‹ Cours de grammaire historique de la langue française (volume 3)Chapitre 39 sur 50 · V. Destination de chose · texte numérisé non relu

V. Destination de chose

1° Avec mouvement ou adjonction : Mettre les bœufs a. la charrue. Ajouter une chose à une autre. Allier la modestie au mérite.

2° Concomitance : Un char à bancs. Une canne à épée. Ici, par extension, à en arrive à avoir le sens de avecy et, comme cette dernière préposition exprime non seulement la concomitance, mais encore l'instrument et le moyen, à en arriva à désigner l'instrument et le mode d'action.

A. Instrument : anc. fr. à glaive., à ciselé, à pois et mesure.

Vous marcherez vers Rome à com.munes enseignes.

(Corn. VI, 377) Le marchand è^ sa peeui devait faire fortune.

(La Font. I, 427)

Et encore, en ancien français, avec des noms abstraits : à deuil ^ à force, à peine, à conseil. Nous disons de

même encore : Un char à bancs. A force de soins, il a été guéri. De là, par une nouvelle extension, à en est arrivé à marquer la qualité inhérente et distinctive d'un individu ou d'un objet : Berte aux grands pieds. Bottine à lacets.

B. Mode d'action : Aller à cheval. Se sauver à lu nage. Acheter di crédit. Vêtement di la dernière mode. Un moulin à i>ent. Un fusil a. aiguille, Une jnachine à vapeur. L'ancienne langue disait : à. guise, SLsecret, remplacés aujourd'hui par : en guise, en secret.

A cet emploi se rattachent les locutions, si nombreuses en vieux français, formées de â et de diminutifs en -ons qui n'existent point en dehors de cette composition : à genoillons, à cropetons, à chevauchons., etc., dont il nous est resté à [cali] fourchons , à 7'eculons, à tâtons.

Tels sont les emplois principaux que présente aujourd'hui la préposition à. Nous n'avons omis qu'un emploi important , parce qu'il n'est pas un développement naturel des emplois précédents , mais le résultat d'une confusion qui s'est produite au xvi® siècle. A cette époque l'article contracté ou, es, c'est-à-dire en le, en les, a disparu de l'usage et a été remplacé soit par dans le, dans les, soit par une forme presque homonyme de ou, es, à savoir au, aux : Se mettre au lit; anc. franc. Se mettre ou [dans le) lit. Les étoiles brillent

au ciel; anc. franc ou [dans le) ciel. Etre aux fers;

anc. franc. Etre es [dans les) fers.

463. AVEC. — Avec est étymologiquement un adverbe; en effet , il est formé de av (qui se trouve dans les Serments de Strasbourg sous la forme ad : Ad Ludher nul plaid avrai, etc.) venu du latin apud, et du pronom neutre hoc [cela). Avec signifie donc proprement : avec cela.

Cet emploi adverbial, qui est primitif, se retrouve à toutes les époques de la langue :

Enchalcent Franc e Cemperere a.VUec.

{Roi., V. 3626)

Moy avec peut-être men devroy taire. Mont. I, 56.)

// avoii dans la terre une somme enfouie. Son cœur avec

(La Font. I, 345),

Il est encore aujourd'hui usité dans la langue familière. Mais, dès les premiers temps, «recapris, par extension, la valeur d'une préposition; il exprime en ancien français la concomitance de deux personnes : Etre avec quelqu'un. Puis, à mesure que disparaissait de l'usage une vieille préposition od ou o, qui avait tous les sens actuels de avec, et qui sortait, elle aussi, du latin apud, la préposition avec prenait sa place et exprimait la concomitance des choses : Prendre ceci avec cela ; le mode, l'instrument ou la matière : Parler avec courage. Agir avec prudence. Frapper avec un bdton. On obtient tout avec de i argent. Bâtir avec du fer. Carreler avec de la brique. Déjeuner avec du café. Notons la locution d'avec employée avec les verbes connaître , distinguer^ séparer^ sortir, etc.

A connaître un pourpoint ^'avCC un haut de chausse.

(Mol. IX, 107)

Dès l'époque primitive, avec prit une s adverbiale, et comme le groupe avecs était un peu dur, il s'intercala un e euphonique entre le c et 1'^, qu'on écrivit aveques^ avecques, avekes, et ainsi l'on eut la forme simple avec et la forme allongée avecques. Ces deux formes se maintiennent jusqu'en plein xvii^ siècle. On trouve à cette époque la forme avecque sans s, devant les mots commençant par une consonne. C'est que l's, qu'on ne faisait plus entendre dans la prononciation, est tombée. On la trouve aussi devant des mots commençant par une voyelle; alors \e muet s'élidant, cette forme est identique à celle de avec. Dans la deuxième moitié du XVII® siècle, avecques n'est plus guère employé qu'en poésie pour obtenir une syllabe de plus dans le vers. Il disparaît tout à fait au xviii^ siècle.

464. AVANT. — Avant vient du latin populaire ayante formé de av, et de ante. Ante lui-même s'est maintenu dans antan : Les neiges d'antan. Il a donné des dérivés : ains, ançoLS qui ont disparu de la langue moderne.

Avant est adverbe ou préposition. En ancien français, il est presque toujours adverbe et exprime un rapport de priorité dans l'espace : aller avant. Un souvenir de cet emploi se retrouve dans : aller ^ pénétrer plus avant.

Avant ^ comme préposition, est à peu près inconnu à la vieille langue. En moyen français, il paraît prendre un développement déplus en plus grand, exprimant la priorité dans l'espace ou le temps : // marchait avant moi. AY3int-/iier.

Avant ce four fini, ces nains, ces propres mains L( .'cront dans son sang la honte des Romains.

A partir du xvi® siècle, l'usage de avant s'étend au détriment de celui de devant qui lui cède graduellement sa fonction.

Avant s'employait jusqu'au xvii® siècle devant l'infinitif pur : Avant respondre par V oracle (Piab. II, 212). Ma tante avoit payé les dettes de son fils avant mourir (Sév. VIII, 7). Toutefois, au xvii® siècle, on rencontre plus souvent l'infinitif précédé de que ou surtout de que de :

. . .Avant que partir, je me ferai justice.

(Rac. III, 66)

Ne verrez'vous point Phèdre avant que de partir ?

(Id. III, 312)

L'usage actuel ne connaît plus guère que avant de, qui date du xviii® siècle seulement; toutefois, certains lettrés par affectation et le peuple disent encore : Avant que de faire.

Avant se combine avec d'autres prépositions : en avant ^ par avant (d'oîi auparavant), de avant ^ d'avant, devant.

Devant, dans l'ancienne langue, comme dans la

langue moderne, était préposition et adverbe ; mais son emploi était beaucoup plus étendu. Il exprimait non seulement un rapport dans l'espace, comme de nos jours : devant quelqu'un^ se tenir devant quelqu'un ^ se tenir devant ; mais aussi un rapport dans le temps : ainsi encore au xvii^ siècle : Seroit-il possible que devant moi tu n eusses jamais k^u d'autres exemples de mortalité} (Malh. I, 359).

Ses flots

Sont troufés de ceux qui les boivent Aussi peu salés que devant.

(Id. I, 114)

Encor que fous partiez beaucoup devant le jour.

(Corn. II, 281;

Elle (Votre Majesté) me permettra de lui dire que devant Elle, on n a point vu de roi qui... (Rac. I, 514). Devant le jugement du procès (Sév. I, 478).

De plu<, devant se faisait suivre d'un infinitif soit pur, soit précédé de que ou que de, et aussi d'une proposition subordonnée : Devant boire (Rab. I, 100 . Devant qne passer plus outre ''Malh. II, 7). J'ai reçu votre lettre... un moment devant que de monter en bateau (Sév. IV, 131). Devant que la philosophie vous eût fortifié (Malh. II, 305; . Ils partiront tous devant quil soit six Jours (Sév. II, 340).

Enfin, devant s'employait encore au figuré : Je mettrai désormais ma santé et mes promenades devant toutes choses (Sév. IV, 394,.

Gomme on le voit , devant a été remplacé dans beaucoup de ses emplois par avant. Voici d ailleurs quels sont les rapports entre ces deux prépositions dans la langue actuelle.

Avant, comme adverbe, a conservé son sens primitif: Aller avant, plus avant. Gomme préposition, il indique une priorité de lieu : Placer le premier volume avant le deuxième; de temps : Arriver avant les autres, avant le lever du soleil; de rang : placer une chose avant une autre au propre et au figuré.

Devant signifie du côté où est la face de quelqu'un, de quelque chose ou dans la direction qui s'étend en face de quelqu'un, de quelque chose : Planter un arbre devant la maison. Fuir devant quelqu'un, et au figuré : Les hommes sont égaux devant Dieu.

465. CONTRE. — Signalons certains sens que cette préposition a perdus. Elle marque aujourd'hui la proximité : Maison située contre un jardin-, l'opposition : // marcha contre les ennemis, ou l'échange : Echanger un mobilier contre un autre. Dans l'ancienne langue , cette préposition pouvait marquer une simple direction : armes qui resplendissent contre le soleil', la proximité dans le temps : contre la Pâque (c.-à-d. au moment de Pâques).

466. DE. — La préposition de présente une foule d'emplois que l'on peut distribuer de la façon suivante :

I. De marque l'éloignement au propre, dans le temps et au figuré.

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