LANGUE ET LA GRAMMAIRE
Avant de corainencer l'étude de la langue française, il faut savoir ce qu'on entend par langue et par gram^ maire.
L Ce que l'on entend par langue.
L'idée de langue est une idée si familière à chacun qu'elle est plus claire que toute définition scientifique qu'on en peut donner. Une définition aurait toutefois l'avantage d'en préciser les caractères essentiels. On peut appeler langue tout système naturel de mots dont se servent des groupes d'hommes pour échanger entre eux leurs pensées. Ce système embrasse quatre ordres de faits : la prononciation, le lexique, les formes grammaticales, les constructions syntaxiques.
Les langues sont très nombreuses sur la surface du globe. Une des raisons de cette multiplicité, c'est qu'elles sont soumises à d'incessants changements. Une langue établie dans une région quelconque finit le plus souvent par se modifier dans le temps et Tesi^ace : dans le tem[)S, si bien qu'au bout d'un certain nombre
l INTilODUCTlON
d'années elle devient sensiblement différente de ce qu'elle était d'abord, et, sous sa dernière forme, paraît comme une langue nouvelle; dans l'espace, si bien qu'elle se subdivise en groupes régionaux divers ou dialectes. qui peuvent devenir à leur tour, suivant leur degré d'importance, de nouvelles langues comprenant ellesmêmes de nouvelles subdivisions. L'évolution est la loi maîtresse qui régit l'existence des langues; celles-ci, comme tous les organismes, sont dans un perpétuel devenir.
Les changements qui peuvent les affecter les atteignent dans les quatre caractères dont nous venons de parler : la j)rononciation, le lexique, les formes grammaticales, les constructions syntaxiques.
Prononciation. — Lorsque, de notre langue maternelle, nous passons à l'étude d'une langue étrangère, l'allemand ou l'anglais par exemple, nous sommes frappés avant tout d'un système de prononciation qui présente une des premières difficultés à vaincre. Chez ceux qui parlent ces langues, les organes vocaux ont pris des habitudes spéciales, qu'il nous faut, à notre tour, nous approprier. Ce fait, si frappant quand on compare entre elles deux langues vivantes, est aussi réel, quoique moins sensible, quand, pour une même langue, on compare les prononciations de plusieurs provinces. Suivant les lieux, les mêmes sons subissent des modifications plus ou moins profondes.
Ces changements, que nous constatons non seulement de langue à langue, mais encore de dialecte à dialecte, une même langue peut les avoir subis dans le cours du temps. Ainsi la prononciation de l'anglais classique varie avec une telle rapidité, que la physionomie de cette langue en est transformée de siècle en siècle. L'allemand moderne, avec sa rude harmonie, présente le dernier état d'un idiome, qui, à l'époque des invasions barbares, à en juger par le gothique d'Ulfilas^, était,
1. Evêque des Goths au iv^ siècle. On possède de lui une traduction des Evangiles en langue gothique; c'est le plus ancien monument des langues germaniques.
avec son concours mélodieux de voyelles et de diphtongues, d'une harmonie chantante et d'une souveraine douceur.
Un exem|)le pris au français montrera mieux encore cette évolution : le mot crois (dans je crois, lat. credo se prononce aujourd'hui crwa,
x\u xviii^ siècle, il se prononçait crwè ; Au xvii«, crwè\
Au xvie, écrit croi, crwè-,
Au xv^, croè ;
Au xiv^-xiii^, ^:ro/ en un diphtongue^;
Au xii^, il s'écrivait et se prononçait crée ; Au xi^-x^, créid)
Au ix-viii«, il était créd ;
Au vii^-v^, il était credo, prononcé en appuyant fortement sur Ve qui était fermé.
Ces changements dans la prononciation se produisent inconsciemment, et, par cela même, ils sont généraux, atteignent tous les sons de la langue qui, se présentant dans les mêmes conditions, peuvent s'y soumettre, et par suite ils ne comportent pas d'exceptions ^. Il a donc été possible d'en faire l'histoire, et la science qui en détermine les lois a reçu le nom de phonologie ou pho^ nétique (d'un mot grec phônè^ son).
Lexique. — Les mots sont les éléments fondamentaux de toute langue, puisque les langues sont faites pour exprimer la pensée et que les mots sont les signes des idées.
L'ensemble des mots d'une langue en forme le lexique. On peut étudier les mots dans leur origine, dans les procédés de formation qui leur donnent naissance et dans les significations qu'ils expriment. En particulier pour le français, il y a à rechercher comment et par quels moyens le lexique du latin populaire, devenu