‹ Cours de grammaire historique de la langue française (volume 2)Chapitre 16 sur 57 · I. LE GALLO-ROMAN · texte numérisé non relu

I. LE GALLO-ROMAN

14. Le gallo-roman. — Sous ce nom, nous entendons le latin parlé par les populations de la Gaule, depuis l'époque de la chute de l'Empire (au v^ siècle) jusqu'au ix^ siècle, époque où paraît le premier document français que l'on possède, les Serments de Strasbourg, Pour cette période primitive, on n'a point de textes, par cette raison que la langue n'est qu'un vaste ensemble de parlers populaires, que personne ne songe à écrire. Les invasions ont détruit toute civilisation, et une nuit profonde semble envelopper l'Occident. Seule, l'Église conserve la tradition des lettres latines ; quelques prêtres de talent créent une nouvelle littérature ; dans les couvents, les moines copient studieusement et conservent pour les âges futurs les manuscrits de la Rome païenne ; des clercs se livrent à l'étude élémentaire de la théologie, ou écrivent quelques chroniques historiques. Mais en dehors de ce nombre bien restreint d'hommes instruits qui maintiennent dans leurs mains le flambeau vacillant de la science, le pays est livré à une barbarie toujours croissante. L'immense majorité des habitants de la Gaule, abandonnée de toute administration protectrice, en proie au caprice et à l'arbitraire des conquérants, incaj)able de culture, laisse sa langue aller à l'abandon ; et la force révolutionnaire qui précipite les idiomes agit sans contrainte. Aussi cette période est celle où le latin se déforme le plus mpidement et le plus complètement. En l'espace de quatre siècles, les sons latins ont si bien changé qu'on se trouve en présence d'un système nouveau : lacryma (prononcez lacrûma] s'est changé en lairme [larme), vetulum en vieil. Les mots sont devenus pour une bonne part méconnaissables. Le latin |)opulaire est désormais le français.

Dans cette transformation des sons, qu'est-il advenu du lexique, des formes grammaticales, de la syntaxe?

Vocabulaire. — L'étude approfondie des sources du

lexique français et une comparaison méthodique, instituée entre les lexiques des diverses langues romanes, permettent de rétablir avec assez de précision le lexique de cette langue populaire, tel qu'il existait à une époque dont on n'a aucun monument direct. Ce lexique possédait en commun avec le lexique du latin classique un nombre ass'ez étendu de mots, tels que père, mère^ frère, sœur, fils, fille, oncle, etc. Ces mots, qui ont existé de tout temps en notre langue, remontent par une tradition ininterrompue au latin populaire, et se retrouvent sous leur forme primitive dans le latin classique '. Mais un grand nombre de mots de la langue classique avaient disparu sans retour, soit qu'ils se rapportassent à des mœurs et à des habitudes oubliées, soit que, n'ayant qu'une existence littéraire, ils exprinaassent des idées philosophiques, scientifiques, artistiques, qui avaient sombré dans le naufrage de la civilisation ^.

En revanche, le latin populaire possédait nombre de mots qu'on ne retrouve pas dans la latinité classique. La plupart étaient cependant latins, mais appartenaient à l'usage familier ou vulgaire ; d'autres étaient des termes classiques, mais détournés par métaphore de leur sens propre. Pour quelques-uns d'entre eux, nous avons des témoignages formels de grammairiens anciens notant comme vulgaires certains termes qui sont précisément devenus les termes communs de la nouvelle langue^.

1. Voir dans V Appendice î de la Vie des mots, par A. Darmesteter, une liste étendue de mots qui, presque tous, remontent au latin de l'époque classique, et ont conservé plus ou moins complètement le sens primitif.

2. « La riche synonymie du latin classique fut notamment très restreinte : de plusieurs mots plus ou moins synonymes, on n'en conserva qu'un; on négligea les nuances d^expression que la litté rature avait développées. » G. Paris, Extraits de la Chanson t ; Roland^ 5^ édit., p. 54.

Page 1