III. ~ Pronoms démonstratifs
405. Pronoms et adjectifs démonstratifs. — Nous avons vu (§ 207 et 208 comment, dans la déclinaison ancienne des démonstratifs, les formes du nominatif disparurent à la fin du xiv® siècle devant celles de l'accusatif ; comment, au xv^ siècle et au xvi*, les formes du datif se réduisij'ent également dans les composés de iste et dans ceux de ille. si bien que, de réduction en réduction, la famille de iste ne représenta plus que l'adjectif démonstratif, et la famille de ille le substantif démonstratif : ce ou cet, ces, au masculin, cette, ces, au féminin, d un côté; celui, celle, ceux, celles, de l'autre.
Dans l'ancienne langue, quand la famille de cest servait de substantif et d'adjectif, et de même la famille de cel, celui, chacune d'elles avait une fonctioiî déterminée : la première désignait les choses rapprochées, la seconde, les choses éloignées. Mais, les deux familles s'étant ainsi réduites et recevant des fonctions srraramaticales spéciales, la langue moderne dut recourir à un procédé nouveau pour rendre les idées de rap|)rochement et d'éloignement ; elle fit servir à cet usage les adverbes ici et là; ici, qui vit encore dans la langue populaire, se réduisit, dans la langue commune, à ci. Pour ladjectif, on dit donc : ce livre-ci, cette feuille-ci, ces cfioses-ci, ce livre-là, cette feuille-là, ces choses-là ; pour le substantif, on dit : '^elui-ci, celle-ci, ceux-ci, celles-ci et celui-là, celle-là. Ajoutons le neutre ce, qui donne ceci, cela (dans le langage familier ca\. Grâce à ce changement de fonction, la langue arrive à des tournures telles que: Cet homme est celui dont je vous parle, qui étymologiquement signifie : cet hommc-c\ est celui-là dont Je vous parie.
406. Pronom cëlnl. — I. Celui placé devant un génitif prend la place d'un substantif qui précède : le livre de Pierre et celui de Paul. Le latin, dans ce cas, sousentendait ou répétait le substantif; il disait : La vie des hommes est plus courte que des corneilles ou que la vie des corneilles. Tel était l'usage dans l'ancienne langue : E mes piez fait ignels cume de cerf {Quatre L. Rois^ 208). V eaue devenoit aussi froide corne de fonteine (Joinv., 189). Et lors je pris le pan de son seurcot et deu seurcot le roi (Id. 36). De même encore au xvii*^ siècle : Ma femme et mes enfants ne me laisseroient pas hasarder ma foi, mon honneur et mon repos, et de ma famille (La Rochef., III, 242). Cette province est un bel exemple pour les autres^ et surtout de respecter les gouverneurs (Sév. IV, 207). Pleurer tous franchement et sans autre embarras que d'essuyer ses larmes La Bruy. I, 137).
L'ancienne langue pouvait encore exprimer ce rapport par l'article (§ 199, 2) : E sewid (suivit) les maies traces sun père e sa mère, e les Jéroboam [Quatre. L. Rois, 342). Je ni vi cotes brodées, ne les le roi ne les autrui (Joinv. 25). Cet emploi particulier de l'article n'avait pas encore tout à fait disparu de la langue populaire au XVI* siècle; H. Estienne constate qu'elle disait de son temps : les d'Henri, et nous disons encore Mesnil-le-Roi, Villeneuve-lâ-Guyard.
Toutefois, l'emploi du démonstratif n'était pas inconnu de l'ancienne langue. Ainsi Joinville, qui, nous venons de le voir, suit la syntaxe latine et a aussi recours à l'article, se sert non moins fréquemment du pronom démonstratif : Se logea entre le flun de Damiette et celui de Rexi (191). Mais l'emploi du démonstratif n'est devenu véritablement régulier qu'à partir du xviii^ siècle.
IL Celui, dans la langue actuelle, ne peut être employé absolument, c'est à dire sans la particule ci ou là, que lorsqu'il est suivi immédiatement d'un génitif : celui de Pderre, ou d'une proposition relative : celui qui
vient. L'ancienne langue l'employait absolument dans tous les cas. Jusqu'au xv^ siècle, il pouvait être sujet, prédicat ou complément : Ceulx furent prins (Jeh. de Paris, 13). Avec celuy se festoya le grand empereur Osiris (Le Maire de Belges, 20].
Au xvi« siècle, cette liberté disparut, sauf dans deux cas :
1° Quand celui était séparé du pronom relatif par une incise. R. Estienne déclarait qu'il était incorrect d'écrire : Celui-là est homme de bien qui... etvoulait que l'on écrivît : Celui est homme de bien qui. . . Un siècle plus tard Vaugelas édictait le contraire et n'admettait que : Celui-là est homme de bien qui... C'est là en effet la construction lu plus fréquente au xvii^ siècle : Celui-là n est pas raisonnable à qui le hasard fait trouver la raison :La Rochef. I, 76). Celui-là est bon qui fait du bien au.x autres (La Bruy. I, 169 j. Certains grammairiens du temps, trouvant cette construction dure, en préconisèrent une autre qui a triomphé et qui consiste à faire
suivre celui de la proposition relative : celui qui
est homme de bien. De l'ancien usage d'employer celui absolument, séparé de la proposition relative, il est resté une trace : c'est quand l'incise est formée par un adjectif ou un participe : Votre exemple^ et celui si généreux qu a donné votre lettre. Ma lettre., et celle ^ écrite par mon ami, qui vous sera remise.
Par contre, il n'était pas rare, au xvi« siècle et dans la première moitié du xvii«, de rencontrer celui-ci et celui-là immédiatement devant une proposition relative :
Or entre tous ceux-là qui se mirent à table.
(Regn. Sat. X, y. 279)
La Fontaine à peu près seul, dans la seconde moitié du xvii^ siècle, a recours à cette tournure.
2° Quand celui était accompagné d'un adjectif ou d'un participe ou d'un autre déterminatif non suivi d'une proposition relative. Les grammairiens modernes
blâment des tournures comme Ajoutez ce service à ceux déjà rendus^ et, par suite, considèrent comme incorrecte cette phrase de Voltaire : Nous sommes incertains si le paquet pour votre altesse royale et zé\.\xi pour votre aimable ambassadeur... [Lettr. au roi de Prusse 30). La règle, d'après laquelle ceux déjà rendus et celui pour devraient être remplacés par une proposition relative, est loin d'être universellement acceptée. La langue populaire et le style négligé continuent à suivre l'ancien usage.
in. Celui qui [cil qui ou cet qui en vieux français) avait fréquemment jusqu'au xvii^ siècle : a) accompagné de comme^ le sens général de a une personne » ; b) avec une négation, le sens général de a pas une personne » :
sj Li cuens de la Marche., come cil qui ne le pot amender (Joinv., 103). Ils marchoient en désordre^ comme ceux qui cuidoyent bien estre hors de tout danger (Mont., I, 45). Elle vous parle comme celle qui n est pas savante, et elle vous écoute comme celle qui satr beaucoup (La Bruy., II, 92). Le verbe pouvait même être à une personne autre que la troisième : comme celui qui suis autant jaloux des droits de (Mont., III, 2). Je le dis comme celuy qui y estois présent (Pasquier, Recherches, VII, 6). C'est ainsi que Bossuet a pu écrire : Je suis celui qui suis. Cette construction est restée dans les locutions familières : // fait celui qui ne comprend pas. Elle fait celle qui est sourde.
b) N'i ad icel qui un sol mot respondet.
{RoL, V. 3540)
Car il n'i a celui qui autant naint (aime) sa vie (Joinv., 628). Il n'y eut celluy qui ne beast vingt cinq ou trente muys (Rabel., I, 320). // n'y avoit celui qui ne prévît une prochaine rupture de l'humeur si connue de M. de Lausun (St-Simon, 28, 72).
ÏV. Ceux suivi d'un génitif était, très souvent dans
BTNTAXE
l'ancienne langue, et peut être encore pris absolument dans le sens de « les hommes, les gens » :
E cil d'Espaigne s'en claimeni tuil dolent.
{Roi., V. 1608)
Cil de Venise (Villeh., 49). Ceus deu chastel (Joinv., 536 . eu de son conseil {\à. 678). // s'étend merveilleusement sur le combat célèbre que ceux de Lacédémone ont livré aux Athéniens sous la conduite de Lysandre (La Bruy. I, 49], et dans Fénelon : Ceux de Crotone ont perdu contre lui deux batailles [Télém.., IX). La langue actuelle, tout en en faisant un emploi plus réservé, a conservé cette construction : Ceux de la ville, ceux de Paris.
407. Pronom neutre ce. — I. Ce sujet s'emploie sans corrélatif et comme sujet du verbe être pour rappeler le sujet logique : Vous avez tort, c'est évident; ou pour l'annoncer : C'est une vilaine chose que l'orgueil. Ça été la cause de bien des erreurs^ etc. La très ancienne langue se passait fréquemment de ce pronom comme sujet; l'emploi n'en est guère devenu régulier qu'à partir du xiii^ siècle. Et encore, la langue moderne en a-telle développé le domaine au détriment de il, qui, comme nous Tavons vu, était jusqu au xvii^ siècle employé dans beaucoup de cas où nous employons ce. C'est ainsi que nous disons, dans les propositions absolues : c'est bon. C'est vrai, et non plus il est bon, il est vrai.
Dans les constructions précédentes, Ton comprend l'emploi du neutre. Il n'en est pas de même dans les phrases : c'est moi, c'est mon père, où le verbe est suivi d'un substantif de personne. En latin, le sujet logique n'était pas annoncé par le démonstratif neutre; ce sujet, qu'il fût un substantif de chose ou de personne, était annoncé par un démonstratif du même cas, du même genre et du même nombre que lui : ce sont les qualités de la vieillesse se traduisait par celles sont les qualités de la vieillesse, ea ^^et non id^ sunt virtutes senectutis.
Cette construction n'a pas été inconnue de l'ancienne langue ; le membre de phrase ciz estait vrais Fiz Dieu (Joinv. , Credo, 518), où ciz s'accorde en cas, genre et nombre avec fiz, se traduirait aujourd'hui par : c'était le vrai fils de Dieu, où ce est neutre. Mais cette construction, conservée dans les autres langues romanes, est rare en ancien français, et, d'ailleurs, dans le latin du haut moyen âge, on trouve des phrases comme hoc sunt aillas nostras, tournure équivalente à notre construction actuelle.
La construction que nous venons d'analyser est utilisée par la langue pour mettre en relief un des termes d'une proposition principale en transformant cette dernière en relative. Là où le latin dit : Darium vicit Alexander, le français dit : C'est Darius que vainquit Alexandre; si le latin disait : Alexander Darium vicit, le français dirait : C'est Alexandre qui vainquit Dar'us. On a là une construction emphatique qui sert à rendre ce que la langue latine exprimait par l'ordre des mots.
Nous retrouvons ce dans un emploi emphatique, lorsqu'il rappelle un substantif placé en tête de la phrase et sujet du verbe être : Le talent où, il excelloit le plus, c'était dans la conduite des dmes (Rac. IV, 474). Tout ce quil a pu souhaiter pendant le cours d'une longue vie, qa été de... (La Bruy., 1, 272). Cette construction emphatique, rare dans l'ancienne langue, était loin d'être aussi fréquente au xvii* siècle que de nos jours. Vaugelas, — et sa manière de voir était celle des écrivains de son temps, ^ n'admettait la présence de ce que lorsque le sujet était très éloigné du verbe être. Au xviii^ siècle on disait encore : Ce qui me frappoit le plus étoit de voir. La langue actuelle, d'ailleurs, n'exige réellement l'emploi de ce que lorsque le verbe être est suivi d'un substantif au pluriel : Ce qui V accable, ce sont ses malheurs. Là encore, ce n'était pas indispensable au XVI® siècle et au xvii^ : Ce que f ai d'adleurs sont seulement quelques accessoires (Amb. Paré, Avertiss. au
lecteur). Ce qui plaît aux hommes sont ses lumières [PaS' cal, Pensées, II, 51).
Avec d'autres verbes, ce n'est guère employé que dans les locutions ce semble, ce peut être vrai. Au XVII* siècle, on disait encore couramment : ce vient, ce vint, expressions conservées par la langue populaire. L'ancien et le moyen français, au contraire, employaient ce comme sujet de n'importe quel verbe :
Ço senefiet pais e umilitet.
[Roi., V. 73)
Quant ce fu fait (Joinv. 278), Et se ce ne vous plait a faire (Id. 453). Nous le remplacerions par cela.
Un autre emploi fréquent de ce sujet avec n'importe quel verbe, emploi conservé au xvi^ siècle et dont on retrouve quelques traces au xvii^, consistait à lui faire annoncer une proposition :
CO peiset niei que ma fin tant demoret.
[Alexis 92)
Comment ce pouroit estre que li roys peust (Joinv. 426). Nous remplaçons, dans ce cas, ce par il, qui est loin d'avoir la même valeur annonciative et sert simplement de sujet grammatical au verbe.
II. Ce régime. L'ancienne langue employait le neutre ce comme régime soit de verbes, soit de prépositions. Bien que cela ait commencé à le remplacer au xvi^ siècle, il n'avait pas encore tout à fait disparu au XVII® : ce dit il, ce dit on, outre ce, à ce faire, en ce faisant, et de même ce résumant une proposition précédente ^ étaient d'un emploi courant, malgré Vaugelas et l'Académie. Nous avons conservé sur ce, pour ce faire, ce faisant. Au. même usage se rattachent l'adverbe cependant et les locutions parce que, de ce que, etc.
1. Tl est resté en style de pratique et de chancellerie: Et C% con^ formément à. En vertu de ce que dessus.
Dans ces locutions, ce s'explique par le fait que l'ancienne langue annonçait une proposition subordonnée par le pronom démonstratif :
Ço sent Rollanz que la mort II est près.
[RoL, V. 2259)
Ceye ne vueil que nulz face jamais bien (Joinv., 445). Elle abandonna de bonne heure cet emploi de ce régime des verbes, mais elle conserva très longtemps celui de ce régime de prépositions; celles-ci devaient être unies à que par l'intermédiaire du démonstratif:
Sortent mil graisies par ço que p lux bel seit.
{RoL, V. 1004)
De là, encore au xvii® siècle, les locutions à ce que\ à cause de ce que, avec ce que, pour ce que, sans ce que, et, de nos jours, parce que, de ce que, où ce a perdu sa valeur primitive, qui était d'annoncer la proposition suivante.
Enfin, la langue actuelle emploie encore ce comme régime direct de tous les verbes, mais à la condition qu'il soit l'antécédent d'un pronom relatif. Par contre, l'ancienne langue jusqu'au xvii^ siècle employait fréquemment le pronom relatif ou le pronom interrogatif sans l'antécédent ce jouant le rôle de complément direct ou résumant la proposition précédente. Tel était encore l'usage au xvii® siècle : Voilà qui ne se peut contester (Sév. VII, 199). Je lui demandai que cétoit (Id. IV, 88). Vous êtes sans doute devenu impatient, qui est une qualité inséparable des poètes (Rac. VI, 393). L'on me mande que vous n avez plus guère de fièvre, dont je me réjouis (La Rochef. III, 101). Cf. plus loin § 410.
408. Emploi de ceci et de cela. — Ceci, cela expriment étymologiquement une opposition. Ils sont
1. A ce que avait le sens de afin que, qu'il a gardé en style de pratique : à, ce qu'iV n'en prétend à cause d'ignorance.
employés, ceci pour désigner des objets rapprochés, cela pour désigner des objets éloignés : Prenez ceci, cela est moins bon.
Ils peuvent encore s'employer sans idée d'opposition ; ils indiquent alors un fait présent, une chose dont on parle, dont on va parler : Ceci /^e me plaît pas. Ils ont cela de commun que... Mais ordinairement ceci désigne ce qui précède et cela ce qui suit.
Dans les phrases interrogatives, on trouve quelquefois ceci, cela écrits en deux mots : Qu est-ce là que je vois? Sont-ce là nos gens .^ On trouve aussi : Qu est-ce ceci.'* Qu est-ce cela? Ces dernières formes tendent pourtant à disparaître. Cela, précédant une proposition relative et accompagné d'une négation, peut de même être écrit en deux mots; on dit inditféremment : Ce nest pas cela que f ai demandé et ce n est pas là ce que f ai demandé.
409. Adjectifs ce, cet, cette, ces. — Les adjectifs démonstratifs ce, cet, cette, ces se construisent de même avec les adverbes ci et là. On sait (§ 208.4, n. 1) que ci, en moyen français et surtout au xvii* siècle, était fréquemment remplacé par ici\ Vaugelas préférait cet homme ici à cet homme-ci. Ici est encore en usage dans certaines provinces.
La valeur démonstrative peut s'affaiblir dans ces adjectifs dont la fonction, par suite, se réduit à celle d'un simple déterminatif qui ne diffère g^ère de l'article. Le cas se présente moins souvent dans la langue actuelle que dans l'ancienne langue, où l'article était plus rapproché de son origine démonstrative et, par suite, pouvait plus facilement être remplacé par le pronom ; nous écrivons toutefois encore ce 10 mars, ce 2 juin dans les datations des lettres. Au xvii« siècle, on trouve ça et là ce jour d'hui; Vaugelas n'osait blâmer il m'a fait ce bien de me dire pour il m'a fait le bien de me dire. Dans certains patois du Nord, en picard, en wallon, etc., on retrouve encore cette valeur déterminative donnée à l'adiectif démonstratif.
FHONOMS 75