PRÉFACE
La mise au courant de cette nouvelle édition, complètement recomposée et non pas seulement corrigée sur clichés, n'a pu manquer de réveiller en nous les idées de découragement que suscite l'étude des budgets contemporains dans l'esprit de tous ceux qui se chargent d'en exposer le mécanisme. A quoi bon, se dit-on, détailler des règles si notoirement inefficaces? Pourquoi mettre en relief leurs perfectionnements, se réjouir des progrès réalisés en leur faveur dans les intentions des législateurs, si les dépenses ne cessent quand môme d'augmenter, s'il devient plus impossible que jamais de découvrir la trace d'une économie résultant de leur influence? Les budgets, malgré le réseau de formalités soi-disant préservatrices qui les enserrent, se gonflent en liberté d'engagements irréguliers, de dépassements de crédits, de gaspillages avérés et autres abus dont tout le monde est complice. En vain, ces irrégularités, ces gaspillages, ces abus sont-ils signalés, leur nombre et leur intensité se multiplient sous nos yeux ; leur liste remplit les rapports de la Cour des comptes et ceux des Commissions législatives du budget. Récemment encore, leur dénonciation à la Chambre des députés et au Sénat émouvait l'opinion publique.
VI COURS DE FINANCES. LEJ3UDGET
Mais précisément ces derniers symptômes, sans rassurer d'une manière complète, ne doivent-ils pas préserver du découragement, puisqu'ils affirment l'existence d'institutions chargées de révéler les infractions qui remplissent consciencieusement leur mission, puisqu'ils prouvent que le mal est mis sous les yeux du pays, que le public connaît l'énormité des budgets, leur constante progression, le chiffre des déficits, dans les années où il s'en produit, les mouvements oscillatoires des recettes, la surcharge des impôts. En un mot, grâce aux formalités budgétaires, la situation financière cesse aujourd'hui de demeurer mystérieuse, comme elle l'était autrefois.
La caractéristique du nouveau régime des finances, en effet, est l'organisation méthodique de toutes ses parties. L'excès des dépenses se développe dans des cadres méthodiquement tracés, les taxes dont on nous accable, comme celles dont on nous menace, sont méthodiquement codifiées; les déficits eux-mêmes prennent méthodiquement leur chemin habituel vers les obligations à court terme. Tout est mis en ordre, tout est aligné au cordeau dans notre dispendieuse gestion moderne.
Cette conception nouvelle de la procédure financière ne manque pas d'originalité. Elle constitue exactement la contre-partie de la procédure de l'ancien régime et de la Révolution.
A deux reprises, au xvme siècle, en 1789 et à la fin du Directoire, les finances sombrèrent dans le chaos, sans que personne ait alors pu dresser leur bilan exact. Actuellement, au contraire, de vives lumières éclairent en plein la marche inconsciente que les budgets poursuivent vers un avenir de dépenses sans limites et d'impôts sans mesure. Le bilan de
PRÉFACE YII
la fortune publique, s'il faut jamais le déposer, sera correct au moins, et les érudits de l'avenir n'auront plus besoin de glaner des chiffres imaginaires pour le reconstituer .
Cependant une telle correction, encadrant des dépenses débordantes, revêt un caractère anormal et quelque peu effrayant. C'est comme une route trop bien entretenue, trop sûre, trop roulante si Ton veut, qui engage le voyageur téméraire à dépasser le but, à marcher à toute allure vers Tinconnu, sans qu'il soit possible de prévoir comment finira cette course folle . Les formalités alors paraissent devenir complices des excès dont nous sommes témoins. On ne saurait pourtant leur reprocher la sécurité relative qu'elles procurent, ni les accuser d'abus qu'elles ne cherchent qu'à combattre. Leurs mérites propres, au contraire, ressortent avec évidence de l'exemple des catastrophes rappelées tout à l'heure, engendrées par l'obscurité de finances déréglées. Le chaos, précurseur de la ruine, est leur ennemi primordial et c'est beaucoup que d'en préserver les budgets. Tant qu'on y voit clair, les écueils les plus redoutables peuvent être évités et de tels services semblent déjà suffire à justifier leur nécessité ! Puis, n'estil pas supposable qu'un jour ou l'autre, sous l'inspiration de la même clarté, le pays s'apercevra enfin des dangers de son incurable prodigalité, et, s'il en est temps encore, reviendra à la saine pratique de l'économie? Ce serait alors le véritable triomphe des tormalités. Celles-ci, d'ailleurs, n'ont rien que d'honnête dans leurs aspirations; elles ne pèchent que par l'absence provisoire de résultats. Et encore, dans combien de cas ignorés, leur modeste action n'a-t-elle pas prévenu ou atténué le mal! Pourquoi, dès lors, se décourager de les prôner, d'en exposer avec détails le mécanisme savamment
compliqué, de rappeler leur origine, de mettre en lumière leur raison d'être et la mission salutaire qu'elles ont à remplir ? Si les pouvoirs publics eux-mêmes leur font bon accueil, comme il a été dit, si, en toute occasion, ils s'efforcent de les perfectionner, à plus forte raison la science financière doitelle leur demeurer fidèle et croire avec obstination à- l'efficacité actuelle ou prochaine de leur vertu.
Bercenay-en-Othe, novembre 1908.
PRÉFACES DES PRÉCÉDENTES ÉDITIONS Extrait de la préface de la cinquième édition
L'idée d'économie, maigre son peu de succès au sein des budgets d'Etat, constitue le fond même de la mentalité française. Or, tandis que chez nous les particuliers épargnent avec obstination, les représentants de ces mômes particuliers, chargés de leurs intérêts collectifs, se livrent à la prodigalité, avec une obstination au moins égale.
Les totaux du budget français de 1906 dépassent 3.700 millions, rien qu'en projet, sans parler des crédits additionnels à venir. Voici également les totaux des budgets anglais, qu'on aimait autrefois à citer comme exemple de modération, élevés pour 1905-1906, d'une manière normale, la guerre de l'Afrique du Sud étant terminée, au même niveau de 3.700 millions passés !
Ce serait donc le cas de se décourager en renonçant désormais à prôner des principes tellement dépourvus d'application, si plusieurs motifs ne conseillaient, au contraire, de persévérer.
On peut, en effet, entrevoir le jour où les formalités budgétaires rempliront pleinement leur rôle efficace, si même elles ne le remplissent pas en partie déjà lorsqu'elles compriment l'essor de ce qu'elles ne réussissent pas à arrêter. Leur propagation mérite toujours, en conséquence, d'être poursuivie sans découragement, même avec un certain optimisme à longue échéance, puisque les idées d'économie, comme il a été constaté, survivent à titre latent dans tous les esprits et que les divers pays constitutionnels perfectionnent incessamment les moyens de rendre effectives ces idées d'économie, sur lesquelles s'appuient les finances prospères, véritable force des Etats modernes.
Janvier 1906.
Extrait de la préface de la quatrième édition.
En 1896, le projet de budget français pour 1897, avec ses 3.387 millions, semblait énorme, comparé au 3-i5o millions de 1890. Dans un espace de sept années, les dépenses avaient donc monté de 230 millions !« Phénomène alarmant ! » disionsnous. Or, le phénomène n'a pas cessé de se renouveler, et sa persistance ne cesse non plus de le rendre alarmant, au contraire.
Nous tentions, l'année dernière, dans un article de V Economiste français ([), de supputer ce que deviendraient nos budgets vers le milieu du siècle. Avec le maintien du taux actuel de la progression, les 3.500 millions de 1899 devaient être doublés en 1947 (2). Déjà les chiffres de 1901 dépassent les pronostics qui les concernent. En sera-t-il de même jusqu'au bout ? En moyenne, il est à craindre que les mathématiques aient raison. Alors, si vraiment au milieu du vingtième siècle les budgets de la France atteignent 7 milliards, que deviendront les contribuables On connaît la fable de l'homme fier de continuer à porter un jeune bœuf, dont le poids finit par l'accabler.
En Angleterre, la montée des budgets, depuis ces dernières années, se dessine d'une manière plus significative encore qu'en France.
Les 2.500 millions de 1896-1897 deviennent aujourd'hui 3.852 millions. Observons tout de suite que ces 3.852 millions
(1) Economiste français du 16 décembre 1899 : ^a restauration financière.
(2) Voici le résumé du tableau de prévision des budgets à venir que nous donnions dans l'article précité, en calculant la continuation de la progression sur le pied de un et demi pour cent :
Budget de 1900. . . 3 . 500. 000.000 fr.