Du nombre. — 460. Des personnes
459. Du NOMBRE. — Le verbe s'accorde en nombre avec son sujet. L'usage, sur ce point, n'a pas varié
dans tout le cours de la langue. Toutefois l'emploi du nombre donne lieu aux observations suivantes :
I. Quand le sujet est un nom collectif, le verbe se met aujourd'hui au singulier, à l'encontre de la syntaxe latine, qui autorisait le pluriel : Turba ruit ou ruunt. De même qu'en latin , le pluriel était très fréquent dans l'ancienne langue : La privée maisnee Jd gardouent le cors le rei [Q. Livres Rois, 144). Ensi se herbergierent Vost des François (Villeh., 137).
Car icel geni si font lor vis Amegrir...
[R. de la Rose, v. 436.)
Le singulier, après tout collectif, fut de règle à partir du xvi^ siècle.
Quand le collectif est partitif, on devait employer, d'après les grammaires, le singulier, si la pensée s'arrête sur le collectif: La foule des affaires /'accable; le pluriel, si la pensée s'arrête sur le complément du collectif : Une foule de gens vous diront. De même avec le peu de, on mettait le singulier s'il signifie « le manque de », le pluriel s'il signifie « une petite quantité ». Quelques collectifs, comme la plupart, le plus grand nombre de, une infinité de, beaucoup, etc., voulaient toujours le pluriel. Ces distinctions ont disparu, et, depuis 1900, le pluriel peut s'employer toujours, comme au XVII® siècle :
Un million de traits, un million de flèches
Tomberont à vos deux côtés.
(Corn., IX, 329.)
Une partie des princes sont revenus de l'armée (Rac. VII, 129). La guerre engendre beaucoup de maux, entre lesquels sont le grand nombre d' historiens (Id., VI, 320). Tout ce que nous connoissons de courtisans nous parurent indignes de vous être comparés (Sév., V, 531). Vaugelas, en effet, édictait comme une règle absolue que l'on pouvait dire seulement une infinité de gens croient, parce que gens est au pluriel : l'accord se réglait d'après le
régime du collectif. Au début du xviii® siècle, TAcadémie admit qu'à côté de : Un grand nombre d'ennemis parurent, on pouvait dire : Un grand nombre d'ennemis parut. Delà les règles, aujourd'hui surannées, qui déterminaient les cas où il fallait le singulier ou le pluriel.
II. Des distinctions non moins subtiles avaient été établies pour le cas où un régissant un partitif pluriel est suivi d'une proposition relative. Fallait-il dire : // est un de ceux qui a le mieux réussi ou qui ont le mieux réussi"^ Evidemment le singulier est incorrect au point de vue du sens de la phrase; mais dans l'ancienne langue et jusqu'au xviii^ siècle on n'hésitait pas à mettre le verbe de la proposition relative au singulier, c'està-dire de régler l'accord d'après un et non d'après l'antécédent véritable de qui : Li uns des meilleurs chevaliers qui fust en Vost (Joinv., 275). L'une des plus saintes communautés qui fût dans l Eglise (Rac, IV, 527). Un grand seigneur qui est un des hommes du royaume qui représente le mieux (Montesq., Lettr. pers., 74). Au xix^ siècle encore, cette soi disant incorrection se retrouvait chez beaucoup d'écrivains, et, depuis 1900, la tolérance pour cet accord a été heureusement rétablie. Il y a là, au fond, une attraction exercée par la proposition principale sur la proposition relative.
III. Le sujet, quoique au pluriel, peut être enyisagé quelquefois par celui qui parle comme une unité au lieu d'une pluralité ; de là l'emploi du singulier dans des phrases comme Cinquante mille francs est une grosse somme ^ où toutefois, en général, l'emploi du singulier est atténué par l'introduction du neutre ce : Cinquante mille francs^ c'est une... Comparez les exemples suivants :
Ainçois que deus jors soit passez.
(Baud. de Condé, HT, 344.)
Et deux ans dans son sexe est une grande avance.
(Mol., VI, 165.)
Quatre ou cinq mille écus est un denier considérable fid. VII, 332). Cinquante domestiques est une étrange chose
(Sév., VI, 401). // est vrai que ces deux bouts de la terre où nous sommes plantés est une chose qui fait frémir i^à. , VI, 316).
IV. Plusieurs sujets au singulier amènent le pluriel du verbe dans la langue moderne. Le singulier est pourtant toléré lorsque ces sujets, n'étant pas réunis par la conjonction et, forment gradation ou synonymie : Son courage, son intrépidité excite V admiration. Une parole, un sourire, un regard suffit. C'est là, en réaiité , un ai^chalsme. Jusqu'au xviii^ siècle, en effet, l'usage général voulait, alors même que les sujets étaient unis par et, qu'on fît accorder le verbe avec le dernier s'ils étaient préposés, avec le premier s'ils étaient postposés : L'empereres Henris et Voz des François se loja (Villeh. 492). Une lenteur et une infortune qui les exposoit à la risée de toute V Europe (Rac, V, 261). Un peu d'esprit et beaucoup de temps à perdre lui suffit (La Bruy., 1, 185). Le chastel regarda V empereres et sa genz (Villeh. 471). Je ne veux point vous dire V émotion et la joie que m'a donnée votre laquais et votre lettre (Sév., III, 409). De là vient le soudain assoupissement et cette mort (La Rochef. , III, 163). Malherbe, qui raillait l'emploi du singulier dans les vers de Desportes, n'a pas laissé lui-même d'en faire usage, et Vaugelas ne propose timidement le pluriel que lorsque les substantifs offrent un sens bier différent.
Quant aux exceptions dont les grammaires du xviii® et du xix° siècles fourmillaient à propos de l'accord du verbe dont les sujets sont unis par n/, comme, avec, ainsi que, ou ayant pour sujet Vun et l'autre,niV unniVautre, elles ont disparu depuis 1900, et l'on peut mettre toujours le verbe au pluriel comme au xvii^ siècle : Lebonheur ou le milheur vont d'ordinaire à ceux qui ont le plus de Vun ou de Vautre (La Rochef., I, 233). Le dégoût ou V antipathie ne sauroient nuire (La Bruy., II, 144).
Sans que ni vos respects, ni votre repentir jVi votre dignité vous en pût garantir.
(Corn., IV, 66.)
V. Notons encore un cas d'attraction du prédicat sur le verbe qui est ati pluriel alors que le sujet est au singulier. Les exemples en sont assez fréquents au xvii^ siècle : L'épisode , selon Aristote , en cet endroit sont nos trois actes du milieu (Corn., I, 47). Tout cela sont de beaux compliments 'La Rochef., III, 100).
VI. L'n cas particulier du nombre dans les verbes est celui que présentent les phrases telles que : // vint trois personnes. A première vue, on pourrait croire que le singulier est dû ici à la présence du pronom impersonnel il. Ce serait une erreur, car l'ancien français, qui n'employait pas ce pronom, met quelquefois le verbe au singulier devant un sujet pluriel postposé :
Parmi Paris en vstt trois paire.
(Ruteb., I, 164)
Ne Ven demoura que sept cens 'Joinv., 147). Ce singulier se retrouve encore au xvii« siècle :
De tous cotés lui vient des donneurs de receltes. (La Font., II, 224)
N'eût été les misérables fragments qui en ont couru (Boileau, Lutrin^ Au Lecteur, On dit encore aujourd'hui : Sera-ce vos amis qui ious défendront.^ Celui qui parle, plaçant le verbe avant le sujet, n'a pas encore assez conscience de la pluralité qu'exprime ce dernier, pour la marquer par la forme verbale ; de là l'emploi du singulier. Mais l'ancien français lui-même, quand le verbe était préposé à un sujet pluriel, le mettait plus souvent au pluriel qu'au singulier, et, chose bizarre, la présence du pronom il n'empêcha point, pendant longtemps, que le verbe ne restât au pluriel : Il sont quatre iS^ Thomas, v. 170'>, // se partent de la ville de Calais six des plus notables bourgeois Froiss., IV, 57). Le pronom sert ici simplement à annoncer le sujet et n'influe en rien sur le nombre du verbe. Les exemples du pluriel deviennent de plus en plus rares à partir de Commines, et l'usage actuel s'établit peu à peu.