SUBSTANTIF
Les noms composés qui doivent être écrits en deux mots et suivre les règles générales de la syntaxe sont :
1° Les noms composés de deux adjectifs étudiés § 284, II et III : ivres morts, sourds muets \
2° Les noms composés de deux substantifs unis par une préposition : des boites à lait, des moulins à vent, des pieds d^ alouette, des pots au feu, des tête à tête.
364, Pluriel des noms abstraits. — En générai, les noms abstraits ne prennent point la marque du pluriel, sauf s'ils passent au sens concret : fairs des politesses, c'est-à-dire des actes de politesse, ou s'ils marquent les différentes manières d'envisager l'idée exprimée : Il y a plusieurs espèces de libertés, de courages.
Mais il faut noter que le latin avait déjà une tendance à mettre au pluriel les noms abstraits : PïVae, mortes, risns, odia., etc. Cette tendance se retrouve dès les plus anciens temps de la langue :
E endurer e granz clialz e granz freiz.
[RoL, V. 1011)
Elle s'accentue à l'époque classique. « Il est à remarquer, dit Ménage, que, comme la poésie est hyperbolique, elle aime les pluriers et que les pluriers ne contribuent pas peu à la sublimité de l'oraison, » Mais ce ne sont pas les poètes seuls qui étendirent le procédé; c'est presque un trait caractéristique de la prose du xvii* siècle. Citons seulement ces trois exemples bien curieux"^ dans M™* de Sévigné : // a des bontés d'Henri IV... et des justices de Syllo (VI, 208). Mon fils a des besoins de moi très pressants (II, 505). Les confiances à un homme qu on croy oit habile '\Y\\, 113). Les écrivains du XIX* siècle, sans obéir à la même préoccupation de noblesse du style, poussent la chose à l'abus : des mots, dont l'idée n'est rien qu'abstraite, comme abnégation, amour-propre, aridité, désespérance, désespoir, enivrement, enthousiasme , fanatisme, fluidité, infélicité^
inquiétude^ lassitude^ probité^ susceptibilité, véhémence, etc., sont sans cesse mis au pluriel.
En somme, depuis le xvii^ siècle, la limite qui séparait les noms abstraits des noms concrets encore au moyen âge et au xvi® tend à disparaître.
365. Pluriel des noms concrets pris au sens GÉNÉRAL. — Les noms concrets exprimant des choses matérielles peuvent désigner soit le genre soit l'espèce : dans manger du fruit, fruit désigne le genre ; dans manger des fruits, fruits désigne l'espèce. La langue emploie aussi facilement le genre que l'espèce, et c'est là un des traits caractéristiques du français ; elle dit indistinctement : les blés ont réussi cette année ^ et le blé a réussi cette année.
Or, quand un substantif désignant un nom de matière est régime d'un autre substantif, on peut hésiter, quand il n'est pas accompagné d'un article, pour savoir s'il est employé dans le sens général ou dans le sens spécifique : dans gelée de groseille^ groseille doit-il être mis au singulier ou au pluriel? Jusqu'au xix« siècle, la question n'était résolue ni dans un sens ni dans l'autre : les Dictionnaires de l'Académie de 1798 et 1835 écrivent pdte d'amande ou d'amandeS, gelée de pomme et marmelade de pommer, un pied d' œillets et d' œillet. Les grammairiens avaient établi des distinctions arbitraires. En général, le sens indique si l'on a affaire au genre ou à l'espèce : de Veau de rose, un bouquet de roses ; il vit de poisson et de légumes.
Quand le sens n'est pas apparent, on est libre de laisser le mot au singulier, en dépit des anciennes distinctions des grammaires. La langue, en effet, préfère ordinairement exprimer le genre plutôt que l'espèce.
366. Noms employés seulement au pluriel. — Un certain nombre de substantifs ne s'employaient en latin qu'au pluriel. Quelques-uns de ces substantifs ont passé au français : annales, obsèques, ténèbres. Le français a continué la tradition. En général, ces mots expriment des obiets essentiellement doubles ou collectifs :
armoiries, besicles, décombres, dépens, hardes, matériaux, prémices.
Il faut mettre à part les mots en -ailles où il semble que l'idée de pluriel contenue dans le type latin intraliA funerallA a introduit le pluriel dans la forme : accordailles, entrailles, épousailles, fiançailles, funérailles, etc. Il faut noter toutefois que, conformément à la règle phonétique, ces mots, en ancien français, n'ont pas l's : broussaille, entraille, funéraille.
D'autres sont employés au singulier, mais avec sens différent de celui qu'ils ont au pluriel : ciseaux, lunettes, mouchettes. Pour ces derniers, l'ancienne langue les faisait précéder du pluriel Aeun: uns ciseaus, unes forces^ unes letres (Cf. § 136, 1).