PREMIERS SURINTENDANTS DES FINANCES
tait pas. Les consciencieux travaux de M. Vuitry (1) sur la gestion financière de Philippe le Bel et des premiers Valois découvrent à peine, à cette époque, des rudiments de comptabilité. « A « l'avènement de Philippe le Bel, l'administration des finances « n'existe pas, ou, du moins, elle se confond avec l'administracc tion générale du pays. » Sous les successeurs de Philippe le Bel, certains progrès s'accomplissent. Mais, arrivé au terme de son œuvre, en 1380, sous Charles V, M. Vuitry déclare encore qu'en résumé « les embarras et la gene qui apparaissent alors ce dans les services du Trésor résultent, non de l'insuffisance des « ressources, mais de l'insuffisance des procédés employés et ce dérègles suivies dans la gestion delà fortune publique et dans « le maniement des deniers royaux ».
Cette absence de contrôle entraînait avec elle ses maux habituels. Le public et le Trésor voyaient leur argent, détourné de sa destination légitime, enrichir rapidement les gens de finances. Ceux-ci pouvaient, sans obstacle, accaparer les dépouilles de la nation. Seulement, quand l'étendue de leurs rapines avait excédé la mesure, on les pendait. Tel était le procédé de contrôle à posteriori de ces temps barbares. L'affirmation n'a rien d'exagéré (2): il suffit, pour en reconnaître l'exactitude, de parcourir la listedes premiers surintendants de finances de la chronologie ministérielle.
Enguerrand de Marigny (1301 à 1315) figure en tête. Après la mort de son protecteur, Philippe le Bel, il est arrêté au Louvre, enfermé au Temple et, de là, transféré à Vincennes, chargé de chaînes. On l'accuse d'avoir altéré les monnaies, écrasé le peuple d'impôts, extorqué du feu roi, par artifice, des présents immenses, d'avoir volé 40.000 écus destinés au pape, d'avoir dégradé les forêts, de s'être laissé corrompre pour faire échouer les prépa-
(1) Études sur le régime financier de la France. Nouvelle série. 2 vol. gr. in-8°, 1883.
(2) « Sous les rois, quand les ministres des finances ne réussissaient pus, « on se tirait aisément d'affaire avec eux. On leur coupait la tète, ou on « les exilait. Depuis Enguerrand de M;irigny jusqu'à Necker, il y a eu « 37 ministres roués, pendus, décapités ou exilés, parce qu'ils avaient cessé « de plaire. Aujourd'hui les ministres des finances s'en tirent à meilleur 0 compte. » (Discours du rapporteur général du budget de 1890, M. Boulanger, sénateur, H uillet 188(J.)
LE BUDGET. GITAPITHK XXVII
ratifs de la dernière guerre contre les Flamands, etc
Déclaré atteint et convaincu (1) de tous ces crimes, par une assemblée composé de princes, pairs du royaume, barons, prélats, etc., il est condamné à être pendu. Le 30 avril 1315, veille de l'Ascension, avant le point du jour, la sentence est exécutée et son corps porté à Mont faucon.
Le second sur la liste est La Guette (131G à 1322). Après la mort de Philippe V, dit le Long, son successeur, Charles IV le Bel, accusa La Guette d'avoir détourné 1.200.000 livres du Trésor (plus de 30 millions aujourd'hui). Celui-ci, mis en prison, y subit la question sur un cheval de bois. L'épreuve fut si rude qu'il en mourut quelques jours après.
Le troisième, Pierre Remy (1322 à 1328), incriminéd'avoir volé le roi et la nation, fait des aveux sur un chevalet. Condamné à être pendu, il est exécuté le 25 avril 1328 et son corps est attaché au gibet de Montfaucon, que lui-même avait fait réparer peu de temps auparavant.
Plus tard, Montaigu (1381 à [1409) est accusé de détournements. Les commissaires nommés pour le juger lui font avouer son crime à la question. Il a la téte tranchée avec une hache, le 17 octobre 1409.
Pierre des Essarts (1410 à 1412) voit son procès instruit par le Parlement. Il a la tête tranchée, aux Halles, le 1er juillet 1413.
Pierre de Gyac (1425), sous Charles VII, saisi dans son lit, à Issoudun, est judiciairement jeté à la rivière, avec une corde au cou, en janvier 1426.
On voit que nous n'avons rien exagéré en disant que les pre-
(1) Beaucoup d'historiens ne veulent voir dans lacondamnation d'Engucrrand de Marignyque Le résultat de rancunes politiques. Cependant, aucun d'eux ne consentirait à se porter garant de son intégrité. Pierre Clément, avec son érudition ordinaire, a consacré à Enguerrand deMarignyune notice Bpéciale, dans laquelle il semble disposé à l'excuser. Mais il donne sur le chiffre de sa fortune, « la plus haute et la plus grande à laquelle un partice culier soit jamais arrivé en France », des détails qui font naître de graves soupçons sur l'origine de tant de richesses.
M. Vuitry se borne à dire : « Enguerrand de Marigny fut victime de « haines et de rancunes politiques. Les deux autres, Gérard de La Guette « et Pierre Remy, étaient, plus vraisemblablement, coupables de concus- « sions et do malversations. »