‹ Cours de grammaire historique de la langue française (volume 2)Chapitre 50 sur 57 · I. Sons purs ou oraux · texte numérisé non relu

I. Sons purs ou oraux

111. E FERMÉ. — Du xvi^ au xviii^ siècle, é fermé accentué^ devient è ouvert toutes les fois qu'il est suivi d'une consonne persistante. Auparavant on disait : échec, chef, fève, éle, père, mère, frère, amer, amére, clér, fier, etc. Peu à peu Ton se mit à prononcer comme nous le faisons aujourd'hui : échec ^ cJièf, fève^ èle (aile), père., amer., clèr (clair), fièr^ etc. L'é est resté fermé quand il n'était suivi d'aucune consonne ou que la consonne suivante (notamment r finale) avait cessé d'être prononcée (§ 120). C'est pourquoi les participes et les infinitifs de la l*"® conjugaison^ et les polysyllabes en -er et en -ier ont toujours l'é fermé, tandis que les féminins en -ère et en -icrc ont l'è ouvert :

berge (berger) bergère

message (messager) messai^cre

1. E fermé acccnluc continue a latin, libre, accentué (§ 51, 4** et 89) ; ié continue le même a latin, précédé d'une consonne palatale (§ 54, I, rt), ou è gallo-roman, libre, accentué (§ 51, 2*»).

2. C'est là l'origine des rimes, dites à tort normandes, si fréquentes chez les poètes classiques; la terminaison cr avait, par licence poétique, coTiscrvé l'è, bien que l'r ne se prononçât j^as : donner rime avec air, toucher avec cher, etc.

printanié (printanier) printanière

ouvrié ouvrier) ouvrière ^

Signalons aussi la prononciation de ai final. Nous avons vu, § 93, que ai de diphtongue était devenu un è Déjà de fort bonne heure on constate la prononciation avec é \)0\xv fai^ je sais, /aimai, fa ùnei'ai; cette prononciation est pourtant encore indécise au xvi® siècle et au XVII®, à en juger par les contradictions des grammairiens ; elle est à peu près fixée aujourd'hui. Mais elle est loin de l'être pour des substantifs ou adjectifs tels que bai, geai, lai, balai, délai, mai, quai, essai, vrai^ qui sont prononcés tantôt avec è, tantôt avec é. Gai seul paraît avoir pris décidément lé.

112. 0 OUVERT ET EU. — Au xvi^ siècle, et déjà plus anciennement (p. 162, n. 1), les voyelles ô (§ 85 et 110) et eu précédant immédiatement la consonne finale étaient, à ce qu'il semble, tour à tour ouvertes ou fermées, suivant que cette consonne se prononçait ou non (§ 120). Cette différence apparaît encore dans un ou deux mot«^ de la langue d'aujourd'hui :

le bœuf gras, pron. beù un bœuf, pron. beiif

des œufs, pron. eu un œuf, pron. eàf

On a dit quelquefois au théâtre : vous êtes un sot'; mais on prononce d'habitude s6, avec l'o fermé et sans t. Actuellement, les voyelles dont nous traitons sont toujours ouvertes devant les consonnes finales qui ont persisté depuis le xvi® siècle ; elles sont fermées, toutes les fois qu'elles terminent le mot. On prononce cœur, sœur, tort, essor, dot, maispew (peux),ye«^, lieu, lieureù (heureux), dô (dos), palto (paletot), fin (flot), etc.

1. L'yod ou i consonne, précédant e ouvert ou fermé (ancienne diphtongue le), s'est changé en i voyelle, après un groupe de consonnes prononcées dans la même syllabe :

oui^-j'ier ou-uri-er

ta-blier ta-bli-er

Le mot hier, autrefois monosyllabe, se prononce également eo deux émissions de voix : hi-er.

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On constate, au moins à partir du xvi® siècle, le changement d'ô en 6 devant une consonne sifflante, dans des mots comme fosse ^ rose, chose, arrose, qu'on a même prononcés rouse, c/iouse, arrouse, La voyelle eu, dont le timbre originaire est incertain, a également un son fermé devant une s sonore : heureuse, Meuse, Creuse, etc.

113. Histoire de l'E féminin. — Dès le xiv^ siècle, Te féminin commençait à n'être plus prononcé après les diphtongues etjes voyelles, atones ou accentuées:

vraiement vraiment

uniement uniment

journée journé[e]

folie foli[e)

eaue (aqua) eau

Quand Te féminin précédait la voyelle accentuée, l'orthographe s'est généralement conformée à la nouvelle prononciation. Quand il formait la dernière syllabe du mot, on a continué à l'écrire, excepté dans le substantif eau (jadis triphtongue) et à la terminaison de l'imparfait et du conditionnel, auparavant -oie, bientôt -oi et ois (§ 244) ainsi que dans les subjonctifs 50is, sois, soit et ait.

En même temps, l'e féminin s'affaiblissait entre deux consonnes intérieures, le plus anciennement sans doute dans le voisinage d'une liquide ou d'une nasale :

acheter acheter

savetier savtier

charretier chartier (La Fontaine)

larrecin larcin

serement serment

Après la consonne initiale, l'e féminin a persisté jusqu'à nos jours, à moins qu'il ne fût suivi d'une des consonnes 1 ou r:

belouse blouse

beluter • ■ bluter

berouette brouette

Au XVI® siècle, Te féminin était encore prononcé à la fin des mots après une consonne. Mais, depuis le xvii^ siècle, on ne le fait plus entendre dans la conversation qu'après les groupes de consonnes qui exigent une voyelle d'appui : par exemple, dans quatre^ table, peuple^ souple ; ou, à l'intérieur des mots, dans appartement^ exactement, lestement, etc.

A cet égard, les habitudes locales ou individuelles varient d'ailleurs sensiblement. Dans le langage oratoire ou poétique. Te féminin ou, comme on dit, le muet est mieux conservé que dans la prononciation courante. En vers, il compte pour une syllabe et constitue la rime féminine. Aucun fait ne contribue davantage à donner à notre poésie moderne un caractère factice et artificiel, et à rendre nos vers faux à toute oreille non avertie.

114. Transformations de l'E féminin. — Il est arrivé fréquemment que l'e féminin s'est changé en é sous l'influence de la prononciation des mots latins correspondants. C'est le cas pour bénin, désir, férir, gémir, péril, prévôt, quérir, verrou, etc. Il est de même évident que l'e de séjour a subi l'analogie de la prononciation de Te dans des mots savants comme séparer, etc.

Dans d'autres cas, l'e s'est changé en é à cause de l'hiatus dans péage, séant ^ séance^ etc.' "

11."^. Oï. — L'ancienne diphtongue ci se prononçait wè au xv^ et au xvi® siècle (§ 93). Dans nombre de mots, les substantifs croie (crëta), monnoie, les adjectifs foible, roide, les verbes connoître et paroitre, dans plusieurs noms de peuple comme François, Anglois, Polonois, Japonois, enfin à l'imparfait et au conditionnel de tous les verbes, le w a cessé d'être prononcé, et il n'est resté que la voyelle è. Cette prononciation commence au milieu du xvi° siècle. Au xvii«, l'avocat Bérain imagina de la noter par ai; mais cette manière d'écrire, préconisée par Voltaire et reconnue officiellement à l'époque de la Révolution, n'a décidément supplanté la vieille notation ci qu'au xix® siècle

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Cependant, le plus grand nombre des mots qui avaient eu jadis la diphtongue oi restaient fidèles à la prononciation wè. Il faut y joindre quelques mots dans lesquels le groupe phonétique wè a pour origine immédiate un è j)récédé d une voyelle en hiatus, comme poêle, moelle, fouet, etc. (§ 98). Dès le xvi® siècle, la prononciation des faubourgs parisiens tendait à changer en a Tè |)récédé de w. A l'époque de la Révolution, cette prononciation populaire gagna peu à peu la bourgeoisie parisienne et, par suite du triomphe de la démocratie, se répandit dans toute la France. Les patois et le français provincial connaissent encore la prononciation wè ; mais, dans la langue commune, l'ancienne diphtongue oi, toujours persistante dans l'orthographe, a désormais la valeur phonétique wa. On dit également mwale^ pwale\ on dirait généralement fwa, si l'orthographe n'avait pas conservé le souvenir vivant de l'ancienne prononrintion fwé (fouet) ^

116. UI. — A la fin du moyen âge, on prononçait wi. I.e w a cessé dêlre prononcé après une consonne labiale dans vider pour vuider et dans trémie pour tremuie. Dans d'autres mots, ùi s'est réduit à u : charcutier pour charcuitier, curée i^oxxr cuirée, rut pour ruit, saumure pour saumuire.

117. AU ET EAU. — La diphtongue au (§106; et la triphtongue eau (§ 107) étaient prononcées au xvi^ siècle ao et eao. Vers la fin du siècle, la diphtongue ao devient o fermé. Au xvii^ siècle, l'e fémJnin du groupe eao-eo cessa d'être prononcé, et l'usage moderne fut établi.

1. Raide et roide représentent dans la langue actuelle l'usit-o ancien et l'usapco nouveau. D'autre part, l'ancienne forme a pu être conservée à côté de la nouvelle, mais avec un emploi ou un sens différent ; comparez Langlois, François, Benoît à ^/?-/a/5,

Français, benéi.

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