CHAPITRE II
367. Emplois de l'adjectif. — 368. De l'accord de l'adjectif. — 369. Adjectif se rapportant à plusieurs substantifs. — 370. Adjectifs ne s'accordant pas ou s'accordant irrég-ulièrement avec le substantif. — 371. Accord des adjectifs qualifiant d'autres adjectifs. — 372. Des noms de couleurs employés comme adjectifs. — 373. Des degrés de comparaison. — 374. Comparatif. — 375. Superlatif absolu. — 376. Superlatif relatif.
367. Emplois de l'adjectif. — L'adjectif peut se faire remplacer : par un substantif sans article précédé de la préposition de : une maison royale, une maison de roi; — par une périphrase : la ^e/2Z trotte-menu, une beauté Sans pareille; — par une proposition relative : des personnes charmantes, des personnes qui charment.
Pour le premier cas, l'usage moderne a établi une différence à peu près constante entre l'adjectif et la combinaison de la préposition et du substantif. En effet, la tendance de la langue a été, depuis ses débuts,
de remplacer par cette combinaison l'adjectif de nature dont le latin se servait en général pour marquer : soit la provenance : bestiae aquatiles. fr. quadrupèdes d'eau ; soit la matière : statua argentea. statue d argent] soit l'espèce animale ou végétale : lac asininum, lait ddnesse; glandes quernae. glands de chêne ; soit le temps : menses hiberni. mois d'hiver; dies festns, y o«r de fête; soit le lieu : pugna Cannensis. la bataille de Cannes^ etc. Le latin avait une grande variété de terminaisons : toutes disparurent en latin populaire devant -inum et -atum. De là, au moyen âge, chez les prosateurs et les poètes, un certain nombre d'adjectifs de nature comme : chesnin (de chêne;, fraisnin (de frêne), ivorin (d'ivoire), marhrin (de marbre), perrin (de pierre), terrin (de terre), oré ^d'or) et doré. Dans la Chanson de Roland, à côté d'expressions qui annoncent l'usage moderne comme hanstes de fraisne et de pumer 'v. 2537) et helmes d'acer fv. 2540^,, on trouve : hanste fraisnine ;v. 720), /crie bucle (v. 1283). On a dit longtemps l'âge doré, et l'on trouve encore dans Malherbe l'âge ferré. D autre part, la traduction des auteurs latins mit en circulation une foule d'adjectifs de nature comme maritime., terrestre, canin., lupin, ovin, nocturne., diurne., virginal, servile, etc. Au xvi« siècle enfin, certains écrivains, surtout Rabelais, tentèrent d'en augmenter le nombre. Mais leur exemple ne fut pas suivi, et la plupart des adjectifs savants introduits dans la langue à partir du xii« siècle ont cédé la place à la combinaison du substantif et de la préposition de. Beaucoup de ceux qui ont subsisté ont été utilisés pour exprimer une nuance particulière de l'idée : on dit du lait de brebis, mais la race ovine; une poule d'eau, mais la race aquatile; d'autre part une plume d'or et Vdge de fer à coté de plume dorée et souliers ferrés.
Le nombre des adjectifs de nature peut s'accroître dans le langage scientifique ; il ne peut que diminuer dans le langage coura it; les créations de certains écrivains de nos jours, qui veulent faire revenir la langue en arrière, n'ont pas chance de durée.
368. De l'accord de l'adjectif. — L'adjectif latin s'accordait en genre, en nombre et en cas avec le substantif. Cette règle s'est continuée dans l'ancien français qui connaissait encore deux cas. Dans la langue moderne qui a perdu la notion des cas, cette règle se réduit et l'accord porte sur le genre et le nombre.
Cette règle présente deux sortes d'anomalies : la première, qui concerne l'adjectif se rapportant à plusieurs substantifs ; la seconde, qui concerne certains adjectifs ne réclamant pas l'accord avec le substantif.
369. Adjectif se rapportant a plusieurs substantifs. — I. Quand un adjectif détermine plusieurs substantifs singuliers ou plusieurs substantifs pluriels de genre différent, l'ancienne langue, conformément à la tradition latine, usait de la liberté de faire accorder l'adjectif avec un seul des substantifs, le plus voisin. Nous retrouvons cette liberté chez les écrivains du XVII* siècle : Un ordre et un habit particulier (Rac. IV, 405). Joie et tristesse attachée à la vie (VI, 213). // y a de petites règles , des devoirs^ des bienséances attachées aux lieux ^ aux temps et aux personnes (La Bruy. II, 95). Nous disons encore certificat de honne vie et mœurs. C'est Malherbe le premier qui a posé la règle moderne d'après laquelle l'adjectif attribut doit être au pluriel quand il se rapporte à plusieurs substantifs singuliers, et au masculin si ces substantifs sont de genres différents : Vaugelas et l'Académie confirmèrent cette théorie, tout en gardant certaines expressions consacrées comme : le cœur et la bouche ouverte, les pieds et la tête nue. Il fallait donc dire :
Son honneur et sa gloire entiers.
Sa gloire et son honneur entiers.
Des dignités et des titres mérités.
Des titres et des dignités mérités.
Toutefois, depuis 1900, cette syntaxe d'accord est devenue plus souple : on tolère que l'adjectif soit au masculin pluriel, quel que soit le genre du substantif
le plus voisin : appartements et chambres meublés^ et aussi qu'il s'accorde avec le substantif le plus rapproché : un courage et une foi nouvelle.
II. L'ancienne langue usait aussi de la liberté de n'employer qu'un seul adjectif déterminatif devant plusieurs substantifs qui semblent réclamer chacun un déterminatif spécial, et elle pouvait indifféremment le faire accorder avec le premier des substantifs ou avec tous. Ainsi encore au xvii^ siècle : La. justice, probité^ prudence^ valeur et tempérance sont toutes qualités qui,.. ^Malh.. Tl, 98: "L'ingratitude et peu de soin que Id. I, 286 . Ses domestiques, carrosses, chariots et toute sorte d'équipage (La Rochef. III. 122). On dit de même encore : en mon dme et conscience ; en son lieu et place; ses père et mère. Mais, dans tous les autres cas, la langue actuelle réclame impérieusement la division des idées et la répétition des déterminatifs.
La liberté était la même quand deux adjectifs se rapportaient à un substantif de façon à désigner deux choses distinctes ; l'ancienne langue disait indifféremment : la langue anglaise et française et les langues anglaise et française. On est revenu à cette liberté, et l'on n'est plus forcé de répéter l'article, comme l'ont exigé quelque temps les grammaires, et d'écrire : la larigue anglaise et la française.
^70. Adjectifs xe s'accordaxt pas ou s'accordaxt
lit ^ULIÈREMENT AVEC LE SUBSTANTIF. AutrC et
chacun. Ces deux adjectifs s'employaient volontiers au xvii° siècle au masculin, alors qu'il s'agissait d'une femme :
f étais un peu honteuse Q« un a.utre en témoignât plus de ressentiment.
(Corn. I, 228)
Monsieur, vous me prenez pour un Stlltre, sans doute.
(Rac. II, 172)
Je marche tout comme un autre. Sév. VII, p. 365;. Dans ces trois exemples, un autre désigne une femme. —
fci les trois princesses prennent chacun un fauteuil. (Corn, V, 426. L'édition de 1660 ciiangea chacun en chacune).
Demi. Dans l'ancien et le moyen français, demi s'accordait avec le substantif, qu'il en fût précédé ou suivi : Duze demies hures (Ph. de Thaon, Comput, v. 2073). On en trouve de nombreux exemples au xvii' siècle, et La Bruyère écrit encore : une demie lieue (II, 261). Mais Vaugelas avait déjà énoncé et fait accepter la règle d'après laquelle demi reste invariable quand il précède le substantif. On ne s'explique guère la raison de cette distinction. Sans doute il y a eu confusion avec d'autres composés de mi devenus adverbes et prépositions : enmi, parmi. D'ailleurs, on trouve quelquefois demi en ancien français employé comme adverbe :
Demi Espaigne fos fueli en fieu doner.
Ains eussiez allé bien demi Une a pie.
(Gui de Bourgogne, v. 3120)
Depuis 1900, on est revenu à l'ancien état de choses : demi placé devant un substantif n'est plus toujours considéré comme un adverbe et peut prendre l'accord : on peut écrire une demi heure., aussi bien qu'une demie lieure.
Nu. Dans l'ancien et le moyen français, nu aussi s'accordait avec le substantif, qu'il en fût précédé ou suivi. On trouve encore cette liberté au xvii® siècle : Elle y alla nus pieds comme toutes les religieuses (Rac, IV, 509); Marivaux en 1733 encore écrivait -.Je suis nue tête (Marianne, 3" partie). C'est dans Malherbe que l'on rencontre pour la première fois l'invariabilité de nu devant le substantif; il déclare que l'on peut dire par élision nu tête et nu jambes au lieu de nue tête et nues jambes. Vaugelas et l'Académie rendirent cette élision obligatoire. Gomme demi, nu placé devant un substantif a été jusqu'en 1900 considéré comme le premier terme
d'un mot composé et faisant corps avec lui. On exceptait seulement nue propriété et nus propriétaires. Mais, depuis, l'accord de nu est toléré devant tout substantif; on peut écrire -.nus pieds, nue ?e7e, comme avant Malherbe. Feu. Cet adjectif, qui en ancien français était fedut^ feû. et avait été tiré d'un dérivé du mot latin fatum 'deslinée,, fatutus, avec le sens de « quia rempli sa destinée, qui est mort », s'accordait avec le substantif, quelle qu'en fût la place. Mais, au xvi« siècle, on confondit ce mot avec l'italien fu du lat. fuit, il a été, il a cessé d'exister) employé dans le même sens, au point que Ton en vint à écrire : le tien tut père, au lieu de : le tien feu père. Par suite de cette confusion, les grammairiens du xvii^ siècle décidèrent que feu serait invariable. Certains furent plus subtils; remarquant que, chez certains écrivains considérables, on avait des exemples où feu précédant par hasard le substantif variait, ils admirent que ce prétendu adverbe s'accorderait avec le substantif quand il le précéderait immédiatement : feu la reine, mais la feue reine. Depuis 1900, on peut écrire : feue la reine.
' Même. D'après la grammaire actuelle, même marquant l'identité est toujours variable. Mais, s'il correspond au latin ipse et désigne expressément la personne ou l'objet dont on parle, la chose est moins simple. Modifie-t-il un adjectif, un verbe, ou un adverbe, il est invariable. Suit-il plusieurs substantifs pluriels, il est invariable. Suit-il un seul substantif pluriel, il varie ou ne varie pas, à volonté, si le sens permet de le placer avant le nom. Suit-il enfin un pronom personnel, il varie toujours. D'oîi provient cette bizarre multiplicité de règles ?
Même s'employait en ancien et en moyen français à volonté comme adjectif et comme adverbe. En qualité d'adverbe, il pouvait se faire suivre de l's adverbiale (§ 259^ et déterminer non seulement un verbe, mais encore un substantif ou un pronom. C'est ainsi qu'au XVII* siècle encore Corneille peut écrire : Moi mesmes à mon tour (IV, 235, corrigé dans l'édition de 1660 en : Je
ne sais plus moimesme). Vaugelas proposa un moyen de distinguer mesme adverbe de mesme adjectif : « Quand il est proche d'un substantif singulier, je voudrois, dit-il, mettre mesmes avec s, et quand il est proche d'un substantif pluriel, je voudrois mettre mesme sans s, et l'un et l'autre pour éviter l'équivoque et pour empescher que mesme, adverbe, nesoitprispourmesme, pronom » (1, 80). Il aurait donc fallu écrire d'après Vaugelas (I, 81) : les choses mesme que je vous ai dites ^ et la chose mesmes que je vous ai dite. Il accordait donc la liberté, quand même était adverbe, de l'écrire avec ou sans s; c'est ce qui nous explique d'ailleurs ies incertitudes et les contradictions des écrivains de cette époque. Ainsi, Boileau écrit : des discours mesmes académiques (Ep. VIII, V. 58), et d'autre part des poètes de la même époque se permettent encore d'écrire e^ur-même, e//es-méme, comme Malherbe et Racine :
Les Immortels eux même en sont persécutés.
(Malh., I, 278)
Va; mais nous-lD.éïD.e, allons, précipitons nos pas.
(Rac, II, 539)
Mais les grammairiens du xviii* siècle, ignorant la règle de l's adverbiale, se perdirent dans les exemples qu'ils trouvaient contradictoires, et décrétèrent d'une façon générale l'invariabilité de même adverbe et la variabilité de même adjectif. Depuis 1900, on n'établit plus une distinction si absolue entre même adjectif et même adverbe après un substantif ou un pronom au pluriel : on peut écrire les dieux mêmes, «ows-mêmes.
Quelque. Il faut distinguer un adjectif simple quelque d'un adjectif composé quelque. Nous commencerons par ce dernier.
I. Quelque. Les grammaires actuelles distinguent en général un adjectif conjonctif quel que dans quel qu'il soit, un adjectif indéfini quelque dans quelques vains lauriers que promette la guerre, et un adverbe indéfini : quelque dans quelque bons musiciens qu'ils soient. Nous
allons voir qu'au regard de l'histoire ces trois constructions ont une origine commune et ne sont pas des faits d'ordre différent.
De même que l'on dit tel que, de même Ton a dit, dès l'origine, quel que, adjectif composé qui correspondit pour le sens au latin quicunque, qualiscunque,et employé dans les propositions secondaires exprimant une concession :
Quel part qu'iV att^ ne poet mie caïr
[Roi. V. 2034.)
f'fr. mod.t quelque part qu'il aille, il ne peut tomber), ôans cette construction, quel est l'adjectif déterminatif; que est le pronom relatif (qui se trouve dans les tournures analogues : malheureux que nous sommes; le sot qu'il est). L'adjectif ^we/, exprimant de sa nature un doute sur la qualité du sujet, entraîna de bonne heure le subjonctif ' . Cette construction resta en vigueur durant tout le moyen âge ; on la retrouve au xvi« siècle :
Le musc et V am.hr e gris par quel lieu qu'e//e passe Laissent d'elle longtemps une odorante trace.
(Du Bartas, Judit, IV)
On la constate encore dans Molière : En quel lieu que ce soit (III, 92).
Mais elle était devenue rare au xviie siècle et Vaugelas l'avait combattue : « Que si entre quelle et que il y a quelques syllabes qui les séparent, alors il faut dire quelque et non quelle, comme quelque enfin que puisse estre la cause, et non pas quelle enfin que puisse estre la cause )) (I, 55).
Cette construction quelque... que au lieu de quel... que, préconisée par Vaugelas (I, 55), avait commencé en effet à paraître dans la langue d'assez bonne heure :
En quelque leu que ele soit.
{Chev. au lion, t. 4346)
En quelque leu que il allassent (Villeh., 13). Elle s'était
1. On trouve çà et là l'indicatif dans les textes du moyen âg-e : Et quels testes que je coloie [Chrest. Bartsch, 2.ô6, 10); Or chevauchiez queil part que pous voulez [Menest. de Reims, § 383).
sans doute introduite sous l'influence analogique' des cas où quel ne déterminant pas un substantif était immédiatement suivi de que : quel quil soit, quelle quelle fût, et encore des constructions elliptiques assez fréquentes, comme à quel que peine, à quel qu ennui (= quelle que peine, quel que ennui qu'il eût). Par suite, l'on commença à écrire : quel que part faille, au lieu de quel part que faille, mettant après quel le pronom que qui en était originairement séparé par un substantif :
quiex que meffaiz Cil las de chei>LUer ait faiz
(G. de Coincy, p. 497)
Puis l'oTi prit l'habitude de répéter le pronom que : quel qviQ part qyxe f aille. Au xvii« siècle, cette nouvelle construction supplanta décidément l'ancienne ^
Celle-ci a pourtant laissé des traces dans la langue actuelle : 1^ Quel est encore séparé forcément de que dans le tour d'ailleurs assez rare : Quel des deux partis que vous choisissiez, vous aurez tort; 2° Quoique rapproché de que, ii -est encore traité à part, quand il est prédicat des verbes être, paraître, sembler, etc. : Quelle que soit sa puissance, quelle que soit la cause. Vaugelas aurait voulu qu'ici l'on écrivît quelque.
Dans les autres câs, depuis le xvi«^ siècle, quel et que ont été réunis en un seul mot, quelque , qui, contre l'usage actuel, variait en nombre aussi bien devant les adjectifs que devant les substantifs ; les exemples en sont nombreux :
et noser de ses feux, Quelques ardents quils soient, se promettre autant qu'eux.
(Corn. VII, 400) Quelques grands principes qu on eût à Port-Royal
1. Patru alla plus loin et voulut étendre la répétition de que à tous les cas. De même que l'on dit quelque grand que vous soyez, on devait dire, d'après lui, y«e/que qftie puisse être la cause.
(Rac. IV, 501) ; quelques méchants que soient les hommes (La Rochef. I, 206;.
Mais les grammairiens du xvii* siècle établirent pour quelque placé devant un adjectif attribut une distinction. S'il détermine à la fois le substantif et Tadjectif, et, par suite, indique le doute sur l'espèce ou la manière, il varie :
Mais, quelques trains lauriers que promette la g/terre, On peut être héros sans ravager la terre.
(Boileau, Ep. I, v, 93)
Si, au contraire, quelque détermine seulement l'adjectif et signifie a à quelque point que », « à quelque degré que », il est traité comme un adverbe et est invariable : Quelque bons musiciens quils soient^ ils ne pourront exécuter ce morceau. Telle est encore la règle dans la langue actuelle.
II. A côté de quelque sorti du déterrainatif quel., existe un adjectif quelque tiré du latin populaire qualis quam et signifiant « plusieurs «. Il varie en nombre: quelquesuns. Les grammairiens du xvii* siècle en ont fait arbitrairement un adverbe invariable quand il précède un nom de nombre, sous prétexte que quelque a alors le sens de l'adverbe (c environ » : quelque dix mille hommes. Mais il n'est pas rare de trouver l'accord même dans ce cas chez nos grands écrivains : quelques soixante ans (Rac. II, 163).
371. Accord des adjectifs qualifiant d'autres ADJECTIFS. — Dans l'ancien et le moyen français, tout adjectif déterminant un autre adjectif ou un participe variait en genre et en nombre comme s'il déterminait un substantif. On disait : une femme demie morte., des œufs durs cuits., des perdrix fraîches tuées., des oignons menus hachés, etc. De cet usage la langue a conservé : fleurs fraîches écloses, fenêtres grandes ouvertes, ils arrivent bons premiers. Dans tous les autres cas, l'adjectif est invariable.
Pour nouveau s'est établie cette règle bizarre qui en fait un adverbe dans une fille nouveau-nee et un adjectif
variable dans les nouvelles converties , une nouvelle mariée, les nouveaux venus, sous prétexte que dans ce dernier cas les participes sont de vrais substantifs. En réalité ces dernières expressions sont des archaïsmes comme fleurs fraîches écloses, etc.^
Parmi ces adjectifs, tout demande des observations particulières.
Tout. Accompagnant un adjectif ou un participe, tout suivait la règle commune et variait en genre et en nombre. Tel était encore l'usage au xvii^ siècle chez la plupart des écrivains : Pour moi, fétois toute ébaubie (Sév. VII, 222). C'esf toute /c même chose (Ibid. 22). On constate toutefois des hésitations. Dans Racine, quand tout se rapporte à des féminins, il prend toujours l'accord : toute écorchée (V, 588^, toute interdite (III, 491); s'il se rapporte à des masculins pluriels, tantôt il prend l'accord, tantôt il ne le prend pas :
Tes yeux ne sont-ils pas tous pleins de sa grandeur]?
(II, 387) Vous êtes en des lieux tout pleins de sa puissance.
(Il, 287)
De même, dans La Bruyère, on trouve : des habits tous neufs (I, 44) à côté de : deuj: personnages tout différents (II, 103) ; une ile toute entière (II, 131) à côté de choses tout opposées (II, 148). En effet, Vaugelas et la plupart des grammairiens avaient décidé que tout devant un adjectif signifiant « tout-à-fait », était adverbe, et, par suite, ils cherchèrent à le rendre invariable.
Au masculin singulier, il est tout aimable, il est tout gracieux, la prononciation ne distinguait point l'adjectif de l'adverbe et l'on vit dans tout un adverbe. Au pluriel, ils sont tous aimables, ils sont tous gracieux, la prononciation ne faisait point non ])lus de différence entre
1. Il faut distinguer de ces expressions, qui sont des juxtaposés, les expressions comme aigre-doux, clair-obscur, ivre-mort où les deux adjectifs varient. Ici les deux adjectifs ne se qualifient pas l'un l'autre; ils qualifient également le substantif auquel ils sont joints.
l'adjectif et l'adverbe devant le mot commençant par une consonne, ce qui était le cas le plus habituel. On écrivit : ils sont tout gracieux ; puis, le cas moins fréquent se soumettant au cas général : ils sont tout aimables. Et voilà comment au masculin tout fut changé en adverbe.
Au féminin, Vaugelas reconnaissait encore l'ancien usage : elle est toute aimable., elles sont toutes aimables; elle est toute gracieuse^ elles sont toutes gracieuses., et les grammairiens tachèrent en vain de le modifier. C'est au xviii* siècle que l'invariabilité de tout s'établit devant l'adjectif féminin commençant par une voyelle : dans elle est toute ainietble, elles sont toutes aimables, la prononciation d'alors ne faisait plus de différence entre tout adjectif et tout adverbe , et l'on écrivit désormais tout.
Mais la théorie nouvelle resta impuissante devant la prononciation trop fortement établie toute gracieuse, toutes gracieuses, et les grammairiens, impuissants à modifier l'usage sur ce point, en donnèrent cette explication bizarre que l'adjectif ?owf variait dans ce cas par euphonie.
Toutes ces distinctions subtiles ont disparu depuis 1900 : tout peut prendre l'accord dans tous les cas : personnes toutes heureuses^ l'assemblée toute entière. Je suis toute à vous.
372. Des noms de couleurs employés comme adjectifs. — La langue moderne emploie volontiers les noms d'objets désignant des couleurs ou des nuances en qualité d'adjectifs invariables. Cette invariabilité s'explique par l'ellipse.
A. Des couleurs feuille-morte, c'est-à-dire « de feuille morte ». Des étoffes feuille-morte, c'est-à-dire « de couleur de feuille morte ».
B. Couleur brun foncé, cest-k-dire k d'un brun foncé». Ruban brun marron, c'est-à-dire « d'un brun de marron ».
373. Des degrés de comparaison. — I. Bien que les adjectifs, par leur nature, soient seuls susceptibles des degrés de comparaison, il n'est point rare de rencontrer
des substantifs avec la marque du comparatif ou du suj3erlatif. Gela d'ailleurs est naturel, puisque rapj30sition peut en faire de véritables adjectifs : Les plus gens de bien auront Vâme ravie (Corn. IX, 303). JJn très homme de bien (Rac. VII, 136).
II. Les grammairiens philosophes interdisent le comparatif et le superlatif d'adjectifs exprimant des idées absolues concrètes, comme carre, circulaire^ triple^ quadruple^ ou abstraites, comme divin^ éternel^ excellent^ unique^ parfait, etc. C'est confondre la logique et la grammaire ' . Si l'écrivain emploie ces adjectifs au sens relatif, il peut leur attribuer des degrés de comparaison : Mon plus unique bien (Corn. III, 288); fauteur le plus divin (Boil. Art. poét. , I, v. 141). Nous disons communément jd/m5 jD<2r/a«V, plus impossible.
III. Les comparatifs et les superlatifs synthétiques eux-mêmes peuvent être précédés de la marque du comparatif ou du superlatif, perdant souvent leur valeur primitive avec le temps et finissant par être considérés comme de simples positifs. En vieux français, on trouve plus hauçor [hauçor est le comparatif de haut) ; la langue populaire dit plus meilleur et plus pire, plus supérieur et le plus supérieur.
374. Comparatif. — Le régime du comparatif se construisait en latin de deux façons. Ou bien on unissait directement le régime au comparatif en le mettant à l'ablatif : doctior Petro ; ou bien on le reliait au moyen de la conjonction quam à son régime mis au même cas que lui : doctior quam Petrus.
Ces deux constructions ont passé dans l'ancienne langue.
Pour la première, on a rendu l'ablatif par une périphrase au moyen de la préposition de : plus savant de Pierre :
Meillor vassal nol en la cort de lui.
{Roi., Y. 775)
1. C'est ainsi que Malherbe blâme ce vers de Desportes ; Je sors des dieux la plus aisnee.
Appliquée avec le régime de n'importe quel comparatif et surtout avec les pronoms personnels, cette construction a subsisté jusque dans la première moitié du xvi« siècle : Homme de moy plus grand (Marot IV, 124); nul mieux de toy (du Bellay II, 419). Depuis, elle n'a été conservée qu'avec les noms de nombre dépendant d'un comparatif : plus dîun ; il a moins de
vingt ans.
La seconde construction : plus savant que Pierre^ où que représente le latin quam, a subsisté intacte jusqu'à nos jours.
Elle donne lieu toutefois à certaines remarques :
1° Là où le latin dit sans négation : doctior quam putas, ie français dit avec une négation : plus savant que vous ne pensez.
Tel a été l'usage dès les premiers temps de la langue, qui a exprimé par cette négation l'idée sous-entendue « tu ne penses pas qu'il est aussi savant ».
La langue moderne, depuis le xvii® siècle, a réduit en certains points l'usage de la négation ; de nos jours, elle a une tendance à la supprimer entièrement : le style négligé et le parler familier l'ignorent presque entièrement.
Plusieurs cas sont à considérer :
A. Quand le second terme de la comparaison est formé de deux substantifs, l'ancien français les réunissait par ne :
Plus est isnels quesperviers ne aronde.
{Roi, T. 1492)
C'est cette négation que l'on retrouve au xvii^ siècle sous la forme ni : Il ne reste plus à parler que des choses qui servent plus aux délices quà la nécessité Tli au profit (Malh., Il, 1(>\
Patience et longueur de temps Font plus que force ni que rage
(La Font., I, 163) Racine [VL 355 j regardait comme incorrecte cette
ADJECTIF 2'd
phrase de Vaugelas dans sa traduction de Quinte-Curce : la fortune plus puissante que la raison ni la bonne con~ ciuite.
La langue actuelle remplace cette négation par et ou par ou.
B. De même là oii nous emploierions aujourd'hui comme régime du comparatif soit un substantif, soit tout autre mot sans négation, l'ancien français introduisait la négation, et cela souvent au moyen des verbes être et faire :
Plus est isnels que nen est uns folcons.
{Roi, V. 1529)
Plus curt a piet que ne fait uns chevals.
En moyen français et au xvie siècle, le régime est accompagné de pas ou non pas, de point ou non point : Pource que je confesse avoir plus estudié à rendre fidèlement ce que l'auteur a voulu dire que non pas à orner ou polir le langage. (Amyot, Dédicace des Vies). Cette construction était encore en pleine vigueur au xviie siècle; on la rencontre souvent dans Molière et Racine; Vaugelas y trouvait fort bonne grâce et écrivait lui-même : J'aimerois mieux dire (s. il vesquit r) . . . que non pas « il vescuty) (I, 196). Elle fut, peu après, définitivement bannie par l'Académie.
2° Après mieux au sens de « plutôt », l'ancienne langue supprimait généralement la négation dans la phrase complétive ; mais à la différence de la langue actuelle elle employait le subjonctif :
Miclz vueil morir qu entre païens remaigne (reste).
{RoL.x. 233G)
C'estla construction du latin : potius quam remaneam. Depuis le moyen français, l'on dit : T aime mieux mourir que rester.
S'* Dans certains cas, la conjonction que remplit une double fonction, par exemple dans : je ne demande pas mieux quil vienne. Cette phrase est en réalité incor-
recte. On dit : je demande qu "// soit mon ami ; ici que sert à introduire la phrase complétive du verbe de désir demander. Par suite, dans la phrase je ne demande pas mieux qu'il vienne , que sert en même temps à introduire le complément du comparafif mieux et à introduire la proposition complétive du verbe demander. La construction pleine serait : je ne demande pas mieux que qu'il vienne. G*est celle que l'on rencontre au moyen âge : j'ameroie mieus qu'un Escos venist d'Escoce et gouvernast le pueple deu roiaume. . . que que tu le gouvernasses malapertement (Joinv., 21). On perdit peu à peu conscience de la valeur de chacun des que et l'on n'en conserva qu'un seul.
375. Superlatif absolu. — Le superlatif absolu est composé du positif précédé d'un adverbe. Nous avons vu (§ 190^ que le vieux français employait un certain nombre d'adverbes qui ont cédé la place à très, le plus usité aujourd'hui à côté de bien, extrêmement., fort, etc. On peut y ajouter les adverbes de la langue familière fameusement, joliment, rudement, ultra, supra.
Notons aussi en vieux français la construction du positif avec un régime de la préposition sur ^ :
Sur toz les altres est Caries anguissos.
{Roi, V.823)
Cette construction s'est maintenue jusqu'au xvii* siècle :
Mes petits sont mignons, Beaux, bien faits et jolis sur tous leurs compagnons.
(La Font., I, 422)
1. On la rencontre même avec un comparatif, et alors elle forme pléonasme : E sur altres plus delitable (Ben., I, v. 36).
Cette construction rappelle le prseter ceteros ou prse ceteris des Latins. Praeter et prse avaient été remplacés par super ; on trouve dans Suétone . famoslssima super esteras. Il n'est pas rare non plus en lalin de trouver cette construction avec le comparatif.
On peut rapprocher la façon de parler : Cest une chose injuste entre toutes.
376. Superlatif relatif. — I. Le superlatif relatif est rendu par le comparatif précédé de l'article ou d'un autre déterminatif : les plus beaux jardins., mes plus beaux jardins. La présence d'un déterminatif supprime l'article, et le français ne dit pas comme l'italien : i miel piii belli giardini (les miens plus beaux jardins).
Cette construction du superlatif relatif peut amener une confusion apparente avec le comparatif; l'analyse seule peut indiquer si l'on a affaire à un superlatif ou à un comparatif dans des phrases comme celle-ci : les plus savants triomphent eX les plus savants triomphent des ignorants.
IL II faut distinguer deux cas pour le superlatif relatif: celui où l'adjectif précède le substantif et celui oîi il le suit.
A. L'adjectif précède le substantif. — L'article, dans ce cas, se rapporte à l'adjectif et au substantif. Dans la plus belle chose, la non seulement détermine chose mais transforme plus belle en superlatif. Il suit de là que le substantif qualifié par un superlatif relatif est toujours déterminé.
B. L'adjectif suit le substantif. — La construction actuelle la chose la plus belle., où l'article se répète devant le comparatif, qui apparaît dans certains cas particuliers dès le xiii« siècle, n'a été définitivement admise qu'au XVIII^ Malgré Vaugelas et l'Académie, la plupart des écrivains du xvii^ siècle emploient encore l'ancienne construction la chose plus belle :
Chargeant de mon débris les reliques plus chères.
(Rac. II, 519)
De même a.yec plus et moins accompagnant un verbe: La chose du monde qui pouvoit plus gagner le Pape \{\à. IV, 455). Les discours moins sérieux plaisent plus ^aux enfants (Id. VI, 303(.
Cette répétition de l'article que la langue a graduel-
leraent imposée est due à une analyse plus fine et plus délicate de la pensée. On a voulu distinguer plus nettement l'idée superlative qui se confondait avec l'idée comparative. Un autre avantage de cette construction est de pouvoir donner le superlatif à des noms indéterminés : un ouvrier le plus habile du monde.
III. Quand plusieurs superlatifs se suivent, le xvii^ siècle admettait encore que le premier adjectif seul reçût la marque du superlatif: La plus grande et importante chose du monde a pour fondement la foiblesse (Pascal, Pens , I, 82). Vaugelas tolérait cette ellipse à condition que les adjectifs fussent synonymes : il pratique les plus hautes et excellentes vertus; mais il voulait qu'on dît : c est Vhomme le plus riche et le plus libéral., les adjectifs n'étant point synonymes (II, 256). L'Académie et les autres grammairiens condamnèrent l'ellipse alors même qu'il y avait synonymie. Cette modification tient à la même cause que la précédente, au désir de distinguer de plus en plus nettement la forme du superlatif.
IV. Les grammairiens ont longtemps distingué le superlatif neutre le plus du superlatif masculin ou féminin, singulier ou pluriel, le plus, la plus, les pius : la rose est lapins belle des fleurs; c'est au matin que la rose est le plus belle. Cette distinction, comme les deux précédentes, est l'ceuvre des grammairiens du xvii^ siècle, et elle est loin d'être observée par tous les écrivains de cette époque : Je les ai faits (les a parte) les plus courts que f ai pu (Corn., IV, 137); il faut se servir au théâtre des vers qui sontXes moins vers (Id., V, 309). Vous me retrouverez tout entière comme dans le temps où vous avez été la. plus persuadée de mon amitié (Sév. , VIII, 371). La personne du monde qui ni est la. plus sensiblement chère (Id., III, 335).Commecesauteurs, nous pouvons, depuis 1900, écrire indifféremment : On a abattu les arbres le plus ou les plus exposés à la tempéje.
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