jamais des hommes se disputer sur la question de savoir si un fait a une cause, ou si un corps qui est là est dur ou mou ; mais on en voit tous les jours discuter celle de savoir si telle action que l'un a faite est bonne ou mauvaise ; et ils ne se disent pas seulement : Regarde et tu verras ; ils raisonnent , ils argumentent , ils allèguent des preuves , comme si l'existence d'une qualité simple et immédiatement perçue pouvait être établie de la sorte. On ne voit pas que les hommes d'une époque ou d'un pays en sachent plus que ceux d'un autre sur le temps, l'espace, les qualités simples des corps; mais on voit la morale, c'est-À-dire la connaissance du caractère moral des actions, plus ou moins avancée dans tel siècle et dans tel pays que dans tel autre pays ou dans tel

S18 VClàT-THÔrafOIE LEQO!f •

autre siècle. Enfin on ne voit pas dans le mètne pays et le même temps \ des individus inégalement ca|»bles de décider sttr ce qui est rond ou carré'» bleu ou it)ugë, solide ou liquide dans les clorpsV tandis que le jugement universel jproclame td homme plus câfMible debîen juger lésactîons <pe tel autre ; à telles enseignes qu'il en est <]p'on va oonsuite*, et d^autres qu^on absout sous le prétexte de leur peu de lumière à cet égard.

Mais venons-en, Messieurs, à la comparaison immédiate et détaillée dé quelques fiiits avec Vhj^ pothèsede Price, nous verrons encoremieux combien elle est nécessairenient et évidemment erronée.

Il arrive asses firéquemment que deux devoirs se trouvent en opposition. Il est telle circonstance, par exemple, où en agissant d'une certaine manière, je puis rendre un grand service à mon pays, et faire un grand tort à mes enfants. Or^ comment se résolvent ces conflits? L'expérience nous dit que c'est par le raisonnement. Mais quel raisonnement pourrait les résoudre dans l'opinion de Price; il est impossible de le deviner. Ma raison perçoit la bonté morale dans la manière d'agir favorable à ma famille ; elle la perçoit également dans la détermination utile à ma patrie ; le caractère moral , et par conséquent le devoir , se rencontre donc dans les deux actes, et le même dans les deux puisqu'il est simple et irréductible. Comment me dé^ cider ? comment juger le conflit? Pour le faire, il me faudrait un motif supérieur qui dominât également les deux actes, et ce motif je ne l'ai pas

SYSTÈBIE RATIONNEL. — CIOTIQUE DE PRICE. 219

dans l'hypothèse ; le premier acte est bon , le second est bon , et tous deux le sont également , et il n'y a pas un prétexte dans le système pour supposer à la bonté de l'un quelque supériorité sur celle de l'autre. Et quand même on admettrait des degrés dans la bonté morale comme dans la blancheur, cette différence serait immédiatement perçue , et il n'y durait pas de raisonnement. Et cependant l'expérience atteste qu'il y a raisonnement , et raisonnement qui cherche le meilleur. C'est ici , Messieurs , c'est dans de tels cas , que l'on s'aperçoit bien que la bonté morale n'est pas une qualité intrinsèque des actions , mais un rapport des actions à quelque autre chose. Car ces conjQlits se décident , car ils se décident par l'examen , et nous sentons parfaitement en quoi consiste cet examen ; il consiste à remonter au principe de toute moralité, à la fin par rapport à laquelle les actions sont bonnes, et à voir laquelle de ces actions tend davantage à la réaliser. Là est le mot de l'énigme ; il ne peut être trouvé dans la doctrine de Price.

On n'y trouve pas davantage l'explication de ce qui arrive quand au lieu de ces cas dans lesquels la conduite à tenir est depuis longtemps fixée , il se présente une situation rare et insolite qui échappe aux formules établies, ou quand une opinion morale consacrée depuis des siècles , comme Ta été , par exemple , celle de l'esclavage , se trouve tout à coup attaquée et mise en doute. Car je le demande, pourquoi, dans le premier cas, cette hésitation, cette

recherche du \rai de la part de l'individu? Et dans le second y ces raisonnements et ces discussions qui se prolongent , et qui laissent souvent pendant des siècles l'opinion de l'humanité incertaine entre ce qu'elle a cru et ce qu'elle doit croire ? Dans mon opinion, cela est tout simple : dans le premier cas, la situation étant insolite, et par conséquent la conduite la plus conforme au bien absolu non déterminée , il faut le temps de la déterminer ; dans le second, Terreur de l'humanité s'explique, car elle peut se tromper sur le véritable rapport d'une action au bien absolu; et la découverte de cette erreur par quelques-uns , et la lutte de l'opinion ancienne avec la nouvelle jusqu'à ce que, par un travail de confrontation laborieux , la vérité soit fixée, s'expliquent pareillement. Mais tout cela demeure sans raison dans l'hypothèse de Price. Qu'une situation soit ou ne soit pas insolite , il y a toujours deux partis à prendre, deux conduites entre lesquelles il faut choisir; or, ces conduites ont chacune leur caractère moral ; ce caractère est une qualité qui est en elles, et qu'il est donné à la raison d'y percevoir comme il est donné à l'œil de percevoir la blancheur dans les corps ; que l'action soit rare ou soit commune, on ne voit pas quelle influence cette circonstance peut exercer sur la facilité de la perception; l'œil est-il plus embarrassé de percevoir la blancheur dans un corps qui lui est nouveau que dans un qui lui est connu? Nullement ; le caractère moral de l'action la plus insolite dans la situation la plus insolite doit

donc être tout aussitôt perçu, dans l'hypothèse de Price, que celui de l'action la plus vulgaire; et quand bien même on consentirait à supposer quelque hésitation, du moins ne pourraitt-on admettre que le raisonnement pût aider en quoi que ce soit à y mettre fin ; car on ne raisonne pas sur les qualités simples immédiatement perçues : elles sont ou elles ne sont pas , et on les perçoit ou on ne les perçoit pas, voilà tout; le raisonnement n'a rien à y voir. Ainsi , cette grande science de la casuistique, qui a tant occupé les moralistes de tous les temps , n'a aucun sens possible dans cette hypothèse et n'aurait été qu'une illusion de l'esprit humain. Et tout ce que je viens de dire s'applique avec la même force aux révolutions de l'opinion humaine sur le caractère moral de certaines actions. D'une part , l'erreur en morale est difficile à comprendre dans l'opinion de Price , il n'y en a jamais eu sur aucune des choses analogues ; de l'autre , on ne voit pas sur quoi porterait la discussion ; elle se résoudrait nécessairement en deux affirmations opposées, les uns disant : l'action m'apparatt bonne; les autres : elle m'apparait mauvaise; mais sans que ni les premiers, ni les seconds pussent apporter la moindre preuve de leurs assertions respectives; car la doctrine ne permet pas d'en concevoir aux jugements moraux.

Vous voyez , Messieurs , jusqu'où vont les conséquences de la doctrine de Price : vous voyez qu'elles ne contredisent rien moins que le fait du développement de l'humanité et de la civilisation en morale.

Je me plais y Messieurs , à m'appuyer sur ce fait de la marche de l'humanité, parce que c'est là une expérience en grand qu'on ne peut nier, et qui a infiniment plus d'autorité que l'expérience individuelle. Or, qu'atteste cette expérience? Elle atteste le progrès de la noborale comme celui de l'astronomie. Prenez un peuple à l'état sauvage , et établissez une comparaison entre ses idées morales et les nôtres ; assurément vous trouverez qu'elles sont beaucoup moins développées; vous trouverez que sur plusieurs points sur lesquels notre conscience n'hésite pas 9 celle du sauvage hésite; vous trouverez que ses décisions sur d'autres sont en contradiction manifeste avec celles que nous portons. Comparez les nations le moins civilisées de l'Europe à celles qui le sont le plus, passez des temps anciens aux temps modernes , vous remarquerez les mêmes différences , qui attestent le même progrès. S'il y a une chose évidente au monde , c'est que le caractère moral des différentes actions va s'éclaircissant et se fixant de plus en plus ; c'est que la science morale est progressive comme toute autre : Price lui-même ne le nie pas , et Stewart le professe formellement. Or, je le répète, cela est inexplicable dans l'hypothèse de Price , aussi inexplicable que cette autre fait que les tribunaux absolvent souvent les coupables ou atténuent à leur égard les peines de la loi parce qu'ils sont peu éclairés et peu développés ; car de quelque manière qu'on entende celte hypothèse , soit qu'on dise avec Price que la découverte du bien dans les actions est une intuition delà rai-

STSTtaiE RATIOlIliELi— CRUIQOE I» PBKX. Sâ3

son f soit qu'on hésite airec Stewart entre une intui* tion de la raison et une percq[>tion du sens moral , j'ai montré que toutes les analogies lui interdisent l'explication de ces &its.

Je n'en finirais pas. Messieurs, si je \oulais confronter avec l'opinion de Priée tous les &its particuliers avec lesquels elle est incompatible. J'en avais recueilli une liste que je supprime , parce que ces échantillons sufl^nt et que j'ai encore devant moi un long chemin à parcourir. J'ai démontré que la seconde proposition de Price, que le bien est une qualité simple immédiatement perçue dans les actions , est en elle-même insoutenable. Voyons maintenant si la première , que rien n'est bon par soi-même que les actions , et dont la seconde n'est, comme je vous l'ai montré, qu'un corollaire, résistera mieux àl'examen.

Vous le voyez , Messieurs , c^te proposition porte sur la nature du bien comme celle que je viens de réfuter sur la manière dont il est perçu. Elle supprime, comme je vous Tai dit, la distinction du bien en soi et du bien moral , et établit que ce que l'idée du bien représente c'est une certaine qualité des actions , et pas autre chose. Cette doctrine sur la nature du bien est-elle soutenable? est-il vrai qu'il n'y ait de bien pour nous que dans les actions ? Examinons.

Et d'abord, Messieurs, si cela était vrai, il s'ensuivrait que la fin des bonnes actions n'est point distincte des bonnes actions elles-mêmes. En effet, pourquoi dois-je faire un acte? Parce qu'il est

M* VIMGT-TROISltàfE LEQOlf.

bon. Ihiis pourquoi est*fl bon selon Price? Uniquanent parce que la qualité du bien se reneob* tre en lui: La fin de ràctë bon , c'est donc cet açlè lui-même. J*agis de telle manière pour agir de cette manière ; je n'agis pas de telle autre manière pouf* ne pas agir de cette autre manière. Tout an plus 9 de ce que l'acte est bon, je puis induire que son résultat nécessaire doit Fètre ; ainsi de ce qu'tl m'àpparalt qu'il est bien de connaître , je puis induire qu'apparemment Ik connaissance est bonne ; dé ce qu'il m'apparattbien de faire le bon^ beur dé mes semblable^,' je puis induire que ie bonbeur dé iqes sraiblables est bon ; mais la boioflé du résultat n'est qu'une bonté d^^ée, que je conclus de celle de l'acte quiseuleest immédiate» Il n'y a donc aucune fin bonne que par la bonté de l'acte qui la produit, ni aucune fin mauvaise que par la méchanceté de l'acte qui l'engendre ; l'ignorance d'un homme n'est un mai que parce qu'il est mal à lui de ne pas s'éclairer ou mal aux autres de ne pas le tirer de cette ignorance : en soi l'ignorance et la science sont indifférentes. Ainsi le procédé pour savoir si une fin est bonne ou mauvaise, c'est de voir si l'acte qui y tend est bon ou mauvais. Et si cela est vrai dans l'homme, cela Test aussi en Dieu ; il n'a eu aucune fin en créant ce monde que de produire un acte bon , et c'est parce que l'acte par lequel il a créé l'ordre universel lui a paru bon , que l'ordre universel a été créé ; et cet ordre n'a d'autre bonté. à ses yeux et en soi que comme résultat de cet acte.

Il suit encore de là que tout ce qui n'est point ou un acte ou le résultat (l*un acte n'a aucune bonté ni immédiate ni dérivée ; qu'ainsi la santé n'est pas meilleure en soi que la maladie, mais que l'une ne peut être considérée comme meilleure et l'autre comme pire qu'autant que l'une serait la conséquence d'actes bons et l'autre d'actes mauvais, commis par nous ou nos parents. En sorte encore que la maladie, quand elle résulte d'actes bons devient bonne, et meilleure en elle-même que la santé produite par des actes indifférents ou mauvais. £n un mot, rien n'est bon en soi que les actes ou par les actes ; et tout ce qui n'est ni acte ni effet d'acte n'a point de bonté propre, et ne peut avoir de valeur que par rapport à notre bonheur ou à l'un des penchants de notre nature.

Et comme l'appréciation du résultat d'un acte , si elle dérive de l'appréciation de l'acte lui-même , suppose la connaissance de cet acte dans celui qui juge, et qu'un même résultat peut être produit par beaucoup d'actes différents, il s'ensuit que tout résultat, tout but, reste sans caractère, et ne peut être jugé ni bon ni mauvais, tant qu'on ignore par quelles actions il a été ou il sera pro'* dult. En revanche , le résultat , le but d'une action ne fait rien à la bonté ou à la méchanceté de cette action; car, s'il y fait quelque chose, le caractère de l'acte en dérive, et si le caractère de l'acte en dérive, toute bonté et toute méchanceté n'est pas dans l'acte : il y a des choses qui ne sont

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point des actes, et qui ont par elles-mêmes quelque bonté et quelque méchanceté, puisqu'elles peuvent en communiquer à l'acte qui les produit ou qui tend à les produire.

Je pense, Messieurs, qu'il n'est pas besoin d'aller plus loin pour rendre évidente la confusion commise par le système de Price entre deux biens tout à fait diirércnts, mais liés l'un à l'autre, le bien moral , qui est et ne peut être qu'une qualité de l'action, et le bien en soi, qui se rencontre dans une foule de choses qui ne sont point des actes, et qui appartient à ces choses indépendam-. meut de tout acte. Ces choses , bonnes par ellesmêmes, Messieurs, je les appelle desjîns, en tanlV qu'elles peuvent devenir des buts pour la coi> , duile et les actions ; et je crois qu'elles ne sont bonnes elles-mêmes que comme éléments d'une fin suprèmcj qui est le véritable bien et la chose même que le mot bien représente. Qu'il y ait de telles fins. Messieurs, qu'elles soient bonnes eiB elles-mêmes , et que , loin que leur bonté soit déterminée par celle des actes qui y tendent , il soit vrai , au contraire , que la bonté d'aucun acte ne puisse être déterminée que par celle de ces fins^ voilà, Messieurs, ce qu'évidemment l'bypoth^ de Price a méconnu , et ce que je soutiens conjme autant de Ëiits que j'établirai plus tard, et qui sont déjà hautement attestés par les croyances les plus vulgaires de l'humanité.

Et en elîet, Messieurs, n'est-ce pas une chose évidemjuent contraire aux croyances de l'huma-

STSTËHE RATIONNEL — GRITIQOB DE PRIGE. flnr

nitéy iqu'aucune fin ne soit bonne par elle-même et indépendamment des actes qui peuvent Taccomplirî Quoi ! la science en soi serait indifférente et ne iraudrait pas mieux que l'ignorance, et elle ne serait meilleure que l'ignorance qu'en tant que Facte de s'éclairer est moralement bon , et celui de rester ignorant moralement mauvais ! Quoi ! il en serait de même du bonheur des hommes par rap* port à leur misère , de leur sympathie par rapport à leur inimitié, de la santé par rapport à la maladie, et de tant d'autres fins que je me fatiguerais à nommer î Assurément rien n'est plus contraire à l'opinion universelle qu'une telle doctrine. L'opinion universelle tient pour bonne en soi la science, pour mauvaise en soi l'ignorance, et pour meilleur en soi le bonheur des hommes que leur misère j et elle ne croit pas que la bonté ou la méchanceté de ces fins vienne de la bonté ou de la méchanceté morale des actions de s'éclairer et d'être bienfaisant, de rester dans l'ignorance ou de nuire à autrui j elle croit, au contraire, que c'est la bonté ou la méchanceté de ces fins qui rend moralement bonnes ou mauvaises les actions qui y tendent. Pour le nier, il faudrait nier nos délibérations de tous les jours, et, pour ainsi dire , de tous les moments ; il faudrait nier nos jugements moraux les plus vulgaires et les plus répétés. Comment fais-je, dans une foule de cas, pour déterminer si telle ou telle action que je vais faire est bonne ou mauvaise ? N'examiné-je pas à quelle fin je la fais, quel résultat «lie pro-

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