IV
396. Emploi des formes du pluriel pour celles DU singulier. — L'usage de la Rome impériale introduisit la tradition, qui se perpétua chez tous les peuples modernes, de l'emploi du pluriel, dit pluriel de majesté. Les empereurs romains, à partir de Dioclélien, pour agrandir leur importance, dirent nos au lieu de ego, en parlant d'eux-mêmes. L'exemple venant de haut se propagea. De là l'usage sans cesse grandissant d'employer le pluriel de la l'"^ et de la 2^ personne à la place du singulier, que reconnaissaient seul les mœurs anciennes. Vos est employé pour ^« dès les plus anciens textes français. Toutefois, il faut remarquer que la vieille langue passe avec beaucouj) plus d'aisance que la langue moderne, dans le même dialogue, du vous au tu et du tu au fows; l'usage actuel n'admet cette variation que dans quelques cas particuliers bien déterminés.
Aujourd'hui le langage de l'intimité, de l'affection, de la passion, du mépris, emploie le tu, qui sert encore aux supérieurs s'adressant aux inférieurs. Il y aurait à étudier sur ce point les variations de l'usage qui correspondent à certaines variations dans les mœurs.
Sous l'influence de la Bible (l'hébreu ne connaît que
le tutoiement), le tu s'est i^aintenu en parlant à Dieu et aux saints, et, chez les poètes, en sadressant aux puissances terrestres. C'est par souvenir des mœurs de la cour de Louis XIV que, dans la tragédie racinienne, le tutoiement est à peu près inconnu.
Au point de vue de la syntaxe, notons le désaccord entre le sujet et l'attribut du verbe; l'attribut est au singulier, alors qu'en latin, dans ce cas, il était au pluriel : Vous êtes bon, vous êtes bonne. Avec le pluriel réel, la langue ne donne point à entendre si le singulier exigerait tu ou vous : Vous êtes bons, bonnes, au pluriel, répond, soit à tu es bon, soit à vous êtes bon; tu es bonne, vous êtes bonne.
397. Emploi explétif des puoxoms personnels. — Les pronoms de la première et de la seconde personne s'emploient souvent dune manière explétive : Je vais te (vous) le fustiger d'importance.
Prends-moi le bon parti; laisse-là tous les lirres.
(Boileau, Sat. YIII, v. 179)
Faites-moi taire ces gens-là. Allons, Monsieur, faites le dû de votre charge, et dressez-lui-moi son procès comme larron et comme suborneur {hloX.., VII, 192).
On lui lia les pieds, on VOUS le suspendit.
(LaFont., 1,201)
Cet emploi explétif, qui sert, en quelque sorte, à marquer l'intérêt que porte la personne qui parle ou que doit porter la personne à laquelle on parle a la chose en question, était déjà d'un usage constant en latin. L'ancien français l'a connu, mais plus spécialement pour le pronom de la l""^ personne :
Franc chevalier, dist V cmperedre Charles, Car Td eslisez uv baron de ma marche.
{Roi, y. 274)
On peut toutefois signaler l'emploi explétif de vous dans la locution ez vos, estes vos (§ 205, note).
398. PÉRIPHRASES REMPLAÇANT LES PRONOMS PER- SONNELS. — L'ancienne langue employait souvent une périphrase à la place du pronom personnel. Au lieu de moî, toi, soi, lui, elle disait mon corps, tes membres, son nom, sa jovente (jeunesse), sa chair, sa personne, etc.
Jo conduirai mon COrs en Rencesvals.
[Roi., V. 892)
S'en la merci le roi VOS membres ne mctés.
[Ren. de Montauban, 23G)
/-a jeu. vente ^« roy ont tost ensevelie.
{Beaud. de Seb. XXIII, 886)
Dans ces trois exemples, )non cors, vos membres et jovente ne sont que les équivalents des pronoms moi, vous, eux. Cet usage a disparu, sauf avec les deux mots corps et personne dans les expressions : à son corps défendant.^ venir en personne, parlant à sa personne.
399. Pronoms adverbiaux EN et Y. — Les adverbes en et y ont pris graduellement une valeur pronominale :
EN. 1*^ La valeur adverbiale de en se retrouve encore dans les cas ou, rappelant toute une proposition qui précède, il marque un rapport de cause : Faites cela, je vous en aimerai davantage.
Elle se reconnaît en outre dans une grande quantité d'expressions oii en ne représente pas un mot spécial, mais exprime un rapport vague : n'en pouvoir mais.^ c'en est fait, etc. La langue actuelle a une tendance à augmenter le nombre de ces locutions. Au xvii^ siècle encore, on disait couramment : se tenir à, il est ainsi, demeurer là, se prendre, vouloir à, avoir à quelqiiun^ imposer à, etc.
2° Comme pronom véritable, il marque :
A. la possession : J'aime Paris, j'en admire les monuments. Dans ce cas, le pronom en renvoie surtout, dans la langue actuelle, à un nom de chose : de plus en plus on en bannit l'emploi quand il s'agit de renvoyer à un nom de personne ; nous ne dirions plus guère :
Sans Tai^oir jamais i'u, je cannois son courage : Qu'importe après cela quel en soit le visage ?
(Corn., IV, 350).
Le philosophe consume sa vie à observer les hommes, et il use ses esprits à en démêler les vices et le ridicule (La Bruv., I, 127). L'usage actuel remplace dans ce cas en par l'adjectif possessif.
B. un complément indirect. Dans ce cas, il s'applique encore indifféremment aux personnes et aux choses. Toutefois, nous ne l'employons plus avec autant de liberté que dans l'ancienne langue pour rappeler un pronom de la V^ ou de la 2^ personne :
Ne ne trouai qui m.e deïst De vos chose qui me seist, Car il nen. savaient noveles.
{Chev. lion, v. 3695).
Encore au xvii« siècle : Quant à moi^ mon père, il en fautju'^er autrement (Pascal, Prov. 316). // vous aime et s'en est fait aimer (Corn. VII, 507).
G. un complément partitif. — La langue moderne a étendu considérablement cet emploi, qui était assez restreint jusqu'au xvii^ siècle. L'ancienne langue n'usait guère régulièremeut de en au sens partitif que lorsque la proposition renfermait une détermination numérale précise : Li semble bien que uns sens jors en dure qua-' rante (Henri de Valenciennes, 556).
Se perdu avez une femme, Cent en urez. se vous voulez.
{Th. fr^, 413)
Hors de ce cas, en n'était point obligatoire :
Tybert comença à chanter Une chançon tote de Rome :
Onques si bêle noï home.
[Rom. de Renart, br. XII, 524)
Bientôt à cet effort fais succéder un autre.
(Corn. X, 130)
Tous d'une commune voix vous nommèrent et il n'y eut pas un seul (La Bruy. I, 36).
11 faut remarquer quee/i, qui joue le rôle d'un génitif quand il marque la possession, et d'un ablatif quand il est complément indirect, remplace un accusatif quand il est partitif : Ce fruit est excellent, goûtez-eïi. Il a élevé plus de monuments que cV autres nen ont détruit. En pareil cas, le nom dont on rappelle l'idée peut avoir un attribut, qui prend la place de l'accusatif après le verbe : Avez-vous lu les drames de Shakespeare? /'en ai lu quelques-uns. Cette construction nous montre le passage de en employé comme génitif à en employé comme accusatif : Avez-vous lu ces livres? /'en ai lu quelquesuns ., c'est-à-dire j'ai lu quelques-uns d'eux. Supprimons le régime direct quelques-uns, et nous aurons l'accusatif partitif : f en ai lu. Le sens n'a pas changé, mais bien la construction.
Y. 1° La valeur adverbiale de y se retrouve dans les locutions il y a, il y va de. L'ancienne langue disait plutôt il a et il va, et l'absence de y était d'autant plus logique pour // a que y forme pléonasme quand, à la suite, se trouve une détermination précise de lieu : il y a à Paris. De même encore au xvii^ siècle : Il m' a paru que la véritable cause est qu'i\. en a de vrays [miracles] (Pascal, Pens. II, 71). Procès où il ne va jamais moint que de sa vie (Sév. I, 235). D'autre part, au xvii^ siècle, l'emploi de y était souvent pléonastique, pour rappeler un lieu déjà précisé : Mille gens à la cour y traînent leur vie à embrasser. (La Bruy. I, 316).
La valeur adverbiable de y se reconnaît aussi dans un grand nombre de locutions où y représente l'idée plutôt qu'un nom précédent : Vous dépendez, dans une affaire,..^ du consentement de deux personnes. L'un vous dit : « J'y donne les mains pourvu qu'un tel y condescende )) , et ce tel y condescend. . . Cependant rien n'avance... « Je m'Y P^^ds,'' dites-vous, et je nj comprends rien; il ne s'agit que de faire... quils se parlent. » Je vous dis, moi, que y'y vois clair, et que jj co/nprends tout : ils se sont parlé (La Bruy. I, 333). Comparez les locutions ny voir goutte, vous ny êtes pas, etc.
2° Comme pronom véritable, y tient lieu d'un nom précédé d'une préposition et fait l'office de complément indirect. La langue moderne, dans ses diff/ients emplois, tend à n'en faire usage que pour représenter des noms de choses. Déjà Vaugelas blâmait la phrase : J'ay remis les bardes de mon frère a un tel afin qu'il les y donne et, ajoutait-il, « c'est une faute toute commune parmy nos courtisans » (I, 177). C'était aussi l'usage de beaucoup d'écrivains : Il ny a /lomme au monde qui soit à vous si véritablement que fj suis (La Rochef. III, 138). Rien ne peut me distraire de penser à vous; j'y rapporte toutes choses (Sév., VI, 318). Un vieillard est un trésor inestimable ; il est plein de faits; l'on y trouve l'histoire du siècle (La Bruy., II, 54). — Notons de même au XVII® siècle et au xviii^ l'emploi de y remplaçant un nom de personne précédé de la proposition avec ou chez : Je vois Madame de Villars, je m'y plais parce que... (Sév., II, (jQ.. On se fait un plaisir de vivre avec eux, et on ne veut pas y être enterré. (Voltaire, Lettr., 18 juin. 1762i.
Ainsi en et y, dans l'ancienne langue, s'appliquaient indifféremment aux personnes et aux choses. C'est une tendance de la langue que d'en restreindre l'emploi aux noms de choses, et nous avons l'occasion de constater ici, une fois de plus, cette distinction que la langue fait, pour les pronoms, entre les noms de personnes et les noms de choses. Cette distinction est absolument inconnue pour les noms et les verbes; il est bizarre qu'on
Tait peu à peu adoptée pour les pronoms personnels et relatifs.
TI. — Pronoms possessifs
400. Des pronoms et adjectifs possessifs. — Nous avons vu (§ 202) que peu à ])eu la langue avait distribué en deux séries et appliqué à deux emplois différents les possessifs, suivant qu'ils étaient accentués ou atones. Les pronoms accentués sont devenus pronoms substantifs : le mien, le tien, le sien; la mienne, etc.; les miens, les miennes, etc. Les pronoms atones sont devenus pronoms adjectifs : mon, ton, son; nos, vos, leurs ; ma, ta, sa; mes, tes, ses, etc.
Les formes accentuées étaient , dans l'ancienne langue, employées en qualité d'attributs et en qualité de prédicats.
Gomme attributs, elles se plaçaient soit avant, soit, 'f mais plus rarement, après le substantif, que celui-ci fût seul ou accompagné d'un déterminalit (article défini ou indéfini, démonstratif, nom de nombre) ; on disait : un mien pays, le mien pays, ou mien pays, ce mien pays, ces deux vostres amis, etc. Cet emploi, encore très vivant dans la première moite du xvi® siècle, n'existe plus qu'à l'état d'archaïsme au xvii^; on le rencontre surtout dans les Plaideurs de Racine et chez La Fontaine; il était d'ailleurs condamné par tous les grammairiens de l'époque. On le retrouve dans un mien ami, ces miennes choses, du langage tamilier. On ne peut que regretter la perte de cet emploi. Dans la plupart des cas où l'ancienne langue use des formes accentuées, il serait impossible à la langue actuelle de rendre le sens complet par les simples formes atones; un mien ami est autre chose que mon ami et doit se traduire par une périphrase : un ami à moi ou un de mes amis^ ; aucune vostre entreprise signifie aucune entreprise de votre part.
1. Celle périphrase se Irouve déjà en ancien français : Lor$ me dist uns de mes mariniers (Joinv. 320).
L'idée marquée par le possessif accentué est de même marquée aujourd'hui par Tadjectif propre qui accompagne quelquefois le possessif atone : ma propre expérience, a. fr. la mienne expérience.
L'emploi, comme prédicats, des formes accentuées sans article était de même régulier dans l'ancienne langue : « Dient-il <^oir que la garde de V ah aie est mole? — Certes^ sire, fis je, non est, ains est mole. » Lors dist li roys : a // puet bien estre que li eritaiges est vostro (Joinv. 676-77). Au xvi^ siècle, toutefois, les grammairiens Palsgrave et Garnier réclamaient la substitution aux pronoms possessifs des périphrases à moi, à' toif à lui, etc., et la phrase suivante de Rabelais nous montre les deux tournures : Voire mais, ce champ n'est vas tien, il est a moi et m'appartient (II, 427). Au I XVII® siècle, l'emploi ancien a presque complètement disparu, et il ne subsiste guère que dans quelques locutions familières.
401. Possessif remplacé par l'article. — On supprime l'adjectif possessif dans la langue actuelle quand l'idée possessive est déjà clairement exprimée : // a mal à la tête. La. Jambe me fait mal. Il s est coupé le doigt. Au XVII® siècle encore, comme dans l'ancienne langue, on n'hésitait pas à employer dans ce cas l'adjectif possessif; mais il est à remarquer que le verbe pronominal était alors remplacé par un verbe simple : Il frotte ses mains (La Bruy. II, 135) et non // se frotte ses mains. De même : Un homme superstitieux, après avoir lavé ses mains, se promène une grande partie du jour avec une feuille de laurier dans sa bouche. (1, 65). La construction actuelle se constate déjà au XII® siècle :
Vers la terre tint le chief enclin.
{Cheu. lion, v. 3962)
Bien que Palsgrave, au xvi^ siècle, demande qu'on dise définitivement : il me lava les mains et non il lava mes mains, elle n'a triomphé qu'au xvuie siècle. Par
suite, on a établi des distinctions assez subtiles pour l'ellipse et l'emploi du substantif. Comparez se couper tes cheveux et couper ses cheveux, se former le goût et former son goût, etc.