‹ Cours de grammaire historique de la langue française (volume 2)Chapitre 12 sur 57 · D'après la carte linguistique de Kiepert · texte numérisé non relu

D'après la carte linguistique de Kiepert

d*Aubel et d'Eupen, où elle pénètre dans la Prusse rhénane pour en englober un long fragment jusqu'à rAmblève. La ville la plus importante de cette bande est Malmedy, et les villages wallons de la frontière sont Sourbrod, Faymonville, Oudenval, Ligneuville, Pont. La ligne touche Saint-Vith, longe l'Our, affluent de la Sauer, jusqu'à Oberbeslingen, passe entre Clervaux (ou Clerf, langue allemande) et Wilz (langue française), tous deux dans le grand-duché de Luxembourg, suit la Sauer jusqu'à Martelange (ou Martelingen), à la limite du Luxembourg belge et du grand-duché, descend à gauche d'Arlon (ou Arel) et atteint la frontière française au nord de Longwy (France).

Cette ligne forme avec la frontière sud de la Belgique une sorte de triangle rectangulaire, dont la frontière française serait Thypoténuse et dont les deux côtés séparent les dialectes français du flamand au nord, du haut-allemand à Test.

Ce territoire comprend un coin des deux Flandres et du Limbourg, presque en entier la province de Liège, le Hainaut, le Luxembourg et toute la province de Namur ; et au delà de la Belgique, un coin à Touestdans la Prusse rhénane, et un fragment au nord dans le grand-duché de Luxembourg. Le français parlé par le peuple dans cette vaste région apj^artient au dialecte wallon et présente des caractères différents suivant les provinces. On distingue le wallon de Mons, celui de Liège et celui de Namur.

Ajoutons que notre langue française (celle de Paris) est parlée, non seulement dans toutes les villes de la Belgique française, mais même dans celles de la Belgique flamande, à Bruxelles, Gand, Anvers, Ostende, etc. Le français, qui est la langue officielle, faisait dans les territoires de langue flamande, des progrès sensibles jusque dans ces derniers temps : à présent, le flamand, protégé par l'administration, est enseigné dans les écoles «t redevient à demi officiel.

De LongiK'y à Lnufon. — A Longwy, la ligne tourne à Test, longe la limite frontière du Luxembourg, descend

à Test de Fantoy (ou Fentsch),. atteint la Moselle au confluent de l'Orne avec cette rivière, au sud de Thionville (ou Diedenhofen) ; passe entre Vigy (langue française) et Metzerwiese (langue allemande) d'un côté, Vigy et Boulciy (ou Bolchen, langue allemande) de l'autre; coupe la Nied un peu au-dessus du point où la Nied française se jette dans la Nied allemande; longe irrégulièrement celle-ci, traverse la forêt de Remilly entre Remilly et Faulquemont (ou Falkenberg), coupe le Rottenbach, affluent de la Nied française, près de sa source ; enclôt Morhange (ou Môrchingen), laissant à la langue française, dans l'ancien département de la Moselle, Metz et Briey avec leurs deux arrondissements, et la partie occidentale de l'arrondissement de Thionville. A Morhange, la ligne pénètre dans l'ancien département de la Meurthe, va à l'est à Albesdorf, descend entre Dieuze (langue française) et Fenestrange (ou Finstingen) allant de l'étang de Muhn à l'étang de Stock, passe entre Lorquin (ou Lôrchingen, langue française) et Sarrebourg (ou Saarburg, langue allemande), rencontre la Saar rouge, à la hauteur de Saint-Quirin, et la remonte en suivant le versant oriental des Vosges jusqu'au mont Donon, où elle pénètre en Alsace. La limite dans le département de la Meurthe laisse donc à l'allemand la plus grande partie de Tarrondissement de Phalsbourg (ou Pfalzburg) et un petit fragment au nord de l'arrondissement de Château-Salins (ou Salzburg); elle laisse au français la plus grande partie de ce dernier arrondissement, aujourd'hui annexé tout entier à l'Allemagne, et ceux de Lunéville, de Nancy et de Toul.

Au mont Donon, la ligne pénètre dans l'ancien département du Bas-Rhin, à l'intersection de la Meurthe et des Vosges ; elle traverse la forêt de Winsch, passe à Lùtzelhausen et pénètre à Liepvre (ou Leberau) dans l'ancien département du Haut-Rhin. Là, elle va rejoindre la nouvelle frontière politique, puis la quitte un instant pour passer entre la Poutroye (ou Schnierlach) d'un côté, Kaysersberg de l'autre, redescend vers Turckheim (langue allemande), rejoint au nord de Munster la nou-

velle frontière politique et la suit presque régulièrement jusqu'à la Suisse, en passant à Touest de Masevaux (ou Masmùnster), à l'est de La Chapelle, à l'ouest de Dannemarie (ou Damraerkirch), Strueth, Pfetterhausen, enfin remonte le versant •de la Largue au village de Lucelle (ou Liitzel), près des sources de l'Ill. Là, ellp pénètre en Suisse.

Ainsi, de l'ancien département du Haut-Rhin, une bande plus ou moins large à l'ouest est réclamée par la langue française, dans les arrondissements de Golmaret de Belfort.

De Laufon à la Méditerranée. — La ligne fait un brusque crochet à l'est passant au sud de Laufon (ou Laufen), tourne vers le sud-ouest à travers le canton de Berne, vers les lacs de Bienne (ou Biel) et de Neuchâtel, coupe le lac de Morat et le canton de Fribourg, et sépare le canton de Berne du canton de Vaud. Elle pénètre dans le Valais par le Wildstrubel, passe près de Sierre (ou Siders), puis entre le val d'Anniviers, d'une part, et les •vallées de Tourtemagne (ou Turtmann) et de Zermajt, d'autre part; et là, non loin du mont Cervin (Matterhorn), coupe la frontière politique de l'Italie en enclavant les vallées supérieures de certains affluents du Pô, rejoinT cette frontière qu'elle suit vers le sud jusqu'à la Méditerranée, à Menton. Ainsi appartiennent à la langue française : en Suisse, les cantons de Neuchâtel, Vaud, Genève, et en partie ceux de Berne, de Fribourg et du Valais^; en France, la Savoie et le département des Alpes-Maritimes.

La Corse parle un dialecte italien.

La Méditerranée borde le gallo-roman jusqu'aux Pyrénées. Là, il rencontre le catalan (v. p. 23), dialecte que les uns rattachent au provençal, que les autres considèrejit comme une langue à part. La frontière du catalan suit les contours du département des Pyrénées- Orientales, en lais^sant Saint-Paul-de-Fenouillet êi les

1. C'est cet ensemble qu'on appelle la Suisse romande ou la Suisse française.

28 INTIIODUCTION

environs ; elle pénètre par un coin dans le département de l'Ariège, à Quérigut; puis franchit les Pyrénées pour enlever à l'espagnol les sept provinces qui fornriaient l'ancien gouvernement de la Catalogne, et l'ancien royaume de Valence (Girone, Barcelone, Tarragone, Lerida, Gastillon de la Plana, Valence, Alicante), ainsi que les Baléares. La ligne qui marque la plus grande extension du gallo-roman suit le versant nord des Pyrénées jusqu'à Lescun, où elle rencontre le basque, importé en Guule parles Vascons d'Espagne du vi^ au vil® siècle (v. p. 22).

La région actuelle du basque est légèrement en deçà de la rivière Vert, du gave d'Oloron et de l'Adour, jusqu'au confluent de la Nive : le littoral de Saint- Pierre-d'Irube à Bidart est roman (gascon ou français). C'est le dialecte gascon qui entoure le basque; on parle français dans les villes. Le domaine du basque s'est graduellement restreint, comme on le voit, ])ar les noms basques de villes qui ne connaissent plus que le français : Biarritz, Bayonne, Bidache, Arancou, Issor, etc. ^

La ligne longe ensuite l'Océan et atteint la Bretagne; la pointe de cette province est occupée parle bas-breton, l'idiome sorti de la langue qu'ont apportée au v^ siècle les émigrants bretons du sud-ouest et dq l'ouest de TAngleterre (v. p. 22). La limite est une ligne onduleuse qui part des bouches de la Vilaine, dans le Morbihan; monte à droite d'Elven, Plaudren, Saint-Jêan-Brévelay, Moréac, Naizin, Noyal-Pontivy ; et, pénétrant dans les Côtes-du-Nord, laisse à sa gauche Mûr, Saint-Mayeux^ Corlay et Saint-Gilles, jusqu'à Saint-Fiacre ; puis se dirige vers l'est, en passant à Plouagat, Plélo, Plourhan, et rejoint la Man?che, non loin et à l'est de Plouha. Dans la région qui se trouve à Touest de cette ligne, le français se parle dans les villes; dans les campagnes, il

1. I^es localités basques qui sont à la frontière du territoire que nous venons de délimiter sont : Saint-En^ace, Haux, Tardets, Esquiule, Arrast, Aroue, Etcharry, Domezain, Arberats, Camou» Mixe, Ilharre, Bardos, Ayherre, Briscous. Urcuit, Lahonce, Saint- Pierre-d'Iiube, Arbonne, Bidart.

est rare de rencontrer des villages où les jeunes gens ignorent totalement le français.

Ainsi la moitié du Morbihan et des Côtes-du-Nord, la totalité du Finistère sont de langue bretonne. Ajoutons-y les îles de ces trois départements, en particulier Belle- Ile, et, dans la Loire-Inférieure, la presqu'île de Batz oii se trouve une colonie bretonne.

La ligne remonte ensuite vers la Manche, enclôt les îles anglo-normandes de Jersey, Guernesey, Aurigny et Sercq, et rejoint par Gravelines la frontière flamande.

Tel est le vaste domaine du gallo-roman. Sur cet immense territoire se parlait, à l'origine, une même langue, qui, avec le temps-et suivant les lieux, se diversifia en une variété infinie de parlers locaux, du sud au nord, de l'est à l'ouest. Chaque région donna au latin sa couleur propre, son aspect particulier, sans qu'il se formât des unités linguistiques et géographiques délimitées et fermées ; car les divers caractères d'un parler local dépassèrent, en généraP , les limites de la région en rayonnant inégalement en divers sens, de manière à pénétrer plus ou moins profondément et de façon variable dans les diverses régions voisines.

Les changements — et ceci est un point capital à noter — se produisirent sans solution de continuité ; et, si l'on trace une ligne droite allant d'un point quelconque de la France à un autre point quelconque, on verra le parler local du premier aboutir à l'autre par d'insensibles modifications. Deux parlers voisins se comprennent; séparés par un intermédiaire, ils se comprennent plus difficilement ; séparés par plusieurs autres, ils deviennent inintelligibles l'un à l'autre.

Grâce à cette continuité dans les transformations linguistiques, les différents parlers d'une province présenteront entre eux des ressemblances générales et des différences spécifiques. Voilà pourquoi l'on a pu leur donner le nom de la province où ils sont parlés (par

1. Sauf dans le cas de limites naturelles à franchir, la mer, les montagnes, etc.

exemple, le gascon, le languedocien, le champenois) ; mais il faut bien entendre que ces termes géographiques désignent, non pas une unité linguistique, mais l'ensemble des parlers usités dans la province, considérés dans ce qu'ils ont de commun. C'est ainsi que le latin populaire, semé par la conquête romaine sur le sol de la Gaule, la couvrit d'une immense flore linguistique, qui prit en se développant en tous sens, à l'infini, des aspects infiniment variés.

9. Dialectes et patois. — Mais en même temps que le latin populaire, abandonné à lui-même et livré aux mystérieuses actions qui dirigent l'évolution spontanée du langage, s'épanouissait dans cette foule de parlers locaux, d'autres actions, politiques et sociales, intervenaient, qui rétablirent une certaine unité dans cette division sans fin.

Dans chaque région un de ces parlers locaux, propre à une ville ou à une aristocratie, s'éleva au-dessus des parlers voisins, gagna en dignité et rejeta les autres dans l'ombre. Les parlers locaux restés dans Tombre sont des patois ; ceux qui ont été élevés à la dignité littéraire sont des dialectes.

Ainsi il se forma dans divers centres des langues écrites qui, rayonnant à l'entour, s'imposèrent comme langues nobles aux populations des régions voisines et créèrent une province linguistique, un dialecte, dans lequel les j)atois locaux furent de plus en plus effacés ou étouffés. Ces dialectes s'étendaient par initiation littéraire et non plus par tradition orale; leur développement était un f^iit de civilisation et non de vie organique et naturelle de l'idiome.

Dans celte nouvelle évolution linguistique, les dialectes différaient d'autant plus les uns des autres qu'ils étaient séparés par des patois plus nombreux, par des étendues géographiques plus considérables. Ils prenaient donc, en face les uns des autres, une physionomie plus caractéristique et devenaient des langues indépendantes.

Ainsi se forma en France une série d'idiomes régionaux différents que l'on désigne, en général, parle nom des provinces où ils ont fleuri, et ce nom s'applique également aux différents patois qui continuaient à vivre obscurément dans la même province. Par exemple, le normand signifie aussi bien le dialecte dans lequel ont écrit des écrivains normands du moyen âge que l'ensemble des patois qui vivaient ou vivent dans la Normandie.

Or, si l'on considère l'ensemble des dialectes et des patois qui ont fleuri sur le sol de la France, on reconnaît d'abord deux grandes masses, celle des dialectes et patois de la langue d'oc et celle des dialectes et patois de la langue d'oïl ' .

10. Dialectes et patois de la langue doc. — Parmi les dialectes appartenant à la langue d'oc, on en distingue deux que le moyen âge considérait comme des langues indépendantes : le gascon et le catalan. Le gascon se parle dans les Basses-Pyrénées (à l'exception de la région occupée par le basque), dans les Hautes- Pyrénées, les Landes, le sud de la Haute-Garonne, le Gers, la Gironde. Il a pour limites trois cours d'eau : la Gironde, la Garonne et son affluent l'Arize [dans le département de l'Ariège). Cependant Libourne et Castillon, sur la rive droite de la Dordogne, parlent gascon. Nous avons vu précédemment les limites du catalan. En dehors de ces deux régions s'étendent les dialectes et patois provençaux sur vingt-six départements, qu'ils couvrent complètement on en partie : ce sont le limousin, le languedocien, le provençal proprement (lit, le dauphinois, le savoyard, les dialectes de la Suisse romande, pour nommer les plus généraux.

1. C'était l'usage au moyen âge de désigner les langues d'après le terme qu'elles possédaient pour dire ,o?^/ : langnc d'oïl, langue d'oc, langue de si, etc. Dante, par périphrase poétique, appellel'Italie

Il bel pnesc la dove il si suona, (le beau pays où rér-onne le si).

Au X® siècle déjà, on trouve une littérature provencale : on possède de cette époque un fragment assez considérable d'une imitation en vers de la Consolation de la Philosophie de Boèce. Au xii^ siècle paraît une brillante littérature, en grande partie lyrique, dont les auteurs se nomment troubadours^ ^ et qui disparut au milieu du xiii« siècle, noyée dans le sang, à la suite de la croisade albigeoise. Saint Louis essaya en vain de réparer le mal et de pacifier le pays : les troubadours, quittant un pays appauvri et les cours seigneuriales fermées, allèrent chanter en Aragon ou en Italie. L'institution des Jeux Floraux de Toulouse (1323) ne réussit pas à arrêter la décadence de la littérature méridionale. A partir de la fin du moyen âge, on ne trouve plus guère, en fait de documents écrits, que des chartes, des diplômes, des actes locaux ^. Les dialectes méridionaux, du rang de langues littéraires ou écrites, descendent au

\. Troubadour, c'est-à-dire trouveur, du verbe Irobar, trouver: l'ancien provençal déclinait :

SiNG. \ S^J"'.^ • ^''^t«";^- Plur. \ trobador.

( Régime : trobador. ( trobadors.

L'ancien français avait un nom correspondant sorti du verbe

trouver :

o \ Suiet : irovere. « i ,

SiNG. ) r, .' . , Plur. { troveors.

( Rcg-imc : troveor. I

Dans les deux langues, c'est la forme du régime qui est devenue le nom général du poète : troubadour, trouvenr. — Les érudits de la fin du xviii^ siècle et du commencement du xix^ ont remis en faveur la forme du sujet trouuère^ ce qui est fâcbeux, car cette forme cache le rapport qui l'unit à trouveur et à trouver', il est à^ souhaiter que trouveur reprenne la place de trouvère.

Pour le moyen âge, le poète est donc le trouveur, l'inventeur; pour les Grecs, c'était aussi lepoictes, celui qui fait, qui crée. Poui les Latins, ce fut d'abord le vates, le devin, l'enchanteur; les Romains remplacèrent ce mot expressif par le mot grec latinisé poeta, emprunt malheureux. Le moyen français a abandonné trouveur pour dire acteur, confusion entre les deux mots latins actor (acteur) et auctor (auteur). A la Renaissance, les écrivains ont été reprendre aux L%tins le mot poeta, que les Latins euxmêmes avaient pris aux Grecs.

2. Les cas de poètes locaux, tels qu'Auger Gaillard, le charron de Rabastens (né vers 1530, tnort après 1592), sont isolés et prouvent par leur rareté l'absence d i toute tradition.

HISTOIRE EXTERNE DU FRANÇAIS ^Cf

rang dé langues uniquement parlées, àe patois. De nos jours, une renaissance littéraire s'est produite : des poètes d'un rare talent, Jasmin, le premier en date, puis un peu plus tard, Aubanel, Roumanille et le plus grand de tous. Mistral, ont composé des poèmes remarquables dans leur idiome maternel. Le mouvement des félibres (c'est le nom que se donnent ces poètes ^) a ppur résultat actuel de faire reparaître à la vie littéraire chaque patois local. Mistral a eu la pensée de faire du patois provençal le jiatois littéraire de tout le pays. De là, la largeur avec laquelle il accueille dans sa langue les mots patois des divers dialectes, s'ils sont de bonne frappe; mais, si son lexique est formé d'emprunts faits à toutes les sources, la grammaire et la phonétique sont celles de son dialecte.

La limite qui sépare les dialectes de la langue d'oc des dialectes de la langue d'oïl est scientifiquement impossible à déterminer, pour une raison facile «à comprendre : les patois locaux de l'une des deux langues passent à ceux de l'autre par des nuances insensibles. Toutefois, si l'on s'attache à un petit nombre de traits linguistiques .notables, parmi ceux qui distinguent les patois du nord de ceux du midi, on pourra déterminer une ligne approximative. Deux savants français, M. Bringuier et M. de Tourtoulon, essayèrent récemment (1876-1879), avec de grandes difficultés, de déterminer cette limite. Ils reconnurent une ligne qui, partant de la pointe de Grave, laisse à la langue d'oïl la partie septentrionale du Médoc, traverse la Gironde, la suit jusqu'à Villeneuve, passe par Vérac, tourne au sud vers Libourne, puis, divisant plusieurs communes, remonte vers Puynormand, passe à Test de Coutras, Angoulême, Givray, court au sud de Montmorillon, de la Trimouille, d'Argenton, de la Châtre, coupe ainsi la

1, Mot d'origine incertaine. Les poètes provençaux qui se l'appliquèrent pour la première fois, le 21 mai 1854, le tirèrent d'une poésie populaire religieuse où il paraît signifier docteur de la loi, et qui a été recueillie par M. Mistral, à Maillane en Provence, de la bouche d'une vieille paysanne. Voyez Romania, XXIll, p. 46.1.

Guyenne et le Limousin. C'est là que la mort de Briiiguier a arrêté la recherche des explorateurs. Sans pouvoir suivre plus loin cette limite avec la même exactitude^, on la voit se prolonger par l'Auvergne et le Lyonnais, couper le sud de la Bourgogne et de la Franche-Comté, pénétrer en Suisse et donner au provençal les cantons de Vaiid, .Neuchâtel, Genève, et la partie romane de ceux de Fribourg et du Valais ^.

11. La langue d'oïl et ses dialectes. — Franchissons cette frontière et étudions le développement que le latin populaire a reçu dans la France du nord.

Dès le vue siècle, cet idiome vulgaire s'est distingu'é assez nettement du latin classique, ou du faux latin classique, le bas latin, pour qu'on le reconnaisse déjà comme une langue nouvelle.

En 659, saint Mummolin est appelé à la succession de saint Eloi, au siège épiscopal de Noyon, parce qu il possédait non seulement la lanoue germanique (que parlaient les conquérants), mais encore la langue romane (parlée par le peuple -"^j.

Au siècle suivant, Girard, abbé de Sauve-Mpjeure, vante son maître, saint Adalhart, abbé de Corbie, pour sa connaissance du roman, du latin et de l'allemand : « S'il parlait roman, on eût cru qu'il ne possédait que cette

1. Relative, car on peut contester la valeur de quelques-uns des critères qu'ils ont adoptes.

2. Un éminent linguiste, M. Ascoli, a déterminé les caractères d'un dialecte mixte, intermédiaire entre le français et le provençal, qu'il appelle Xefranco-proi^ençal. Ce dialecte s'étend sur les départements de l'Isère, du Rhône, de l'Ain et du Jura, sur la Suisse romande, la Savoie et quelques hautes vallées du versant italien des Alpes Pennines et Grées.

3. rt Quia praevalebat non tantum in teutonica sed etiam in romo.na lingua. » {Acta Sanciorum Belgii selecta, TV, 403.) — Sigebert de Gembloux rapporte le même Tait avec quelques variantes. A la mort de saint Éloi, dit-il dans sa chronique, Mummolin fut appelé à lui succéder, en 665, parce que c'était un très saint homme et q^a' il possédait la lan<^ue romane aussibien que la langue allemande, a Propterea quod... romanam non minus quam teutonicam callebat linguam. » f Jacob Meyer, Annales Fia driae, 1,5.)

langue ; s'il parlait allemand^ son langage était encore plus brillant ; mais s'il parlait latin, c'était la perfection^. )) On possède de ce siècle des glossaires latinsromans ou romans-germaniques, où des mots latins et allemands sont traduits par des mots bas-latins ou romans dans lesquels on est porté à reconnaître des calques de mots français ^.

1. ({ Qui si vulgari^ id est romana, lingua loqueretur, omnium aliarum putaretur inscius... Si vero teutonica, enitcbat perfectius; si latina, in nulla omnino absolutius. » {Acéa Sanctorum ordinis S. Benedicti, saeculo iv, p. 335.)

2. Ce sont les glossaires de Reichenau et de Gassel, dont des fragments ont été publiés avec des commentaires linguistiques par Diez ; tradut'tion française parBauer, fascicule Vde la Bibtiothè(fue de l'École des Hautes Etudes. Cf. également Fœrster et Koschwitz, Altfranzôsisches Uebungsbuch, I, col. 1-44.

Le glossaire de Reicbenau (ainsi appelé parce qu'il provient de J'abbaye de Reichenau ; aujourd'hui à la bibliothèque de Karlsruhe, ms. 115) est, dans sa première et plus grande partie, un commentaire des mots jugés les plus difficiles de la Vulgate. Il se terniine par un lexique alphabétique. Dans les exemples qui suivent, les termes imprimés en italique sont les mots de la Yulgate ; les autres sont les termes du latin populaire, ou roman, par lesquels l'auteur du glossaire les explique.

Auersa (Gencsis, IX, 23), distornata (fr. desiornée, détournée).

Pulcra (ibid., XIÏ, 11), bella (fr. belle).

Lei^am (ibid,, XIV, 15), sinistram (v. fr. senestre).

Pronus (XVII, 3). qui a dent', iacet (v. fr. qui adenz gist).

Mares (ibid., XVII, 23), masculi (fr. masle., mâle).

Semel (ibid., XVIII, 25), una vice(fr. une fois).

Arena (ibid., XXII, 17), sabulo (fr. sablon).

Fémur (ibid., XXIV. 2), coxa (fr. cuisse),

Vescentes (ibid., XXIV, 54,) manducantes (fr. mangeanz, mangeant).

Rufa (i])id., XXV, 30), sora (v. fr. sore, fém, de so'-, écrit aujourd'hui saur dans hareng-saur).

Orta (ibid., XXVI, 1), nata (fr. née).

Minatur (ibid., XXVÏl, 42), manatiat (v. fr. menacei), etc

Le glossaire de Cassel (bibliothèque royale de Cassel, cod. theol 23 ; fin du vin* siècle ou commencement du ix*) est latin-allemand. Voici quelques mots latins (ou plus exactement romans) : mantuii (menton), uncla (ongle), figido (de fîcatum ; foie), pirpici (lisez birbici ] brebis), camisa (chemise), /br/a^ (verrat ; ici aussi /"pour v), aucas (oies), etc. — Il existe quelques autres glossaires anciens moins étendus, du même genre, et qui appartiennent au viii", au IX* ou au x" siècle. Cf. Fœrster et Koschwitz, ibid.

Au ix« siècle, les conciles de Tours ^ el de Reims (en 813) ordonnent aux évêques de traduire les homélies du dimanche, soit en langue romane, soit en langue germanique, pour être i)lus facilement compris de tous.

Sans doute que, dès cette époque, on avait pris l'habitude d'écrire en langue vulgaire ; mais les textes, écrits sur des tablettes cirées ou sur des bouts de parchemin, étaient trop fragiles pour échapper aux causes multiples et trop faciles de destruction. Trente ans plus tard (le 14 février 842), étaient prononcés les fameux Serments de Strasbourg, dont le texte, grâce à son importance historique, a été reproduit par un historien contemporain, le célèbre Nilhard, et a pu ainsi venir jusqu'à nous. Nous conservons ce vénérable document, avec les Histoires de Nithard, dans une copie manuscrite de la fm du x^ siècle ou du commencement du XI®. La langue d'o'il paraît déjà là constituée dans ses traits généraux, malgré la physionomie latine que ce texte présente à première vue.

iVu même siècle appartient encore une séquence ou prose en l'honneur d'une sainte, vierge et martyre, improprement appelée la Cantilène de sainte Eulalie, composée de vingt-neuf vers, et probablement écrite dans les environs de Valenciennes.

Au x^ siècle, les documents se multiplient. C'est d'abord un fragment d'homélie en l'honneur du prophète Jonas, brouillon informe de sermon, écrit, partie en latin, partie en français, partie en notes tironiennes^, dans la région du nord-est et conservé par miracle jusqu'à nos jours, ce bout de parchemin ayant servi de reliure à un autre manuscrit "^ . Ce sont ensuite deux

1. Labbe, Concilia, YIl, 1263 : « Et ut easdem bomilias quisque aperte transferre studeat in rusticam romanam Ungiiam aut theotiscam. » C'est le 17' canon de ce concile. Le concile de Mayence (en 857) renouvelle l'ordonnance. Voir ég-alement les Capitulaires de Gharlemagne [Capitula res;uni Francorwn, éd. Borelius, I, p. 174, dans les Monumenta Germaniac Histoi ica).

2. Sorte de sténographie employée aux premiers siècles du moyen âge et qui vient des Romains. On en attribuait l'invention à ïiron, affranchi et secrétaire de Cicéron.

3. Ce manuscrit se trouve (comme celui de la Séquence de sainte

HISTOIRE EXTIiRNE DU FRANÇAIS 37

poèmes étendus, qui célèbrent, Fuu la Passion de Jésus, d'après les Evangiles, l'autre la vie et la mort de saint Léger, d'après une vie latine de ce saint martyr; ces poèmes sont conservés dans un manuscrit de la bibliothèque de Clermont-Ferrand et sont écrits dans une langue mi-française, mi-provençale^.

Au xi^v siècle paraissent des œuvres littéraires de premier ordre. D'abord la Chanson de saint Alexis, puis un peu plus tard, la Chanson de Roland^ deux poèmes qui ouvrent dignement la littérature française ; à la fin du siècles, le Pèlerinage de Charlemagne à Jérusalem, poème héroï-comique, d'un caractère curieux, où la familiarité, le rire, la parodie s'allient sans effort au haut style et à l'allure épique.

Le xii" siècle est l'âge d'or de l'ancienne littérature française : dans le xiii** siècle et le xiv^, elle se montre moins originale, mais d'une fécondité et d'une richesse incomparables.

Cette littérature n'est pas propre à telle ou telle

réofion : elle s'étend sur tout le domaine de la lanoue

d'oil, et présente des particularités linguistiques qui

varient de province à province. Chaque dialecte a sa littérature. La langue d'oll, en effet, se subdivise en dialectes dont les limites sont indécises, parce que ces dialectes ne sont point des unités géographiques; ils sont formés d'une somme de caractères linguistiques qui s'étendent inégalement en divers sens, chacun d'eux pénétrant par tel ou tel trait dans un ou dans plusieurs des dialectes voisins (cf. p. 29). On ne |)eut entendre strictement par ce mot de dialecte que la forme générale à laquelle est arrivé le latin populaire dans telle ou telle région, et l'on peut ainsi reconnaître autant de dialectes que de localués.

Eulalie) à la bibliothèque de Valenciennes. De là le nom de Fragment de Valenciennes, soiHb lequel on le désigne souvent.

textes

héliographiques par la Société des anciens textes français (Album

"des plus anciens textes français),

Jusqu'au xiv® siècle, ces dialectes sont à peu près indépendants. Roger Bacon, voyageant en France vers 1260, constate que le français se diversifie en quatre dialectes : le français, le picard, le normand et le bourguignon ^. Un troubadour du xiii® siècle, Peire Cardinal, déclare ne parler ni le normand, ni le poitevin 2. Un personnage du roman provençal de Flamenca savait parler « bourguignon et français, allemand et breton^ » Un traducteur des Psaumes, du xiv® siècle, qui écrivait en Lorraine, annonce son œuvre par ces mots : « Voici le ])sautier traduit du latin en roman, en langue lor^ raine ^ . »

Mais cette indépendance reçoit de bonne heure une atteinte. Au sein de l'anarchie politique du xi^ siècle s'élève, avec la dynastie capétienne, un pouvoir central qui à la longue se substituera aux pouvoirs féodaux. La royauté, sortie du duché de l'Ile-de-F'rance, a son siège à Paris. La cour royale fait monter en dignité le dialecte qu'elle parle, et l'impose graduellement à l'aristocratie et aux écrivains. Dès le xii® siècle, la prééminence est assurée au français de l'Ile-de-France, et l'éclat de la royauté sous Philippe-Auguste et sous saint Louis en assure définitivement la suprématie. ::f -^^^d

Vers 1770, le clerc Garnier, de Pont-Sainte-Maxence (dans le département de l'Oise), se vante d'avoir écrit son beau j)ûème sur la vie et la mort de Thomas Becket a en bon roman » :

Mis Janguages est baens, car en France sui nez^.

Un grand seigneur artésien, Gonon de Bélhune, ]3oète

1. « Nam et idiomata variantur cjusdem linguae apud diverses, sicut patet de lingua gallicana, quia apud Gallicos et Normannos et Picardos et Burgandos multipliai Tariatur idiomate. Et quod proprie dicitur in idiomate Picardorum, horrescit apud Burgundos, imo apud Gallicos viciniores. » (O^us Majus, III, 44.)

2. Raynouard, Choix des Poésies ori<rinales des Troubadours^ V^

o. Édition P. Meyer, v. 1916-17.

Page 1