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IV. Vocalisation de L

105. Changement de L en U. — Le trait le plus notable de l'histoire de la prononciation française du XI® au XV® siècle est la vocalisation de 1, c'est-à-cire son changement en u devant une consonne, à l'intérieur des

1. Quelquefois (cf. p. 113, n.), l'i en hiatus s'est changé en j sans mouiller Tn ; *gpania grange, laneum lani^e, lineum lin^e.

2. De même que la diphtongue orale ci passe à oè puis à "wè (§ ^3), la diphtongue nasale om [ûin) passe à wê (Jwê, beswê).

mots, OU à la fin d'un mot étroitement uni par le sens au mot suivant.

11 y a beaucoup de rapport entre le son 1 et le son u, comme il y en a également entre 1 et i. Dans la prononciation ordinaire de 11, la langue vibre horizontalement; mais elle peut aussi s'arquer ou se creuser. Dans le premier cas, elle s'en vient toucher la voûte du palais par le sommet de la courbure et produit, en même temps que 1, un yod, qui se combine avec cette consonne pour former une 1 mouillée (§ 36). Dans le second cas, la langue, en se creusant, donne à la bouche la forme nécessaire pour produire la voyelle u. De là, un son intermédiaire, moitié 1, moitié u, qu'on peut entendre encore aujourd'hui dans les langues slaves ^.

La vocalisation del'l enu s'est produite dans quelques mots en italien, espagnol, provençal : elle a eu lieu régulièrement en français. Comme le changement atteint dans une partie des cas la voyelle précédente, il faut distinguer les divers groupes que forment les voyelles ou les diphtongues avec VI : al, èl, él, ici, il, èl, 61, ul, eul.

L'altération se produit de même avec 1 mouillée, et l'on ne peut pas séparer celle-ci de l'I pure.

106. AL. — A la fin du xii® siècle, al se change en au : talpe, taupe; albe, auhe; altre, autre; malsade, maussade'; malgré, maugré et maugréer; cheval-leger, chevau-leger ; al roi, au roi^. La liquide persiste^ quand elle n'est pas suivie d'une consonne : al (h)omme, al enfant (à l'homme, à l'enfant).

Voilà pourquoi aujourd'hui les noms en al font leur pluriel en aux (cheval, chevaux]^ et pourquoi l'on con-

1. Les laog^ues slaves présentent tous les sons intermédiaire» par lesquels peut passer 11 simple pour aboutir à u.

2. Entre al et au a existé une prononciation intermédiaire, dans laquelle 1 est à rai-chemin entre la liquide pure et la voyelle, et qu'on trouve parfois notée approximativement par ul : aulbe, pautme, etc.

jugueye vaux, tu vaux^ il vaut-, nous valons, vous valez. etc.

Observations. — 1. La langue moderne écrit chevaux^ vaux, avec x au lieu de s. Pourquoi cette x ?

Le moyen âge employait l'x comme signe abréviatif du groupe final us. Ce qu'on prononçait Deus s'écrivait Dex; ce qu'on prononçait nous, vous pouvait s'écrire nox, vox. Il était tout ntiturel qu'on écrivît également chcvax, vax, en prononçant chevaus^ vans. Vers la fin du moyen âge, quand Tusage des abréviations tendit à disj)araître, on oublia la valeur du» signe x, et on le confondit avec la lettre x, qu'on prit dès lors pour un substitut de l's. Gomme on faisait entendre la voyelle u dans la diphtongue au, on fit reparaître cette voyelle et on écrivit chevaux, vaux.

Quelques-uns même, ne comprenant pas que l'I du singulier était déjà représentée au pluriel par l'u, allèrent jusqu'à écrire chevaulx, vaulx. A partir du xvii® siècle, on supprima généralement cette 1 du groupe aus, sauf dans les deux mots aulx (pluriel de ail) et faulx ffalcem) . Les noms en al firent désormais leur pluriel en aux.

C'est à cette succession d'erreurs qu'est due la fâcheuse habitude de l'orthographe moderne de noter par x presque.toute s qui suit u, non seulement dans des mots 011 l'u représente une ancienne 1 [chaux, faux, doux), mais dans bien des cas où Tu ne vient pas de la liquide (glorieux, neveux, je peux). Il serait grand temps qu'une orthogra])he plus correcte et plus simple rétablît partout Ts finale à la place de cette x barbare.

2. Dans quelques mots, al est devenu au, même au singulier : étau, noyau, hoyau, etc. (§ 169). ^^ "'^ ^*

3. Quelle était la prononciation du groupe au? Il e>f certain que l'u y avait non point la valeur de Tu français, mais celle de Tu latin : au sonnait Aou et formait une diphtongue descendante. Le français avait réduit au VIII® siècle la diphtongue latine au à 6 : quatre siècles plus tard, par un autre procès, il faisait reparaître ce qu'il avait détruit. Le xvi® siècle verra disparaître la nouvelle diphtongue réduite à 6 fermé.

i)U XI'' A LA FIN DU XV^ SIÈCLE 159

107. EL ET EL. — La transformation de i en u dans le groupe èl amena l'intercalation d'un a après l'è et la production de la triphtongue eau. Cette triphtongue devint de bonne heure è^u, esiu dont la destinée (ut celle du groupe précédent al, au. Ainsi, pour prendre un exemple type, l'adj. bèls devint successivement, du xiie au XIII® siècle, beaus^ bèaus, beaiis. Les siècles suivants, jusqu'au xv®, font entendre la triphtongue eAu, qui commence par un e féminin, se continue par un a accentué et finit par un u. Les dialectes changeaient volontiers l'e féminin en i, de sorte que la triphtongue devenait iau. Nous verrons au chapitre suivant le sort de cette triphtongue dans la langue moderne.

Ainsi l'ancien et le moyen français déclinaient : le mantél, les manteaus; le chapèl, les chapeaus; un bel enfant, de beaus enfants. Dans le substantif, une réaction du pluriel sur le singulier fît partout disj)iîraîlre la forme en el : de là manteau, chapeau, etc. (§ 169). Des formes telles que duel, cartel, listel sont des formes savantes. Martel en tête et Charles Martel à côté de marteau ont conservé l'ancienne forme. Les adjectifs se terminèrent également en eau [beau, nouveau, jumeau), excepté devant une voyelle : un bel enfant, bel et bon. Inversement, la forme du féminin dans certains adjectifs a protégé 11 du masculin qui en ancien français se vocalisait au pluriel : tel, plur. îeus ; cruel, plur. crueus. Une forme unique en el a été adoptée pour les deux genres et les deux nombres. L'ancien substantif /?e/ de palum faisait au pluriel peus, et dialectalement joiews ; pieu est tiri de ce pluriel dialectal.

Le rapport de eau à el tend aujourd'hui à s'efTacer. Bien que la langue possède de nombreux dérivés qui datent de l'époque où el n'était pas encore changé en eau (chapel : chapelet ; mantel : mantelet ; nouvel : nouvelle) et qui devraient conserver toujours présent le souvenir de la filiation, on a commencé à créer des dérivés tels que tableautin, de tableau ; pinceauter, de pinceau (au lieu de tablellin, pinceler).

El, accentué, n'existe que dans éls (illos), cels (ecceillos), chevéls [capiWos], feltre (*filtrum), qui sont devenus -eus^ ceus, cheveus (eux, ceux, cheveux), feutre (§ 68) ^ . L'I s'est changée en u ; la diphtongue eu, produite par la vocalisation, a dû se fondre avec l'ancien 6 (§ 94) et en suivre la destinée. A la fin du moyen âge, ce qu'on avait jadis prononcé él avait certainement le son moderne de notre voyelle eu. Atone, él ne se réduit pas à eu, mais à ti (ou) : *filicaria, felgiere, fougiere, fougère; del (article •contracté atone), dou, plus tard du (§ 199, 4).

lÉL se change en la triphlongue iéu : ciel, cieus. De bonne heure, on a prononcé yeu, avec eu voyelle, comme -aujourd'hui (§95 et 98).

i08. Autres voyelles ou diphtongues précédant L.

IL. — La langue semble avoir hésité. L'ancien français disait soutil, soutius; vil, vius-, vilté, viuté\ mais ces formes ne se sont pas maintenues. Ou bien la -consonne a reparu, comme dans subtils^ vils\ ou bien elle est tombée sans laisser de trace : filcelle, ficelle. Essieu pour essiu de ax|le paraît être une forme dialectale.

OL et OL devinrent ou et ou, qui se réduisirent bien vite à la voyelle simple u (ou) : dois, dôus^ doux ; cols, ^ous ; fols, fous; mÔls, mous.

UL. Ici, 1 paraît s'être fondue avec Tu sans laisser de 4;races : pulce devenant puce et pulpitre devenu pupitre. La consonne a reparu dans nuls, anc. nus, plur. de nul,

UEL ou EUL. Dans ce groupe, 1 devait, en se vocalisant, se fondre avec la voyelle eu : aieul, aieus; linceul, linceus.

109. L MOUILLÉE. — Nous avons déjà parlé (§ 60, 2°. 76, 3° et 80) du changement dans certain<îs condition;

1. Il faut citer aussi l'a. fr. arreuce de atrïplicem, remplacé par la formepicarde arroche. Basoche pour baseuche de basilica, «st inexpliqué. /

DU Xr A LA FIN DU XV® SIÈCLE 161

de 1 laline en 1 mouillée, notée généralement par ill à l'intérieur des mots, et il à la fin des mots.

L mouillée va nous présenter des faits analogues à ceux que nous venons d'étudier pour 1 simple. L mouillée, en effet, ne subsistait pas à l'origine devant une ■consonne. De là

Al (ail) travails travaus

El (ail) vieils viens ,

El (eil) conseils conseus

Il ^il) fils, fr. fis et dialectal, fius

01 (ouil) genouils ^enous

Le besoin d'analogie a ramené les formes sans 1 mouillée aux formes avec l mouillée ou inversement : on a eu d'une part genou, verrou d'après genous, verrous au lieu de genouil, '^errouil, et d'autre part ail a supplanté au pluriel la forme en aux dans épouvantail, éventail, etc. (§ 167 et 170).

D'autres for/nes où 1 était primitivement mouillée ont pris une 1 JDimple : avrill, perill sont devenus avril, péril) par contre, des formes où 1 était simple ont pris une 1 mouillée dans gentilhomme et le féminin gentille et anguile dans anguille.

Citons encore chevreul devenant chevreuil sous l'influence de deuil, seuil; sarcueu devenant cercueil et linceul à côlé de linceuil.

Ainsi, le xiii^ et le xiv^ siècle ont vu se développer toute une nouvelle série de diphtongues ou triphtongues : au, eu, eau, ieu. Mais la diphtongue au et la triphtongue eau ont seules duré jusqu'au xvi® sjècle.

Section III. — Résumé,

110. État de la prononciation a la fin du xv« siècle. — Les voyelles pures sont : à, à, é, é, 1, 6, 6, u (ou), il, eu, e féminin. L'a et l'ô sont issus d'à et d'à

par suite de la chute d'une consonne suivante, notamment s (§ 102). On se rappellera que l'u continue un plus ancien 6 entravé ou atone (§ 94), et que la voyelle eu ^ représente les anciennes diphtongues eu, ou, 6u, uo (§94) et eu (§ 107 et 108).

Il n'y a qu'une seule diphtongue pure : au et une seule triphtongue pure : eau.

Les voyelles nasales sont : à, ë (ain, ein, oin, ien), ô.

Il n'y a plus de diphtongues nasales.

Le.-^ consonnes sont les mêmes qu'aujourd'hui : b, p, ¥, f, — d, t, S douce (ou z), s forte, — g, c (k, q), — j, ch, — y, w, w 2, — h, — 1, r, m, n, l, n. i^:n ce qui les concerne, il n'y a pns de différence essentielle enlre la prononciation de cette époque et la nôtre, sauf que r n'est pas encore gutturale, que n peut se trouver à la fin des mots (§ 104), et que l n'est pas encore en voie de disparaître.

1. La prononciation disting-uait déjà une voyelle eù ouverte et me voyelle eÙ fermée. Mais les faits sur lesquels cette distinction »st fondée n'ayant pas encore été étudiés, nous considérons provisoirement ces deux sons de môme origine comme une unité.

2. Les groupes formés par ces consonnes avec diverses voyelles suivantes sont qualifiés improprement de diphtongues par le?» grammairiens (cf. § 27).

DU XVl^ SIÈCLE jusqu'à NOS JOURS 163

DU XVI® SIÈCLE jusqu'à NOS JOURS

111. E fermé. — 112. O ouvert et eu. — 113. Histoire de Ve féminin. — 114. Transformations de l'^" féminin. — 115. Oi. — 116. Ùi. — 117. Au et eau. — 118. Nouvelles voyelles nasales. — 119. Chang-ement de voyelles nasales en voyelles pures. — 120. Consonnes simples — 121. Groupes de consonnes. — 122. Conclusion.

Section I. — Histoire des voyelles.

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