‹ Cours de grammaire historique de la langue française (volume 3)Chapitre 18 sur 50 · Emploi du possessif de la 3^ personne · texte numérisé non relu

Emploi du possessif de la 3^ personne

I. En latin, le possessif de la 3^ personne suus, sua, suum renvoyait à un sujet possesseur pluriel aussi bien que singulier; on disait : mater amat suos liberos, la mère aime ses enfants; maires amant SUOS liberos, les mères aiment ses enfants. Cette construction s'est maintenue en espagnol et en portugais. On la retrouve çà et là en ancien français :

Li soleil e la lune perdirent ses clartez.

{Rom. d'Alex., 23)

Mais elle n'a pas subsisté, et, pour le possessif de la pluralité à la 3® personne, on a eu recours à illorum, leur : La mère aime ses enfants ; les mères aiment leurs enfants. On a vu (§ 202) que, jusqu'au xiv^ siècle, leur, d'après son étymologie, était resté invariable et qu'on disait leur amis. On trouve encore des traces de cette invariabilité et, par suite, de cette signification démonstrative de leur chez Malherbe et jusque dans les traductions de la jeunesse de Racine.

II. Ce même possessif suus, en latin, ne renvoyait généralement au possesseur que si celui-ci se trouvait dans la même proposition que l'objet possédé ou s'il était sujet de la proposition principale. Dans les cas contraires, le possessif suus était remplacé par le génitif du pronom de la 3^ personne. La phrase suivante : J'ai vu cet homme, ces hommes, et f admire son talent.,

leur talent .étuïi en latin : J'ai vu /admire le talent

de lui, le talent d'eux.

Cette distinction n'était pas tout à fait inconnue de l'ancienne langue, grâce à la faculté qu'elle conserva jusqu'au xvi« siècle de remplacer l'adjectif possessif par les périphrases de moi, de toi, de lui, etc. Par suite.

pour la 3* personne, se trouvaient évitées bien des équivoques de sens qu'amène forcément dans la langue actuelle rerai)loi de son, sa, ses : Car elle avoit consenti/ après sa défense le déshonneur de luy (Cent Souv., 1, 30 . Et si vous voulez avoir la bonne grâce délie, je vous conseille devons faire amy et serviteur de luy \Heptaméron, I, 348; ^ Cette dernière phrase ne présenterait aucun sens si Ton remplaçait de lui et d'elle par son et sa, comme l'exige la syntaxe moderne; force serait, pour la rendre claire, d'exprimer les possesseurs par des substantifs. Comparez ce passage de La Bruyère : // descend du Palais et, trouvant au bas du grand degré un carrosse quil prend pour le sien, il se met dedans; le cocher touche et croit ramener son maître dans sa maison ill. S).

D'autre part, on pourrait croire, par la construction /aime Paris et /'en admire les monuments, où en est l'équivalent de de lui, que le français a conservé une trace de la règle latine interdisant l'emploi du possessif quand le possesseur nest point dans la jM-oposition. 11 n'en est rien. Cette règle, qui exige l'emploi du pronom en quand le possesseur nom de chose appartient à une autre proposition, est d'une application récente. Bien que formulée déjà au xvii^ siècle par Port-Royal, elle a été peu observée par nos grands écrivains; Voltaire ne craignait pas d'écrire :

Mais la mollesse est douce, et sa suite est cruelle,

{Zaïre, I, se. 2)

De nos jours encore, cette règle souffre de nombreuses violations à coté de nombreuses exceptions.

1. Cette construction ne se rencontre que très rarement au XVII* siècle, et il faut la distinguer de celle où la périphrase de moi. detoi, etc., au lieu de mon, ton, etc., est anrienée par la coordination d'un substantif qui suit : Tassemhleray les iniquités de VOUS et de vos pères (Pascal, Pensées, I, 224). Dans la langue actuelle, l'on emploie généralement en ce cas l'adjectif possessif et l'on fait précéder le substantif coordonné d'un pronom démonstratif : VOS iniquités et celles de vos pères.

403. Possessifs se rapportant a un seul ou a plusieurs SUBSTANTIFS. — Deux possessifs ne peuvent aujourd'hui précéder le substantif; nous disons : mon père et le tien. La vieille langue pouvait dire le mien et tien père.

De plus, nous avons vu (§ 369, II) que, jusqu'au XVII® siècle on pouvait emplo3'^er une seule fois le possessif devant deux substantifs, soit en les faisant accorder avec le premier, soit en les mettant au pluriel : Ses domestiques^ carrosses, chariots et toute sorte d'équipage (La Rochef. , III, 122). Nous en avons conservé en mon dme et conscience., en son lieu et place, ses père et mère.

404. De l'emploi des possessifs avec le sens OBJECTIF, — Il faut noter enfin l'emploi du possessif dans le sens d'un génitif objectif. Quand Racine dit (II, 299) j'irai semer partout ma crainte., ma crainte ne signifie pas la crainte que j'ai (cf. ma maison], mais la crainte que l'on a de moi. Cet emploi du possessif était assez étendu dans l'ancienne langue, et l'était plus encore au xvîi® siècle que dans la langue actuelle. Malherbe, qui raillait Desportes d'avoir écrit: eut-il pitié de ma fatalité., écrit lui-même : son mépris = le mépris éprouvé pour elle (I, 39); ton amour et ta crainte = l'amour et la crainte dont tu es l'objet (I, 72). La langue moderne se montre plus réservée dans cet emploi. Pourtant nous disons : â mon aide, à sa suite, en mon honneur, à mon égard; ici l'adjectif possessif représente le complément, l'objet de l'idée verbale transitive renfermée dans le substantif : Venez à mon aide est l'équivalent de Venez m' aider; il a fait cela en mon honneur, de il a fait cela pour m' honorer. Dans d'autres cas, l'adjectif possessif ne représente pas le com|)lément d'un verbe, mais ne peut s'expliquer que par l'ellipse d'une proposition : à mon endroit, avoir de ses nou^ velles, porter son deuil, etc. Il en est de même dans les phrases telles que : // est bien de sa personne. Ce que vous avez écrit à son sujet; et aussi dans Cela sent son

vieillard, son vieux temps, dans Texpression populaire faire son malin. Dans toutes ces façons de parier, le possessif tient lieu de toute une proposition, et celle-ci varie suivant chaque cas.

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