‹ Cours de grammaire historique de la langue française (volume 3)Chapitre 30 sur 50 · IV. Infinitif · texte numérisé non relu

IV. Infinitif

448. Du MODE INFINITIF. — h'infinîtif est le substantif verbal. Voilà pourquoi l'ancien français le construisait librement avec l'article :

Ja li corners ne vos avreit mestier.

{RoL, V. 1742)

Va, bonne femme, a tun ostel dormir, si te desenivreras par le dormir (Q. Liv. Rois, 4). Et- lui souvint comment a son départir n^avoit dict a dieu à la dame (Rab. 1, 334). Pascal dit encore au xvii^ siècle : les marchers, les toussers, les éternuers, et la Fontaine : le manger, le dormir et le boire, et nous avons conservé des traces de cette construction dans : un être, des vivres, le devoir, le repentir, etc.; mais là l'infinitif a renoncé à la notion verbale, et le français n'a pas été jusqu'à dire comme l'italien : « le se repentir » (« il pentirsi »).

C'est cette valeur substantive de l'infinitif qui permet de l'employer encore comme sujet, prédicat et régime direct : Mentir est une honte. Souffler nest pas jouer. faime mieux travailler. Jusqu'au xvii® siècle, il pouvait être aussi régime indirect, alors même qu'il était joint par la conjonction et à un substantif régime indirect au même titre : Son salut dépendoit de lui plaire fRac. II, 487). On ne parle plus que de guerre et de partir (Sév. III, 18). A force de goût et de connoître les bienséances (La Rruy. II, 221).

449. Infinitif pur. — I. L'infinitif pur se présente après les verbes déclaratifs croire, s'imaginer, savoir, etc. , après quelques verbes de sentiment comme aimer mieux, préférer, désirer, après les verbes de mouvement : aller, être (dans le sens d'aller], courir, accourir^ descendre, après quelques auxiliaires : aller, devoir, vouloir, pouvoir (§ 432), après les verbes daigner, faillir, manquer, penser, oser, sentir, laisser, voir, faire, et après les

prépositions voici ^ voilà qui contiennent le verbe voir : Voici venir le printemps .

L'usage actuel se rapproche et s'éloigne à la fois de celui de l'ancien français dans l'emploi de l'infinitif pur. Il s'en rapproche en ce sens que , contrairement au moyen français et à la langue du xvii® siècle, il emploie la préposition quand l'infinitif est sujet réel d'un verbe : Il est beau de mourir pour la patrie. En effet, l'ancien français avait la faculté, dans ce cas, d'employer l'infinitif pur ou rinfinitif prépositionnel; à côté de phrases construites comme celle-ci : N'est mie petite chose estre gendre le rei [Q. Liv. Rois, 72), on en trouve de nombreuses avec la préposition à ou de : Et fu granz mervoille a regarder (Villeh., 236). C'estoit trop laide chose de soi enivrer (Joinv., 23). Seuls quelques verbes impersonnels comme il estuet , il convient, etc., se construisaient généralement avec l'infinitif pur. Au contraire, entre le xiv® siècle et le xviii«, il y a eu une tendance à n'employer que l'infinitif pur : Pour quoy est nécessaire se pourveoir damys (Commines , 39). Puis que vous plaist me faire tant d'honneur (Rab. II, 204). Le plus aspre et difficile mestier du monde c est faire dignement le roy (Mont. III, 7). Pourquoi... ne sera-t~il pas capable de le connoistre et de V aimer en la manière qu il lui plaira se communiquer a nous? (Pasc. Pens. I, 286.)

Ei c'est n'estimer rien qu'estimer tout le m.onde.

(Mol. V, 447.)

Mais l'infinitif pur était, au contraire, d'un emploi beaucoup plus étendu en ancien et en moyen français que dans le français moderne lorsqu'il est complément. Au XVII® siècle encore, prier, promettre, demander, tenter, feindre admettaient l'infinitif pur; la liste serait longue de ceux qui, dans les siècles précédents, avaient cette construction. De même, au xvii^siècle, les locutions comparatives à moins que, mieux que, plutôt que étaient régulièrement suivie? de l'infinitif pur; aujourd'hui

elles exigent la préposition de. Il y a toutefois hésitation encore pour aimer mieux que.

IL Les verbes de sensation sentir, entendre, voir, et de même laisser et faire, construits avec l'infinitif, nous donnent le type de la tournure appelée proposition infinitive, c'est-à-dire de la proposition où le nom ou pronom qui accompagne l'infinitif est son sujet. Cette tournure, d'un emploi continuel en latin, se rencontre assez souvent en ancien français, notamment dans les traductions; elle y était même quelquefois précédée d'une préposition : Et lour donna rentes pour elles vivre (Joinv., 725). Elle devient de plus en plus fréquente avec n'importe quel verbe de croyance ou de volonté, comme en latin, aux xv^ et xvi® siècles : Par ce moyen il luy sembloit le Roy estre affoibly de la tierce partie (Commines, 80). // luy feut respondu qu'ilz demandoient les cloclies leur estre rendues (Rab. I, 68). Vegece veut l'homme de guerre estre nourri aux champs (Noël du Fail, I, 8). De même encore au xvii® siècle : // se trouve assez de vaillants hommes être prêts à toutes occasions d'épandre leur sang (Malh. II, 472).

...La voyant si pâle, il la crut être morte.

(Corn. I, 233.)

Cette construction s'est réduite dans la langue moderne aux verbes de sensation cités plus haut, et elle appelle les remarques suivantes.

Le sujet de l'infinitif peut être non seulement à l'accusatif, mais encore au datif : Je ïai entendu parler. Je les ai vus venir [le, les, accusatifs, sont les sujets logiques de parler, venir). Je lui ai entendu dire. Je leur ai vu faire telle chose [lui, leur, datifs, sont les sujets logiques de dire, faire).

Quand le sujet est à l'accusatif, la phrase peut se présenter sous les types suivants : // le fait périr [= il fait lui périr). Il le fait avouer son crime (= il fait lui avouer). // le fait tuer (rrr il fait lui être tué).

Quand le sujet est au datif, // lui fait tuer^ le datif

s'explique aisément. Soient les phrases : Je Lui donne un livre; Je lui vois un livre entre les mains. Dans ces phrases lui est au datif. La deuxième amène naturellement cette phrase nouvelle : Je lui vois lire un livre. Dans celle-ci la notion du datif s'efface , quoique la forme en soit modelée sur la phrase précédente, et Von voit dans lui le sujet logique de l'action exprimée par lire .

Tels sont les deux points de départ de la construction à examiner : d'un côté, t infinitif du verbe transitif ayant la signification passive sous une forme active; de 1 autre, le datif lui renonçant à sa valeur étymologique pour prendre une fonction nouvelle.

1° Construction avec V accusatif . — Dans il le fait périr., le pronom le est à la fois régime direct de fait et sujet de périr. Il suit de là qu'aux temps passés le participe fait devrait s'accorder avec le complément qui précède. C'est ainsi qu'on trouve au xvii^ siècle :

Qui ma flamme a nourrie et l'a faite ainsi croître.

Bien que Malherbe reproche cet accord à Desportes, on lit encore dans Montesquieu : La simplicité des lois les a faites souvent méconnaître, et cette tradition a persisté dans la langue populaire.

// le fait avouer son crime — il les a faits avouer leur crime; Il le fait tuer — il les a faits tuer [=■ il a fait eux être tués), disait l'ancienne langue. Par conséquent, elle n'aurait pas fait de différence entre les deux phrases : La femme que f al entendue chanter — La chanson que f ai entendu chanter. Entendu aurait varié dans les deux cas, parce que le régime de entendu est le sujet des deux inJBnitifs : J' ai entendu la femme chanter — T ai entendu la chanson être chantée. C'est cette construction qu'il faut reconnaître dans ces vers autrement inexplicables:

Par les traits de Jéhu fai eu percer le père ; Vous avez vu les fils lXia.SS£tCréS par la mère.

(Rac. III, 614.)

C'est-à-dire : j'ai vu le père être percé par les traits de

Jéhu, etc. Si nous modifions la phrase et disons : Mon

père que f ai vu percer par , là aussi percer = être

percé, et vu aura pour régime mon père que... Avec un régime d'un autre genre et d'un autre nombre, il faudrait évidemment que vu variât : Les frères que f ai vus percer par les traits de Jéh-u ; La chanson que f ai entendue chanter par cette artiste.

Gomme nous le verrons plus loin, la grammaire actuelle ne comprend plus cette construction. Pourtant la règle nouvelle n'a pas atteint le verbe laisser^ les grammairiens faisant tantôt accorder le participe avec le régime qui précède, tantôt le laissant invariable.

2° Consiimction au datif. — Les deux types de cette construction sont : il lui fait tuer et il lui fait avouer son crime. Dans la première phrase, le verbe est intransitif ou sans régime ; dans la seconde, le verbe est transitif et accompagné d'un régime.

On ne trouve plus d'exemples de la construction il lui fait tuer, dans laquelle l'actif tuer aurait la valeur d'un passif. Mais elle existait en ancien français et a laissé des traces nombreuses en français moderne, avec faire : Vous r entendez., Monsieur, je ne lui fais pas dire (Dancourt, Les Bourgeoises à la mode, IV, 6) ; avec laisser :

Faites votre devoir et laissez faire aux dleux,

(Corn., III, 312.)

Quant à « il lui fait avouer son crime », c'est une tournure usuelle dans l'ancienne langue et la moderne : Je ne le lui fais pas dire.

Je me laissai conduire à cet aimable guide.

(Rac. III, 176.)

Le sujet peut être sous-entendu; la phrase présente alors la construction primitive, sans que l'on sache si le sujet est à l'accusatif ou au datif : Les marchandises quon a fait vendre; Les paroles quil a entendu dire. Dans la langue actuelle, le sentiment de cette construction a presque disparu, comme on le voit, touchant

les règles d'accord du participe passé. Avec le verbe laisser, l'usage est encore hésitant; avec les autres verbes, voir, entendre, etc., la variabilité est déterminée par la construction. Avec faire , la construction reste invariable. D'où vient cette différence? Vraisemblableraent, de l'emploi plus ou moins fac'le de ces verbes au passif. On a dit et on pourrait dire encore : Elle a été laissée chanter-, Elle a été entendue chanter; mais en ne dirait pas : Elle a été faite chanter.

Par suite, faire a été considéré comme ne faisant qu'un avec l'infinitif. A la fin du xvi^ siècle, l'invariabilité de faire est devenue une règle. Ce vers d'Olivier de Magny,

Ainsi le ciel la faite naître,

renferme un solécisme, et la langue crée avec ce verbe une périphrase nouvelle qui lui sert à former les factitifs.

Faire s'emploie encore avec l'infinitif dans l'expression // ne fait que parler, que jouer, etc. (c'est-à-dire : il parle, il joue sans faire autre chose). Gomment expliquer cette tournure? Suivant les uns, l'infinitif est ici un substantif, et cette construction offrirait un des exemples les plus curieux du maintien, dans la langue moderne, du substantif sous forme d'infinitif : on peut objecter que, dans cette construction, on sent dans le verbe, non un substantif, mais un infinitif. Suivant les autres , l'infinitif aurait sa pleine valeur verbale , mais faire aurait une valeur intensive analogue à celle de l'anglais todo. On a quelques exemples, mais contestés, de cette tournure anglaise en ancien français, et l'on doit hésiter à admettre l'une ou l'autre explication.

La langue fait en outre un départ, dans la construction infinitive, entre les formes oii le sujet est à l'accusatif et celles où il est au datif. Lorsque l'infinitif est employé absolument, il y a tendance à mettre le sujet à 1 accusatif : Je le laisse faire: Je le fais travailler; Je le vois venir. On ne dirait plus couramment comme Corneille : laissez faire aux dieux. Laissons-lui faire devient laissons-le faire. "^

Quand, au contraire, le verbe est accompagné d'un régime direct, le sujet se met plus volontiers au dalif : Laissez-lui faire son devoir ; Je lui vois commencer un ^rand travail; et moins bien, quoique cette tournure se rencontre : Je le vois commencer un grand travail. Comparez les deux phrases : Je V entends chanter-, Je lui entends chanter une chanson.

450. Infinitif prépositionnel. — Ici le français et les autres langues romanes se séparent du latin. Ce que le latin exprimait par la déclinaison du gérondif est rendu par l'infinitif précédé d'une préposition dès l'époque romane. Les prépositions sont nombreuses : «, de, pour ^ sans, Jusqu'à, etc. Les plus importantes sont à et de. L'usage a beaucoup varié relativement à l'emploi de la préposition à devant l'infinitif; elle était surtout usitée dans l'ancienne langue : commencer à faire ; espérer, tenter^ essayer à faire. Puis, dès le xiii* siècle, l'emjiloi de de grandit aux dépens de celui de à. Cependant l'usage moderne hésite souvent encore erttre les deux prépositions.

De. — Le développement donné par la langue kde a. eu pour résultat de faire de cette préposition une sorte de signe de l'infinitif. Dans bien des cas, elle n'a d'autre fonction que de l'annoncer. De garde sa valeur quand l'infinitif est le complément d'un nom ou d'un adjectif : le désir de vaincre; désireux de vaincre; quand le verbe ou l'adverbe qui précède régit la préposition de : accuser quelqu'un à'un crime, d'avoir commis un crime ; louer quelqu'un d'un travail, d'avoir fait un travail; loin^ près du départ, loin, près de partir; hors de la maison^ hors de le battre, il ne pouvait le traiter plus mal.

Mais de semble avoir perdu toute signification dans : 1** // est honteux de mentir; 2° // aime mieux travailler que de sortir ; 3° // me demande de venir ; 4® Grenouilles de sauter; 5° De dire s'il eut tort ou raison, je ne sais. Dans ces cinq cas, la préposition de annonce l'infinitif : elle a un emploi analogue à celui que présente la préposition anglaise to, mais plus richement développé.

D'où vient cet usage? La vieille langue nous l'expliquera.

Là où nous disons : La paix est une belle chose, Le mensonge est une chose honteuse, l'ancien français disait: Bonne chose est de paix. Chose honteuse est de jnensonge, c'est-à-dire ; Bonne chose vient de paix, Chose honteuse vient de mensonge. Le substantif pouvant être remplacé par rinfinitif . l'ancienne langue disait donc : Chose honteuse est de mentir. Honte est de mentir; et, en accompagnant le verbe être de l'attribut pléonastique ce : Cest honte de mentir. Sous cette dernière forme, le sens de de s'affaiblit et la langue voit dans cette tournure une construction nouvelle; ce est bien vite remplacé par il-. Il est honteux de mentir.

C'est ainsi que la préposition de, perdant toute valeur étymologique, ne fait plus qu'annoncer Tinfinitif. De là cette extension que nous remarquons dans les exemples précédemment cités : // aime mieux travailler que de sortir. Il fait plus que à obéir. Ici la langue peut encore employer l'infinitif pur : // aime mieux travailler que sortir.

Il faut considérer en particulier les tournures 3, 4, 5 :

Dans // lui demande &e (.enir, venir est le régime direct de demande : comparez// /«/ demande un service; la préposition de sert simplement à adoucir la rencontre des deux verbes. Dans la phrase // le prie de venir, faite sur le modèle de // lui demande de venir, la langue arrive à construire un verbe transitif avec deux accusatifs.

Dans Grenouilles de sauter, on a la construction appelée c infinitif de narration ». On l'explique généralement en supposant une ellipse : ce Grenouilles entre~ prennent de... » : explication fausse, car aucune ellipse ne rendrait un compte satisfaisant de la tournure. En fait, cette construction vient du latin, qui emploie de même façon l'infinitif pur de narration, et la préposition de n'a d'autre fonction que d'amener l'infinitif.

Pour De dire s'il eut tort ou raison, je ne sais, la construction directe montre bien que de ne fait qu'annoncer l'infinitif : Je ne sais dire s il eut tort ou raison. Celte

tournure où l'infinitif est placé comme sujet ou régime logique au début de la phrase a vieilli. Elle était, au contraire, très usitée jusqu'au xvii^ siècle : D'appeler les mains ennemies, c'est un conseil peu gaillard (Mont. I, 23). De m'en deffaire^ je ne puis [là. III, 9). De les appeler hérétiques, cela ny a nul rapvort (Pasc. Prov.^ 348).

...De faii'e fléchir un courage inflexible, De porter la douleur dans une âme insensible, "iy enchaîner un captif de ses fers étonné... C'est là ce que je veux.

(Rac. III, 332.)

Considérons maintenant l'emploi des diverses prépositions autres que de.

A. — La préposition à s'emploie devant l'infinitif après les verbes marquant une tendance, un but : inciter, encourager, exhorter, aimer à... D'ordinaire la construction avec l'infinitif est la même qu'avec les substantifs : contribuer à faire réussir une affaire, — à /a réussite d'une affaire.

L'ancienne langue faisait de à un emploi beaucoup plus étendu. Devant l'usage grandissant de la préposition de, la préposition à se restreignit à l'expression de plus en plus nette de l'idée de tendance. Au xvii« siècle, on discute sur l'emploi de Tune ou de l'autre préposition, et les grammairiens se perdent au milieu de distinctions sans nombre. Il est impossible d'indiquer ici toutes les variations de l'usage sur ce point depuis le XVII* siècle. On dit ou on a dit indifféremment : commencer, essayer, continuer, demander di faire et de faire; s'efforcer, s'engager, s'occuper à faire et de faire.

Les verbes contraindre , forcer, obliger sont remarquables en ce qu'à l'actif ils sont suivis de à : forcer, obliger, contraindre à..., et au passif sont suivis de de : // est forcé, contraint, obligé de...

La préposition à marque, comme nous le verrons, d'autres rapports : le moyen, l'instrument : Se battre à l'épée; travailler à la macliine; un moulin à vent. On trouve aussi à suivi de l'infinitif, avec la même

SYNTAXL

sigr /fication : On croirait, à vous entendre, que vous êtes seul maître ici.

A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.

Signalons enfin la construction spéciale oîi l'infinitif précédé de à forme un attribut ayant la valeur d'un participe futur passif : C'est à craindre. Il est à croire. Ce n est pas à dédaigner. C'est un procès à ne jamais finir. Ici, comme nous l'avons vu (§ 433, II), l'actif cache un passif. L'infinitif peut, d'ailleurs, être le régime d'un adjectif au sens actif : Je suis prêt à vous entendre. C'est un homme habile di tromper-, d'un adjectif au sens passif: Le vin est prêt à boire. C'est un liomme facile à tromper; ou de certains verbes : Il y a. tout à espérer. Je vous le laisse à faire. Ce que j'ai à faire. Cela donne fort à penser.

Après. — Après, en ancien et en moyen français, se construisait avec l'infinitif présent ou passé : après écrire, après avoir écrit. Aujourd'hui le présent ne subsiste plus que dans quelques locutions : après boire, après diner; l'usage courant réclame le passé.

On trouve quelquefois au xvi^ siècle , et notamment dans Rabelais , l'ellipse de après devant un infinitif passé : Pantagruel avoir entièrement conquesté le pays de Dipsodie, en icelluy transporta une colonie de Utopiens (II, 15).

Depuis. — Depuis., jusqu'en plein xvii® siècle, s'employait devant l'infinitif passé : Depuis avoir connu feu Monsieur votre père (Mol., Vlll, 170).

Par. — Par, indiquant le moyen ou l'instrument, s'employait couramment encore au xvii® siècle devant l'infinitif :

... La nuit des temps! nous la saurons dompter Moi par écrire et fOus par réciter.

(La Font., VI, 90.)

Je rendois mon voyage inutile par être trop court (Sév.

VERBE t49

IX, 188). Vous le serez davantage par cette conduite que par ne vous pas laisser voir (La Bruy. I, 248).

Cette construction ne s'est maintenue en français moderne que dans deux cas, après les verbes commencer et finir : Il commença par dire. Il finit par avouer.

Pour. — Pour, devant l'infinitif, a deux significations : il exprime le but et la cause.

Exprimant le but, il indique un futur. Sur ce point, la langue n'a pas varié dans l'emploi de pour : // a travaillé, il travaille, il travaillera pour réussir. On peut remplacer pour par afin de. Dans la locution quand il fut pour partir., pour et l'infinitif équivalent à un véritable participe futur actif.

Exprimant la cause, il n'est plus employé qu'avec l'infinitif passé : // est puni pour avoir désobéi. Jusqu'au xvii^ siècle, il pouvait être suivi de l'infinitif présent : Ne méprisez point un homme pour avoir des parents que la fortune na pas beaucoup favorisés (Malh. II, 77). D'autres vont à la charge pour n oser demeurer dans leurs postes (La Rochef. I, 116). Un homme d'esprit, et qui est né fier, ne perd rien de sa fierté et de sa roideur pour 5e trouver pauvre (La Bruy. I, 230).

Dans l'ancien français pour suivi de l'infinitif avait aussi le sens de dût-il., dussent-ils :

Ja poP morir ne vos en faldiat nuls.

(iîo/., V. 1048.)

En. — En s'emploie uniquement devant le gérondif: en parlant. On rencontre pourtant quelques exemples de en devant l'infinitif dans l'ancienne langue : en guarder les tues paroles [= en gardant tes paroles] [Psaui. d'Oxf., 118).

Les prépositions sans, entre, Jusqu'à (celle-ci contenant la préposition à) s'emploient devant l'infinitif; elles ne j)résentent rien à remarquer.

Section III. — Des temps.

451. Des temps du verbe. — 452. Temps de l'indicatif. — 453. Temps de l'impératif. — 454. Temps du subjonctif. — 455. Temps de 1 infinitif. — 456. Des participes. — 457. Participe actif. — 458. Participe passé.

451. Des temps du verbe. — Les temps, au point de vue de la forme, se divisent en deux séries correspondantes : les temps simples et les temps composés :

Je chante Je chantais Je chantai Je chanterai Je chanterais

Chante Que je chante Q. je chantasse

Chanter

Chantant

J ai chanté

J'avais —

J'eus —

T aurai —

J aurais —

Aie —

Que f aie —

Q. j'eusse —

Avoir —

Ayant —

Je suLS tombé

J étais —

Je fus —

Je serai —

Je serais —

Sois —

Que je sois —

Q. je fusse —

Etre —

Étant —

Nous voyons qu'aux temps composés certains verbes se construisent avec l'auxiliaire être; ce sont les verbes intransitifs. Aujourd'hui, l'emploi de tel ou tel auxiliaire est à peu près réglé. Un certain nombre de verbes intransitifs ne se construisent qu'avec l'auxiliaire avoir, un certain nombre avec l'auxiliaire être; d'autres, avec les deux auxiliaires : avoir quand on veut marquer l'action, être quand on veut marquer létat. L'usage n'a pas toujours été ainsi réglé. Dans l'ancien et le moyen français, il est plus libre, et la plupart des verbes intransitifs se construisent avec l'un ou l'autre auxiliaire , suivant la pensée qu'on veut exprimer. En général, l'auxiliaire avoir est employé quand on veut marquer l'action, l'auxiliaire être quand on veut marquer Vétat :

J ai allé J'ai tombé J'ai sorti

et Je suis allé ; et Je suis tombé ; et Je suis sorti.

Au xviie siècle encore, le choix est plus libre. Toutefois, dès cette époque, on voit les grammairiens entraver cette liberté et exposer les principes qui devaient bientôt triompher. Le peuple continue toutefois à dire comme on disait en ancien français -./ai tombé, f ai monté.

Considérons maintenant la valeur et la signification des temps.

452. Temps de l'indicatif. — Au mode indicatif, l'action est donnée comme s'accomplissant dans le temps présent, dans le temps passé, dans le temps futur.

I. Présent. — 1° Le temps présent exprime l'action comme se faisant au moment où l'on parle : Le voici qui vient Vous écrivez.

Par extension, le présent peut exprimer le passé lorsqu'on veut rendre l'action d'une façon plus vive; le narrateur, se transportant en esprit dans le passé, croit y assister et décrit ce qu'il se rappelle comme s'il l'avait sous les yeux; c'est ce qu'on désigne sous le nom de présent historique : On cherche Vatel...; on va à sa chambre; on heurte, on enfonce la porte; on le trouve noyé dans son sang; on COUrt à Monsieur le Prince qui fut au désespoir (Sév. II, 189).

L'ancien et le moyen français allaient plus loin : ils mélangeaient librement dans une même phrase le présent et un temps passé : Et maintenant traient a la terre ferme... et pristrent port devant un palais (Villeh. 134). Si sacque son espee a deux mains et trancha le cervelat en deux pièces (Rabel. II, 414). On trouve encore quelques exemples de cette liberté au xvii^ siècle : Mes pères ne repondent rien, et sur cela mon disciple de M. le Moine arriva (Pasc. Prov. 10). Dans la langue actuelle, ce mélange ne se produit guère qu'avec les verbes déclaratifs dit-il., fait-il^ ajoute-t-il, etc. intercalés dans un discours direct, avec des locutions comme peut-être, naguère, voilà, qui renferment un présent dont la signification s'est effacée avec le temps, de même aussi que dans les expressions verbales qu est-ce que, c'est que.

qui sait, n est-ce pas, n importe, et encore c^est dans : C'est lui qui a fait cela.

2° Le présent s'emploie encore pour exprimer soil une vérité générale : L'homme propose et Dieu dispose, soit une action ou un état habituels : Je lis tous les jours une heure. Us se rencontrèrent près de la ville quon appelle Césarée. Toutefois, on rencontre ici une certaine incertitude en ancien français, lorsque la proposition qui précède est à un temps passé; la phrase suivante montre un curieux mélange de temps : Après chevau" chierent a une cité que on apele Corone, qui sor mer estcit (Villeh. 330).

3° Enfin le présent peut exprimer un futur très prochain ou considéré comme tel : Je vous suis à l'instant. Mon frère part la semaine prochaine.

IL Passé. — Le passé est exprimé par plusieurs temps, parce que l'action passée peut être considérée dans divers moments de la durée, soit en elle-même, soit par rapport à une autre action qui est antérieure ou postérieure à la première. Le latin connaissait un imparfait, un parfait et un plus-que-parfait, trois temps pour rendre les rapports du passé. Le français a conservé ces trois temps ^ et y a ajouté un parfait indéfini, un parfait antérieur et un conditionnel.

1° Imparfait. — L'imparfait exprime qu'une action a lieu en même temps qu'une autre action passée : //jouait pendant que/écrivais. La seconde action peut être sousentendue : C'était par une belle journée de printemps.

Par une extension naturelle, il est employé aussi dans le style narratif pour exprimer la fréquence ou l'habitude de l'action : // faisait une promenade tous les matins.

Ces deux emplois de l'imparfait existaient sans doute

1. Pour le plus-que-parfait, il a gardé la valeur du temps, mais non la forme, qui, comme on le sait, de simple qu'elle étail en latin, est devenue périphrastique en français.

dès les premiers temps de la langue : Samedis estoit* nous feismes la première procession (Joinv. 129].

Ou est Otons e li cuens Berengiers^ lues et Ivories, que /'aveie tant chiers ?

{Roi. V. 2405.)

Mais, jusqu'au xv* siècle, on rencontre beaucoup plus souvent le parfait défini que l'imparfait, dans l'un et l'autre cas, et surtout quand il s'agit d'un fait habituel : Ensi se partirent del port.,... etlijorz fu belset clers (Villeh. 119). Et par les messaiges envoia li rois une tente — qui moût cousta , car elle fu toute faite de bone escarlate (Joinv. 134). La première enseigne dont il la congneut estoit un livre ancien dont la couverture fut de coleur obscure (A. Chartier, l'Espér.., 282). La très ancienne langue employa même, au lieu de l'imparfait ou du parfait défini, le plus-que-parfait simple, c'est-à-dire correspondant au plus-que-parfait latin pour la forme :

Bel avret cors, hellezour anima.

[Eulal. V. 2.)

Elle colpes non 3iWet, poro nos coist.

(Id. V. 20.)

Ces deux vers se traduisent ainsi : « Elle avait un beau corps, une âme plus belle. — Elle n'avait pas de fautes, pour cela elle ne brûla pas » . Et pourtant avret est l'équivalent du plus-que-parfait latin habuerat et signifie étymologiquement « avait eu ».

Signalons enfin une autre construction de l'imparfait propre à la langue du xvi« siècle et du xvii®. En latin classique, le conditionnel était rendu par un indicatif imparfait et parfait avec les verbes marquant l'obligation ou la possibilité : Pompeius erat deligendus (on aurait dû choisir Pompée). Deleri exercitus potuit (l'armée aurait pu être détruite). C'est cette valeur de conditionnel qu'a l'imparfait dans ; // falloit s'enquérir qui est mieux sçavant, non qui est plus sçavant [Moni. I, 24). Le cardinal Mazarin ne devoit jamais f abandonner

•^Rac. V, 88). Maint est un mot qu on ne devoit jamais abandonner (La Bruy. II, 206j ^.

Sur l'imparfait après si avec la valeur d'un conditionnel, voir p. 159.

2° Parfait défini et parfait indéfini. — Le parfait défini exprime le passé absolu; il présente l'action comme commençant, se poursuivant, s'achevant dans un moment du passé, sans aucun rapport avec le moment présent : /'écrivis hier matin. Le parfait indéfini, au contraire, exprime une action passée par rapport au moment présent, et dont les conséquences durent au moment où l'on parle : /'ai mangé, fai fini, ce c'est-à-dire je suis dans l'état d'une personne qui a mangé, qui a fini ».

Telle est la théorie de ces deux temps. La pratique est loin d'y répondre dans la langue actuelle. En effet, lorsque le parfait indéfini est suivi d'un complément direct, sa signification s'est affaiblie, et il désigne un passé absolu : /'ai mangé mon pain. De plus, lorsqu'il n'est pas suivi d'un complément, il tient lieu, dans le style négligé et dans le langage de la conversation, du parfait défini. Celui-ci n'a plus qu'une valeur littéraire qu'il est destiné à perdre dans un bref délai.

A vrai dire, dans l'ancienne langue, la distinction n'était pas non plus nettement établie entre ces deux temps ^. Ainsi, nous voyons d'une part le parfait indéfini

1. On trouve de même le présent : // est à désirer qu'on cherchât une fin. aux écritures (La Bruy, II, 185).

2. Le style épique, en particulier, emploie indifféremment le parfait défini ou le parfait indéfini, surtout quand ils sont précédés d'un présent :

Oliviers niontet desoure un pui halçor, Guardet sour destre par mi un val erbos, Si veit venir celé gent paienor Sin a^pela^t Rollant son compaignon.

{Roi. V. 1017.)

Lor oirre aprestent, n'i ont plus demoré ; Congié demendent, es chevaus sont monté*

[Aim. de Narb., v. 1564.) Il garde avant, vit un espiet forbi,

// «'a^baissa, maintenant /'a saisi.

{Gir de Viane, éd. Tarbé, 95.)

V'ÎRBE 155

à la place du défini dans : Si revenrons a Henri... qui a sejorné a Panphyle trosque a Ventrée de V iver ; et lor prist conseil (Villeh. 402). D'autre part, le défini remplace sans cesse 1 indéfini : Si Lodhuvigs sagrament, que son fradre Karlo jurât, conservât [Serm. de Strasb.). Sachiez nos ne venimes mie por vos mal faire^ ainz venimes por vos garder (Villeh. 146). La seconde substitution était toutefois beaucoup plus fréquente que la première. Le parfait défini s'employait donc non seulement comme représentant le passé absolu, mais aussi pour désigner un passé en rapport avec le présent. Cette confusion s'est continuée en moyen français. Ce n'est guère qu'à partir du xvi« siècle que l'on chercha à régulariser l'emploi de l'un et l'autre temps. Le parfait indéfini représentant l'action passée sans condition, le parfait défini exprimant une action passée dans une période déterminée, les grammairiens imaginèrent une règle a de vingt-quatre heures » ; il fallait qu'il y eût au moins l'intervalle d'une nuit entre le moment où l'on parle et le passé dont il s'agit pour avoir le droit d'employer le parfait défini. C'était là une règle artificielle qui n'a pas empêché ce temps, d'un emploi si général et si étendu en ancien français, de perdre chaque jour du terrain et même de disparaître de la langue parlée.

3** Plus^que-parfait et parfait antérieur. — Le plusque-parfait exprime une action qui est complètement passée par rapport à une autre également passée : // avait dîné quand je suis venu. Si, au contraire, l'action est considérée comme finissant par rapport à une autre action passée, on emploie le parfait antérieur : Quand j'eus dîné. Je partis. Cette distinction, quelque peu subtile, était, elle aussi, presque inconnue jusqu'au XIII® siècle ; la fonction particulière du parfait antérieur n'est pas encore suffisamment établie, et il est sans cesse employé à la place du plus-que-parfait :

Li reis Marsilies OUt son conseitl fînet, Sin apelat Clarun de Baîesguet.

(roI. V. 62.)

Il n'est pas rare non plus de voir l'un ou Vautre temps emplo3'é à la place soit du parfait défini, soit même de l'imparfait. L'emploi du parfait antérieur pour le parfait défini est surtout très fréquent au moyen âge :

Vemperere le uit, si'st encontre levez Et eut trait son chapel, parfont li at clinet. {Voy. de Charlem. v. 145.)

Onques nen osât lioin en cest niostier entrer, Se ne li comandai o ne li ci rovet.

(Id., V. 150.)

4° Conditionnel. — Ce temps, que l'on considère à tort comme un mode, est un futur dans le passé. Il s'emploie généralement dans les propositions subordonnées après les verbes déclaratifs. Nous disons : Je crois quil viendra^ c'est-à-dire « je crois en ce moment à sa venue dans un temps futur ». Transportons cette opinion dans le passé, et nous aurons : Je croyais quil viendrait'^ l'idée de sa venue est future par rapport à la croyance, mais l'une et l'autre sont dans le passé. Si d'ailleurs l'on considère l'étymologie , Je croyais quil viendrait est l'équivalent de Je croyais quil avait à venir : le futur est marqué par l'infinitif, le passé par l'imparfait.

A. Valeur temporelle du conditionnel. — Le conditionnel présent, considéré comme un temps, c'est-àdire le futur dans le passé, ne s'emploie en français moderne que dans les propositions dépendantes : Je ne savais pas quil viendrait hier. Il annonçait ce quil serait un jour ; ou dans les propositions en apparence absolues, et qui sont en réalité des propositions dépendantes, la principale étant sous-entendue : Perrette rêvait tout haut : elle vendrait son lait^ achèterait des poules^ vendrait ses œufs au marché^ etc.

Deux compagnons, pressés d'argent,

A leur voisin fourreur vendirent

La peau d'un ours encor vivant.

Mais qu'ils tueraient bientôt, du rioins à ce qu'ils dirent. C'étoit le roi des ours» au comjiie de ces gens.

Le marchand à sa peau devait faire fortune^ i?//eg arantiroit des froids les plus cuisants, On en pourroit fourrer deux robes plutôt qu'une.

(La Font. I, 427.)

Dans ces deux exemples, on peut sous-entendre une proposition principale : « Perrette se disait qu'elle vendrait son lait, etc. » « Ils disaient : que le marchand devait faire fortune, qu'elle garantirait ... et qu'on pourrait fourrer..., etc. » Ici l'on a affaire, non au mocle^ mais au temps conditionnel, au temps plus justement nommé futur dans le passé. Ce temps peut être remplacé par une périphrase approximative formée de l'imparfait de devoir et de l'infinitif : Elle garantirait des froids ou Elle devait garantir des froids. Comparez le vers précédent :

Le marchand à sa peau devoit faire fortune.

Partout oïl le conditionnel peut se traduire par celle périphrase formée de l'imparfait de devoir et d'un infinitif, on a affaire au temps et non au mode.

Dans ses significations temporelles, le conditionnel possède un temps composé qui présente les mêmes caractères : f aurais chanté. Au conditionnel simple, deux actions sont en présence, toutes deux passées, et la seconde, qu'exprime le conditionnel, est future par rapport à la première : Je ne croyais pas qu'il viendrait. Au temps composé, trois actions sont en présence : dans Je ne croyais pas qu'il aurait fini quand vous viendriez^ on distingue l'action de croire, celle de finir et celle de venir, toutes trois passées. La plus ancienne est celle de la croyance; les deux autres sont futures par rapport à celle-là; mais, dans ces deux dernières, l'action de finir est antérieure à celle de venir; c'est un plus-queparfait par rapport à l'action de venir. Voilà pourquoi cette aêtion est exprimée par le temps appelé improprement condilionnel dans le passé. Transportons dans le passé la phrase : Je crois quil aura fini quand vous viendrez] et nous aurons • Je croyais quil aurait fini quand vous viendriez.

B. Valeur modale du conditionnel. — Le conditionnel n'exprime pas seulement une action passée qui est future par rapport à une autre action plus anciennement passée. Il exprime aussi un mode d'action future. Soient les deux phrases : Il partira demain s'il a de l'argent. Il partirait demain s'il avait de largent. Dans la seconde, le conditionnel exprime la même idée que le futur dans la première, en présentant Faction comme dubitati^e.

Comment se fait-il que ce futur dubitatif soit exprimé par le même temps que le futur dans le passé, c'est-àdire comment Je partirais ou je partir avais, /avais à partir exprime-t-il ce futur dubitatif? Il ne faut pas croire que cet emploi nouveau sorte de l'emploi précédent. Il remonte directement au latin, qui, n'ayant ni temps ni mode pour exprimer le conditionnel, le rendait par le subjonctif ou l'indicatif. Ainsi , les temps passés de l'indicatif latin cantabam je chantais) , cantavi (je chantai), cantaveram j'avais chanté] signifiaient les deux premiers je chanterais, le dernier j'aurais chante. Par conséquent, la périphrase cantare habebam signifia non seulement y^ chanter avais, je chanterais, c'est-à-dire f avais à chanter (futur dans le passé) , mais il signifia encore f aurais à chanter, je chanterais (mode conditionnel). Cette dernière construction était rendue visible à la pensée par la proposition conditionnelle commençant pars/ qui l'accompagnait régulièrement : Il parti" rait s il avait de l'argent.

C'est ainsi que s'est formé le mode conditionnel. Ce mode généralement se place dans la proposition principale d'une phrase composée où la proposition dépendante qui marque la condition commence parsf, comme dans II partirait s'il avait de V argent.

Mais il arrive souvent que la proposition commençant par si soit remplacée tantôt par une proposition principale, tantôt par un simple complément circonstanciel : iVe dites rien , il vous tuerait (:= il vous tuerait si vous disiez quoi que ce fût). A vous entendre y l'on croirait (= on croirait si l'on vous écoutait), etc.

Il peut arriver même que la condition ne soit pas

du tout exprimée : Je voudrais être écouté (= je voudrais être écouté si je le pouvais). Cette dernière construction a pu amener peu à peu l'effacement de l'idée conditionnelle enfermée dans le mode ; dans Oserais-je l'avouer? Nieriez-vous le fait? On dirait que vous êtes malade^ le conditionnel ne marque plus guère qu'une simple supposition.

Enfin il arrive à n'être qu'une affirmation adoucie dans : Je ne saurais que vous dire. Je voudrais dire un mot. Je vous souhaiterais beau temps. Il se pourrait quil vlnt^ qui disent la même chose, mais avec une légère nuance de doute, que je ne sais que vous dire, je veux dire un mot, Je vous souhaite beau temps, il viendra peutêtre.

Tous ces emplois dérivent de la valeur fondamentale que possède le conditionnel : exprimer une action passée, présente ou future dépendant d'une condition.

Dans les phrases conditionnelles, l'usage actuel est de mettre le verbe de la proposition principale au conditionnel et le verbe de la proposition dépendante amenée par si à l'imparfait : Je partirais si Je pouvais. Nous avons vu (§ 447, V) que c'est là une construction qui ne s'est introduite dans la langue qu'à partir du xii® siècle. Ici l'imparfait n'exprime ni qu'une action a lieu en même temps qu'une autre action passée, ni la fréquence ou l'halDitude de l'action, mais une action présente ou future conditionnelle : Je partirais aujourd'hui si Je le pouvais, mais je ne le puis aujourd'hui. Je partirais demain si Je le pouvais, mais je ne le pourrai pas demain.

On comprend alors comment dans ses constructions premières la langue, en employant l'imparfait du subjonctif au lieu de l'imparfait de l'indicatif, obéissait non seulement à la tradition latine, mais aussi à la logique, le subjonctif étant le mode du doute et par suite celui de la condition.

L'ancien français disait donc :

Je partisse demain se Je pusse Je partirais demain se Je pusse ^

OU bien il uniformisait les deux propositions par l'emploi dans lune et dans l'autre du conditionnel qui correspondait ainsi à l'imparfait du subjonctif de la première

de ces deux constructions :

Je partirais demain se je pourrais.

Un souvenir de cette construction s'est maintenu au conditionnel passé : Je serais parti aujourd' hui si je l'eusse pu (à côté de si je l'avais pu). Au xyii** siècle encore, quelques écrivains ont employé, comme dans l'ancienne langue, le conditionnel pour rendre des nuances spéciales :

Que te sert de percer les plus secrets abîmes, Oit se cache à nos sens l'immense Trinité, Si ton intérieur, manque d'humilité, A'e lui sauroit o^rir d'agréables victimes?

(Corn.,yiII, 31.)

Lui saurait et non pas sait, pour mieux marquer l'incertitude. La phrase simple serait : Que te sert de percer.., ^ si ton dme ne sait...? De même :

...Si d'un sang trop i>il ta main seroit trempée^ Au défaut de ton bras, prête-moi ton épée.

(Rac;,III, 344.)

On explique généralement ce vers par une ellipse : et si tu crois que ta main serait trempée ; en fait, il n'y a pas d'ellipse; le conditionnel ici suffit à exprimer la condition d'une façon dubitative. On disait de même : Je meure si je sanrois vous lire ! Dans ces derniers cas, nous avons un emploi nouveau du conditionnel : le conditionnel exprimant d'une façon adoucie, à la place du présent de l'indicatif, limpossibilité d'une action : u Faites ceci. — Je ne puis, je ne sais. » « Faites ceci. — Je ne pourrais, je ne saurais. » C'est cette valeur nouvelle du conditionnel qui est transportée par Corneille et Racine dans les propositions conditionnelles amenées par si : Si ta main serait trempée au lieu de Si

ta main était. Il faut donc que le verbe de la principale soit au présent, et non au conditionnel.

Ainsi, pour résumer, le verbe de la proposition conditionnelle amené par si est :

i° au présent de l'indicatif si le verbe de la principale est au présent ou au futur :

Je pai^s^ je partirai si je puis.

2° à l'imparfait si le verbe de la principale est au conditionnel :

Je partirais si je pouvais.

Dans le premier cas, il se met quelquefois au conditionnel pour exprimer une nuance particulière de doute. L'ancienne langue mettait aussi le verbe de la principale à l'imparfait du subjonctif ou au conditionnel et de même celui de la subordonnée :

Je partisse si je pusse.

Je partirais si je pusse.

Je partirais si je pourrais.

Cet emploi du subjonctif sera expliqué plus loin.

Il nous reste, pour terminer la théorie du conditionnel, à dire deux mots du conditionnel passé.

De même que le conditionnel présent répond au futur, de même le conditionnel passé répond au futur passé. // aurait réussi^ s'il avait étudié; la réussite est future p^r rapport à l'étude, et toutes deux sont passées. Je ri aurais jamais fini., si je disais tout; l'action de finir est ici future et passée par rapport à celle de dire également future. Le passé du conditionnel peut être, comme nous venons de le voir, remplacé par le plus-queparfait du subjonctif quand il s'agit d'un passé : Il eût réussi s'il avait étudié. Enfin, le conditionnel passé exprime un futur passé dépendant d'une condition qui ne s'est pas réalisée : Si on l'avait laissé faire., il se serait tué. Je ne sais si l'envie de vous voir cet hiver à Paris ne m'auroit fait surmonter des impossibilités (Sév., IX, 494).

III. FuTUh. — L'expression du futur ne com"» porte point les mêmes restrictions que celle du passé. Le lutur est, en effet, l'inconnu, tandis que les divers moments du passé sont gardés par la mémoire.

Le futur simple exprime l'action dans un temps à venir : /"écrirai demain. Pour le rapport de deux actions futures, si la première est postérieure à la seconde, elle s'exprime tant bien que mal par une périphrase : J'aurai à écrire quand il viendra. Quand elle est contemporaine à la seconde, elle s'exprime par le futur simple : J'écrirai quand il viendra. Il n'y a donc point là de temps spécial comme pour le passé. Si la première est antérieure à la seconde, elle s'exprime par le futur dit antérieur : /aurai écrit quand il viendra.

Ainsi la langue, pour rendre ces diverses relations de temps entre deux actions futures, n'a créé de formes spéciales que pour l'action future antérieure à une autre action future.

L'une des deux actions peut ne pas être exprimée : J'aurai peu suivi (s.-ent. quand on parlait]. Vous aurez oublié votre argent (s.-ent. quand vous êtes parti).

Mais, le plus souvent, l'ellipse est si forte que le futur antérieur, comme nous l'avons vu pour le conditionnel, en arrive à être une affirmation adoucie.

453. Temps de l impératif. — La théorie des temps de ce mode se confond avec la théorie du mode. Nous renvoyons donc à ce que nous avons dit plus haut (§ 441).

454. Temps du subjonctif. — Le subjonctif a quatre temps : le présent et le passé d'un côté, l'imparfait et le plus-que-parfait de l'autre.

Le subjonctif étant le mode de la possibilité et, par conséquent, renfermant une idée de futur, on ne doit pas être étonné qu il y ait une correspondance entre ses temps et ceux du futur et du conditionnel. Avec les verbes gouvernant l'indicatif après que, nous trouvons soit le futur, soit le conditionnel suivant le temps de la proposition principale; avec les verbes gouvernant le

subjonctif après que nous avons des temps correspondants du subjonctif :

Je suis sûr qu'il viendra.^

— qu'il sera venu.

J'étais sûr qu'il viendrait.

— qu'il serait venu.

Je crains qu'il ne vienne.

— qu'il ne soit venu.

Je craignais qu'il ne vînt (ou vienne).

— qu'il ne fût venu (ou soit venu).

Ainsi le subjonctif correspond dans son présent au futur simple, son parfait au futur antérieur, dans son imparfait au conditionnel présent, dans son plus-queparfait au conditionnel passé.

Dans cette correspondance des temps on constate l'accord de l'imparfait et du plus-que-parfait du subjonctif avec le présent et le passé du conditionnel, fait bizarre qui a besoin d'explication.

Nous avons vu (§ 216) que l'imparfait du subjonctif latin cantarem (= que je chantasse et je chanterais) avait disparu dans le langage populaire pour être remplacé par le plus-que-parfait du subjonctif cantassem (= que j'eusse chanté et j'aurais chanté). De cette disparition de cantarem, il est résulté que le français chantasse avait primitivement quatre valeurs : deux étymologiques (J'eusse clianté et j'aurais chanté), deux produites par extension [que je chantasse, je chanterais). Ces quatre valeurs se sont maintenues dans l'ancienne langue; les deux premières ont disparu dans la langue moderne, qui ne dirait plus :

Se jot SOÛSSe la jus soz le degrét.

{Alex. 98.)

Sem croissez, venus i fust mis sire, Ceste bataille oVLSSVLTiXS faite u prise. {Roi. V. 1728.)

Se Diex ne amast ceste ost, elle ne peust mie tenir ensemble (Villeh., 104). Et li firent dire que se ne fust />or

rhonour du roy, que il les feïssent «o/er (Joinv., 455). Cet emploi se retrouve au xvii^ siècle avec le verbe devoir :

Mais puisque son dédain, au lieu de le guérir, Ranime ton amour quil dût faire mourir, Sers-toi de mon pouvoir...

(Corn., I, 1152.)

Cette construction, devenue rare à partir duxiv® siècle, a disparu complètement au xvii^ siècle. L'imparfait du subjonctif répondant au conditionnel passé et au plusque-parfait du subjonctif a été remplacé par les périphrases créées dès Tépoque romane : f eusse chanté, f aurais chanté.

Il reste à considérer les deux significations que le roman a données par extension à cantassem pour remplacer cantarem disparu.

Je chantasse exprime couramment, dans l'ancien et le moyen français, l'imparfait du subjonctif et le présent du conditionnel. Il est inutile de citer des exemples de cette forme pour l'imparfait du subjonctif, cet emploi existant encore aujourd'hui. En voici quelques exemples où elle est employée pour le conditionnel présent :

S'il fust Uials, bien resenLblast baron.

[Roi., V. 3764.)

Si je le sceusse, je ne le demandasse pas [Cent Nouq. I, 258). // est peu d'hommes qui osassent mettre en évi* dence (Mont., I, 56). Ces juges leur représentèrent qu ils ne voyaient pas pourquoi ceux (les charmes) de C éloquence à-M^sent être exclus (La Font., H, 265).

Le conditionnel, sous forme d'imparfait du subjonctif, se rencontre sans cesse au xvii® siècle dans des propositions subordonnées, alors même que la proposition principale est au présent :

Mais encore une fois souffrez que je vous die Que cette passion dût être refroidie.

Corrigé il est vrai dans l'édition de 1660 en :

Qu'une si Juste ardeur devroit être attiédie.

(Corn., III. 388.)

Je ne crois pas pourtant qu'il fût permis (Vaugel, II, 171). Je ne doute point qu'il ne prêtât l'oreille à la pro' position (Mol., VII, 158).

Hélas! on ne craint point qu'il ven^e un jour son père, On craint qu'il n'essUyât les larmes de sa mère.

(Rac, II, 54.)

Cet emploi de l'imparfait du subjonctif pour le conditionnel présent est archaïque dans la langue moderne.

Dans les propositions indépendantes, cet imparfait se maintient aujourd'hui dans deux cas :

1° Quand le sujet du verbe est postposé par une inversion qui remplace une phrase conditionnelle :

Coûtât-il tout le sang qu^ Hélène a fait répandre^ Dussé-je après dix ans voir mon palais en cendre^ Je ne balance point.

(Rac, II, 54.)

2° Au plus-que-parfait du subjonctif avec valeur de conditionnel passé : /'eusse aimé i^omt j'aurais aimé.

455. Temps de l'infinitif. — L'infinitif a deux temps, le présent et le parfait.

Au présent, il correspond au présent et à l'imparfait de l'indicatif, au futur et au conditionnel présent :

Il croit voir = quil voit.

Il croyait voir :=: qu'il voyait.

Il espère venir = qu'il viendra.

Il espérait venir :=. qu'il viendrait.

Au parfait, il correspond au parfait, et au plus-queparfait de l'indicatif, au futur antérieur et au conditionnel passé :

// croit avoir vu = qu'il a vu.

Il croyait avoir vu =z qu'il avait vu. Il espère être arrivé = qu'il sera arrivé. Il espérait être arrivé z=: qu'il serait arrivé.

456. Des participes. — H y a deux participes : le participe actif et le participe passif.

Le participe actif est présent : chantant, ou passé : ayant chanté. Le participe passif est passé : chanté, à moins qu'il n'exprime une action durable, qui se continue.

Ce dernier peut devenir adjectif, quand, exprimant une action momentanée, il renonce à la notion temporelle pour exprimer le résultat de l'action.

457. Participe ACTIF. — On distingue deux participes actifs : le participe présent : chantant, et le participe passé : ayant chanté. Il faut y joindre le gérondif dans : en chantant.

Le participe passé actif étant composé d'un participe présent et d'un participe passif, il peut se ramener, comme on le voit, au participe présent et n'a pas besoin d'être étudié à part de chantant.

Chantant représente à la fois la forme cantantem du participe présent latin et les formes cantandi, cantando, cantandum du gérondif latin. Mais l'ancien français qui les avait confondus morphologiquement, les distinguait dans la syntaxe.

Le gérondif était indéclinable dans le plus ancien français; le participe présent, au contraire, était déclinable dès l'origine de la langue, qu'il exprimât l'action ou l'état; l'histoire de la variabilité du participe présent n'est réellement autre chose que l'histoire de la lutte du participe présent avec le gérondif.

I. Gérondif. — 1^ C'est le gérondif qu'il faut reconnaître dans la construction si fréquente de nos jours de en avec une forme verbale en ant, soit seule, soit accompagnée d'un régime : en marchant, en lisant un livre.

Jusqu'au xviP siècle, on rencontre, dans ce sens, beaucoup plus le gérondif simple que le gérondif prépositionnel :

Asez est mielz que marions COniba.ta,Ilt. (fio/., V. 1475.)

Une expression courante en ancien français était : Si corn lisant trouons.

Et les peuples voyant ce qu'ils n auroient pu croire, Reconnurent sa gloire.

(Corn. IX, 115.) Crut fléchir un deux chat, implorant sa clémence.

(La Font. III, 214.)

Comparez les locutions toutes faites : donnant donnant, généralement parlant., chemin faisant.

De même après les verbes de mouvement aller., venir : il s'en va chantant (§ 431] à côté de le mal va en augmentant.

Quand le gérondif a un complément direct, celui-ci lui est postposé; il n'en était pas ainsi dans la très ancienne langue, quipostposaitie gérondif à son régime : de là la locution [en] chemin faisant.

En ancien français, le gérondif pouvait être précédé non seulement de la préposition en., mais de toute autre préposition : à joie faisant., de la teste perdant., ^ar pais faisant, parmi droit faisant, pour mort menaçant, etc. Nous avons conservé quelques débris de ces constructions : à son corps défendant, (à) argent comptant.

De plus, le gérondif étant considéré comme un véritable substantif pouvait être accompagné d'un déterminatif, article, adjectif, démonstratif, possessif. De là encore en français moderne : en son vivant, sur son séant, à mon escient, à bon escient.

2° A côté du gérondif prépositionnel existe aussi le gérondif simple, soit comme complément d'un verbe : faire semblant, locution qui remonte aux premiers temps de la langue et y était d'un emploi constant (ainsi que faire entendant, qui a disparu); soit comme attribut d'un substantif exprimé ou sous-entendu et formant une proposition absolue :

L'arbre tombant, ils seront dévorés.

(,La Font. I, 220.)

Etant sûr que vous avez raison , vous gagnerez votre cause. Les cas où le substantif est sous-entendu sont

rares dans la langue actuelle. Il n'en était pas de même encore au xvii® siècle : Elle ne faisait autre chose jour et nuit que lever les mains au ciel, ne lui restant plus aucune espérance de secours de lapart des /lommes [[iàc, IV, 466). Après une grande sécheresse venant â pleuvoir..., il s*en prend au ciel (La Bruy. I, 67).

II. Participe présent. — l*' A coté du sférondif existait le participe présent, toujours variable ; mais ce participe, conformément à son étyraologie, ne connaissait pas d'abord la variabilité en genre, qu'il marquât l'action ou létat : chantant était masculin et féminin singuliers; chantanz était masculin et féminin pluriels. L'ancien français disait : Une mère aimant son enfant. Des mères aimanz leur enfant. Toutefois, dès le xii® siècle, commence à paraître la forme féminine : Les femmes... vin"

drent encuntre le rei Saûl carolantes e juantes e

chantantes que Saûl out ocis mil, e David dis mille {Q. Liv. Rois, 70). De même encore au xvi® siècle : Ces filles de Scédase , plorantes à l'entour de leurs sépultures et maudissantes les Lacédémoniens (Amyot, Pélop., 168). Ajoutons néanmoins que l'accord en genre était plus rare que 1 accord en nombre ; il se rencontre beaucoup plus chez les poètes que chez les prosateurs , et Palsgrave avait déclaré dans ce même xvi^ siècle que le participe présent ne pouvait avoir en prose de féminin. Au XVII* siècle, on retrouve la même incertitude. Si Madame de Sévigné écrit : Je vous trouve si pleine de réflexion , si stoïcienne , si méprisante les choses de ce monde (VI, 336), Vaugelas veut que l'on écrive : Ces femmes buvans de la limonade, et n'autorise le féminin que pour les participes des verbes intransitifs.

Cependant, à côté de cette lutte entre les deux formes du participe présent variable, le gérondif exerce à son tour son action et étend graduellement son domaine. Déjà, dans l'ancienne langue, le participe des verbes intransitifs, quand il marquait l'action, était généralement remplacé par le gérondif, c'est-à-dire par une forme invariable. De plus, le gérondif exprimait l'action, tandis que le participe présent exprimait soit l'action,

soit l'état. C'est donc un mouvement naturel qui poussait la langue à faire absorber dans le gérondif le participe présent exprimant l'action. Cette absorption fut facilitée par le maintien de la forme archaïque du participe présent, qui, quand il ne varie pas en genre, se confond le plus souvent dans la prononciation avec le gérondif. Ce ne fut pourtant qu'en 1679 que l'Académie formula la règle d'après laquelle la forme en ant devait rester invariable quand elle marquait l'action : un homme^ une femme^ des hommes, des femmes errant dans les bois; et varier en genre et en nombre quand il marquait l'état : J'ai vu une tribu errante de BoJiémiens. Ainsi était supprimée l'ancienne distinction du participe présent et du gérondif pour être remplacée par la distinction actuelle entre le participe présent et l'adjectif verbal.

La plupart des auteurs du xvii® siècle, écrivant avant la promulgation de ce décret, font accorder le participe présent en nombre , que le verbe soit transitif, intransitif ou pronominal, et que l'on ait affaire à un participe actif présent : chantant^ ou passé : ayant chanté : Je devais... choisir des sujets plus répondants au goût de mon auditoire (Corn. IV, 279).

Les canons quittants leurs usages farouches...

(fd. X, 106.)

Et plus loin, des laquais, l'un l'autre s'agaçantS, Font aboyer les chiens et jurer les passants.

(Boileau, Sat. VI, v. 37.)

Les morts se ranimants à la voix cC Elisée.

(Rac.III, 613.)

Le loup reprit : « Que me faudra-t-il faire. ^ — — Presque rien, dit le chien : donner la chasse aux gen» Portants bâtons et mendiants. »

(La Font. I, 72.)

Vautre extrémité est celle où arrivent les grandes âmes qui ayants parcouru tout ce que les Jiommes peuvent sçavoir trouvent qu'ils ne sçaventrien. (Pasc. Pens. I, 126). Au xviii® siècle même, la règle est loin d'être unanimement acceptée. De là les exemples contradictoires 4ont se servent les grammairiens de l'époque pour

établir leur règle d'une subtilité inouïe. De là aussi les traces, dans la langue actuelle, de l'ancienne variabilité, soit en nombre : les allants et venants, les ayants droit, les tenants et aboutissants, etc., soit même en genre : Toute affaire cessante, loi tendante «..., maison appartenante à tel ou tel.

2° Parmi les participes rangés dans la catégorie des adjectifs verbaux, il en est certains qui méritent un examen particulier :

a) Dans personne bien portante, à Jour ouvrant, à portes fermantes, etc. , le participe appartient à des verbes pronominaux réfléchis.

b) Dans couleur voyante, école payante, chemin roulant, rue passante, séance tenante, café chantant, le participe est le prédicat, non pas du substantif qui le précède, mais d'un substantif qui est dans l'esprit : « couleur qui attire les regards, école où l'on paye, chemin où Ion roule, rue où l'on passe souvent, etc. ».

458. Participe passé. — I. Participe construit sans auxiliaire. — Construit sans auxiliaire, le participe varie comme les adjectifs. Exceptons toutefois les participes approuvé , attendu, ci- inclus , ci- jointe excepté, non compris, été, passé, supposé, vu, qui, préposés au substantif, peuvent ne pas prendre Taccord; hormis (anc. hors mis) est même devenu une préposition. Ces exceptions ne se sont imposées que peu à peu; elles n'existaient pas encore toutes au xvii^ siècle. Cependant la tendance était de faire des participes préposés des adjectifs neutres pour une raison que nous allons étudier à propos du participe construit avec l'auxiliaire être.

II. Participe construit avec r auxiliaire être. — Construit avec l'auxiliaire être, le participe varie, qu'il appartienne au passif d'un transitif : Ces marchandises ont été vendues; ou au passé d'un intransitif: Elles sont tombées.

Dans l'ancienne langue, le participe construit avec

être étant préposé au substantif, pouvait souvent ne point recevoir l'accord :

Car des dames est avenu L" aventure dunt li lais fu.

(Marie de Fr. Elid. v. 25.)

Cette irrégularité s'explique par la postposition du substantif; comme il n'apparaît pas encore précisément dans sa forme et, par suite, dans son genre à celui qui parle, le participe est invariable. Nous verrons un fait identique s'expliquant par la même cause à propos du nombre du verbe (§ 459, VI), et de même s'explique aussi l'invariabilité des participes cités tout à l'heure, approuvé, attendu^ etc., préposés au substantif.

III. Participe construit a<^ec V auxiliaire avoir. — Conjugué avec l'auxiliaire avoir, le participe passé est soumis dans la langue actuelle à des règles que les grammairiens ont compliquées à l'envi. Dans la très ancienne langue, le participe ne fait pas corps avec l'auxiliaire; il en est distinct, a conservé sa valeur passive et, par suite, est généralement traité comme un adjectif et s'accorde avec son régime, quelle qu'en soit la place :

Toi est mudez, perdude at sa color.

{Alex. 1.)

Ce n'est qu'à partir du xii** siècle que le participe commence véritablement à faire corps avec l'auxiliaire, à prendre une valeur active, et c'est cette dernière qui, peu à peu, finira par l'emporter sur la valeur passive. Jusqu'au xvi® siècle, par suite de cette double valeur, on dit donc indifféremment : fai écrite la lettre, fai écrit la lettre; la lettre que fai écrite, la lettre que f ai écrit. Le passage suivant de Ronsard nous montre cette liberté :

Mignonne , allons voir si la rose Qui ce matin avait d.es»Close Sa robe de pourpre au soleil A point perdu ceste vespree Les plis de sa robe pourprée Et son teint au vostre pareil. {X\, 117.)

Le seul cas, en général, où le participe prît l'accord était lorsque le régime se trouvait entre lui et l'auxiliaire : J'ai la lettre écrite.

En effet, si l'on considérait avoir comme un verbe, le participe avait sa valeur passive, était adjectif et prenait l'accord : La lettre que f ai écrite équivalait à « la lettre que j'ai là, sous la main, ayant été écrite ». faila lettre écrite équivalait à « J'ai là la lettre écrite ». C'est la tournure que présentent les phrases : Elle a les cheveux longs. // a la tête nue. Par suite, l'ancienne langue n'établissait point de différence entre // a sa harhe rasée et // a rasée sa barbe.

Si, au contraire, l'on considérait avoir comme un auxiliaire qui, joint au participe, formait une périphrase ayant la valeur d'un temps passé simple, si fai écrit était le simple équivalent du latin scripsi, le participe ne prenait point l'accord : // a écrit la lettre. La lettre qu'il a écrit. // a rasé sa barbe. Chacun de ces participes exprime une idée verbale aussi simple que il écrivit^ il rasa.

Telle fut la syntaxe du participe passé conjugué avec at'Oir jusqu'au xvi® siècle. Toutefois, lorsque le régime suivait, il y avait tendance à unir le participe à l'auxiliaire et, par suite , à le laisser invariable : // a écrit à son frère une lettre. Quand on a prononcé les mots lia écrit, on ne sait pas encore quelle sera la nature du régime, et l'on considère a écrit comme l'équivalent de écrivit. De là la tendance à laisser le participe invariable quand le régime suit.

D'autre part, le participe variait nécessairement dans la tournure, archaïque depuis le xviii® siècle, mais très usitée encore dans la première partie du xvii® :

Aucun ëtonnement n'a leur gloire flétrie.

Ici, le participe devait prendre l'accord comme le fait l'adjectif dans : Il a la tête nue. De là une tendance à faire varier le participe quand le régime précédait. Cette double tendance, les grammairiens du xvii^ siècle

l'ont exagérée en décrétant le participe variable, quand le régime précédait. Ici, ils avaient tort; car, si dans la phrase : fai la lettre écrite, écrite varie, ce n'est pas parce que lettre précède le participe, mais parce qu'il le sépare à'avoir et, par suite, laisse à avoir sa valeur entière et donne à écrit la valeur d'adjectif. C'était donc une erreur d'appliquer la même règle à : la lettre que fai écrite, où fai écrit formait au xvn® siècle comme aujourd'hui une périphrase à valeur simple. Tout au plus devait-on déclarer le participe variable quand il était séparé du verbe par quelques compléments circonstanciels : La lettre que fai sur sa demande e' après mûre réflexion écrite.

Quoi qu'il en soit de cette erreur, cette règle de faire accorder le participe avec le régime préposé s'implanta pour la plupart des cas, si bien qu'à partir du second quart du xviii^ siècle elle fut adoptée par l'ensemble des écrivains. Toutefois, au xvii® siècle, elle était sujette à d'assez nombreuses et bizarres restrictions. Ainsi le participe ne prenait pas l'accord si le sujet du verbe lui était postposé :

Là, par un long récit de toutes les misères Que durant notre enfance ont enduré nos pères.

(Corn. III, 392.)

Ces tristes vêtements oii je lis mon malheur, Sont les premiers effets qu'ait produit sa valeur.

(Id. III, 166.)

Quelle raison a eu la nature de me la donner telle ? (Pasc. Pens. I, 43. De même, l'on écrivait : La joie que cela m.' a donné, mais la joie que cet accident ni a donnée. Et encore : Le commerce de cette ville Va rendu puissante^ mais nous nous sommes rendus puissants. Elle s'est trouvé guérie, mais ils se sont trouvés guéris.

Les grammairiens du xviii^ siècle cherchèrent a mettre de l'ordre dans ce chaos et instituèrent des règles, plus simples sans doute que celles du xvii®, mais qui ne laissent point de présenter des complications.

1° Dans les verbes transitifs, le participe devait s'accorder avec le régime préposé : Je les ai vus. Cette règle générale présentait des applications particulières

A. Combien d'erreurs il a commises. La foule des curieux que ce spectacle a rassemblés. Un de mes amis que f ai visité hier.

B. Le peu d'efforts quil a faits lui a été utile. Le peu d'efforts quil a fait la empêché de réussir.

C. Il a cueilli des cerises et en a mangé. Combien Dieu en a-t-il exaucés ! Autant de maux quiîs en on? soufferts. // en a mangé de ces poires. La tendance actuelle de la langue est de laisser le participe invariable avec en.

D. La chose est plus sérieuse que je ne V avais cru. De même pour les participes fZw, pu, su. voulu contenant une ellipse.

E. La lettre que f ai cru que vous écririez .

F. Le participe est suivi d'un infinitif. — Dans l'ancienne langue, l'accord était général; elle n'établissait point de distinction entre f entends chuinter l'acteur et j'entends chanter la romance. De là :

En mi le fis H a faite descendre (la pointe de l'épée).

{Roi., V. 3920.)

Que H reis oui roveiz noier.

(Brut de Munich, v. 4040.) Qui ma flamme a nourrie et Ta faite ainsi croître.

Dans ce vers de Desportes , Malherbe a corrigé faite en fait., et pourtant un grammairien de l'époque, Maupas, prétendait qu'il était indifférent de dire en parlant d'une femme : je l ai va parler ou je V ai vue parler. Montesquieu écrit encore : La simplicité des lois les a faites souvent méconnaître ^ .

1. Notons toutefois au xvn" siècle un emploi inverse de l'invariabilité, qui semble traiter les participes suivis d'un infinitif com^me des participes ordinaires : Beaucoup de poèmes que nous avons VU réussir sur nos théâtres (Corn. I, 63).

Les a-t-on VU m/ircher parmi nos ennemis ?

^Rac. III, 530.)

Les grammairiens du xviii*^ siècle détruisirent cette simplicité de construction de l'ancienne langue qui, dans : Laromance que / ai eiiienàue chanter^ considérait chanter comme l'équivalent d'un passif, être chantée.

Pour le verbe faire, il a été considéré comme auxiliaire et est devenu invariable dans tous les cas : Les édifices qu'il a fait abattre. Les gens quii a fait périr. La langue populaire, fidèle à l'ancienne tradition, continue de dire : L'église quil a faite bdtir.

Pour les autres verbes, on faisait varier le participe passé quand le régime est le sujet de l'infinitif; on le laissait invariable quand le régime, d'après le point de vue nouveau, est le régime de l'infinitif : La personne que j'ai entendue chanter. La romance que f ai entendu chanter.

Depuis 1900, on tolère l'invariabilité du participe passé construit avec l'auxiliaire avoir dans tous les cas: les livres que j'ai lu, les fleurs quelle a cueilli, la personne que j'ai entendu chanter, etc. Toute complication a donc disparu.

2° Le participe des verbes intransitifs, sauf de rares exceptions dans l'ancienne langue, a toujours été invariable. Toutefois, quelques participes intransitifs peuvent, au figuré, devenir transitifs : Les enfants au il a pleures. Cette partie de ma vie, je ne l'ai point vécue. Ici se placent les règles de coûté, pesé, çalu, invariables au sens propre et généralement variables au sens figuré.

En ancien français on rencontre quelques exemples d'accord du participe été comme s'il était conjugué, ce qui devrait être logiquement, avec l'auxiliaire être : Les plus aagez qui en Espaigne avaient estez [Jean de Paris, 113).

3*^ Participe passé des verbes pronominaux . — Nous avons vu (§ 426 et 427) que l'ancienne langue faisait toujours accorder le participe avec le sujet, qu'il s'agît d'un pronominal subjectif ou d'un pronominal réfléchi, et même quand le pronom est au datif. Tel était encore l'usage au xvii* siècle :

Nous nous sommes rendus tant de preuves d'amour.

(Corn. I, 245.)

Princesse en qui du ciel les merfeilleux efforts Se sont plus d'animer ses plus rares trésors.

(Id. VI, 294.)

Ils se sont donnés riin à V autre une promesse de mariage (j\Iol., ^ 11, 195). On ne comprend guère pourquoi l'arrêté ministériel de 1900 n'est pas revenu à cette règle si simple et si logique qui faisait accorder le participe des verbes pronominaux avec le sujet, au lieu d'accepter la théorie du xviii^ siècle et du xix^ qui ont considéré dans tout verbe pronominal, réfléchi ou subjectif, l'auxiliaire être comme l'équivalent de l'auxiliaire avoir. Que l'on écrive elles se sont tu ou tues, l'analyse est impossible, du moment que l'on explique cette expression par elles ont tu elles. La présence de l'auxiliaire être devrait faire écrire : elles se sont tues, pour la même raison que l'on écrit : elles sont venues.

4° Participe des verbes impersonnels. — L'ancienne langue, dans l'expression impersonnelle il y a un homme., considérait aussi bien un homme comme régime direct que comme sujet logique du verbe. Par suite, le participe d'un verbe impersonnel pouvait prendre ou ne point prendre l'accord suivant l'un de ces deux points de vue. C'est ainsi que Pasquier [Recherches., VI, 15) écrit : Quand quelque faute y eust eue. Mais, depuis le xvi^ siècle, le substantif qui accompagne un verbe impersonnel n'est plus traité que comme sujet; on dit donc : Les chaleurs quil a fait, parce qu'on ne pourrait pas dire : Les chaleurs qui ont été faites.

Section IV. — Du nombre et des personnes du verbe.

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