FONCTIONNAIRES-BANQUIERS GRÉÉS EN 180G
même au delà, comme nous allons le voir. En effet, les diverses spéculations dans lesquelles les négociants réunis s'engagèrent, concurremment avec leur entreprise principale, ne réussirent pas ; la plus importante, notamment celle des piastres du Mexique (1), tourna mai. A court d'argent, la compagnie en vint à présenter à l'escompte de la Banque de France les obligations des receveurs généraux, et, tout en réalisant ainsi ces valeurs entre des mains étrangères, elle continua à prélever les encaisses des comptables à son profit, au fur et à mesure des rentrées. De sorte que la Banque [de France ne trouva plus aucun fonds disponible à l'échéance de son gage.
Ce grand établissement, alors à sa naissance, en fut presque réduit à suspendre ses payements. Pour éviter une telle extrémité, on eut recours à de misérables expédients, consistant, par exemple, à compter minutieusement, une à une, les pièces d'argent données en payement au public, à ne rembourser qu'un seul billet à la même personne, à distribuer préalablement dans les mairies des numéros d'ordre, etc. On réussit ainsi à ne payer que cinq à six cent mille francs en une seule journée (octobre 1805).
La situation de la compagnie des Négociants réunis ne tarda pas, d'ailleurs, à se transformer en une faillite manifeste (2). Les
(1) L'affaire dite des piastres reposait sur les combinaisons suivantes : Par suite <lrs guerres maritimes et delà domination de l'Angleterre sur toutrs 1rs mers, L'argent, que L'Espagne tirait habituellement de ses possessions du Mexique et <ln Pérou, a' arrivai! plus en Europe. Là disette de numéraire qui en résultait causait un grave préjudice au commerce de toutes le* nations. Ouvrard obtint du Gouvernement espagnol <jifil lui vendit les piastres qu il possédait au Mexique moyennant -> fr. 75 l'une. Elle valaient 5 francs en Europe, mais il fallait les y faire venir. Pour cela, Ouvrard pensait tromper la vigilance des croiseurs anglais ; ou bien môme, il espérait obtenir un laissez-passer de Pitt, en considération des services que rendrait au commerce anglais une telle importation de numéraire. 11 se concerta, à ce sujet, avec des maisons hollandaises, et peu s'en fallut que son plan ingénieux ne réussît. Mais les troubles de l'Europe, lu difficulté des négociations, retardèrent son exécution, et, avant que les piastres aient pu arriver du Mexique, les besoins d'argent assaillirent Ouvrard et ruinèrent ses combinaisons. Son génie n'aboutit qu'à remplir le Trésor espagnol d'avances réalisées au moyen des fonds des caisses des comptables français. Comme le disait plus tard Napoléon : « Je vois ce dont il s'agit : l'Espagne me devait un subside, et c'est moi « qui lui en ai fourni un. »
(2) Dans son compte général du Trésor public, rendu le 15 avril 1806, Mollien rappelle, en ces termes, les événements relatifs à la faillite des fai-
subsides fournis par Barbé-Marbois, de concert avec la Banque de France, prolongèrent quelque temps son existence. Mais Napoléon, revenu à Paris après la victoire d'Austerlitz (1), mit fin à ces désordres en janvier 1806. Il força les faiseurs de service d'abandonner tout leur actif à l'État et renvoya Barbé-Marbois, en le réservant pour la Cour des comptes. Mollien (2) lui succéda. Le déficit des Négociants réunis fut liquidé à 141 millions (ramené plus tard à un chiffre beaucoup moindre), et le nouveau ministre concerta immédiatement avec l'Empereur les moyens de se débarasser définitivement de l'ingérence des faiseurs de service, quels qu'ils fussent.
C'est sous cette inspiration que fut conçue la nouvelle organisation de la trésorerie. Napoléon la caractérisa très exactement en disant, au moment où Mollien lui soumettait le texte du décret de juillet 1806 : « Je ne puis signer trop tôt la libération du ce Trésor. »
Ce décret du 1(5 juillet 1806 contenait bien, en effet, la libération du Trésor. Il l'affranchissait de l'intrusion des banquiers étrangers. Seulement, comme les réformes ne peuvent s'effectuer que par échelons successifs, pour remplacer les banquiers étrangers, on ne crut pouvoir mieux faire alors que de créer, dans le sein de l'administration des finances, des banquiers-fonctionnaires.
seurs de service : « Je remplis un pénible devoir, Sire, en révélant les c< manœuvres par lesquelles des hommes aventureux qui accumulaient le « titre de banquier du Trésor et celui de fournisseur ont abusé, pendant
« plus d'une année, de la confiance qui leur était accordée Ce n'était
« pas pour aider le Trésor de la France que ces faiseurs de service cou- « vraient la place de billets de circulation : ils employaient, au contraire, « ces effets qu'ils tenaient de la confiance du Trésor à des spéculations, « ou à des services qui étaient entièrement étrangers au Trésor de la
« France ; ils ont enfin comblé la mesure de leurs fautes par un
« débet de plus de 100 millions envers le Trésor public; débet, qu'ils n'ont « couvert qu'en substituant au produit des impôts, dont ils disposaient,
a des valeurs étrangères et d'une réalisation difficile Déjà, Sire, la
« trace de ce moment de désordre semble effacée...» (Compte général du Trésor public pour L'an XIII, 15 avril 1806.)
(1) Napoléon, au mois de novembre 1805, disait : Avant quinze jours, « j'aurai battu les Russes, les Autrichiens et les joueur^ èj la baisse, »
(2) Les Mémoires d'un ministre du Trésor contiennent le récit détaillé des scènes qui précédèrent, aux Tuileries, en janvier 180G , la retraite do Barbé-Marbois et la nomination de Mollien*