Dialectes et patois. — Mais en même temps que
. 1. Sauf dans le cas de limites naturelles à franchir, la mer, les montagnes, etc.
le lalin populaire, abandonné à lui-même et livré aus rayatérieusea actions qui dirigent l'évolution spontanée du langage, s'épanouissait dans cette foule de parlera locaux, d'autres actions, politiques et sociales, intervenaient, dont l'effet fut de rétablir une certaine unité dans cette division sans fin.
Dans chaque région un de ces parlers locaux, propre à une ville ou à une aristocratie, s'éleva au dessus des < paricrs voisins, gagna en dignité et rejeta les autres dans l'ombre. Les parlers locaux restés dans l'ombre sont des patois; ceux qui sont élevés à la dignité littéraire sont des dialectes.
Ainsi il se forma dans divers centres des langues écrites qui , rayonnant à l'entour, s'imposèrent comme langues nobles aux populations des régions voisines et créèrent une province linguistique, un dialecte, dans lequel les patois locaux furent de plus en plus effacés ou étouffés. Ces dialectes s'étendaient par initiation littéraire et non plus par tradition orale ; leur développement était un fait de civilisation et non de vie organique et naturelle de l'Idiome.
Dans cette nouvelle évolution linguistique, les dialectes difTérnient d'autant plus les uns des autres qu'ils étaient séparés par des patois plus nombreux, par des étendues géographiques plus considérables. Ils prenaient donc, en face les uns des autres, une physionomie plus caractéristique et devenaient des langues indépendantes.
Ainsi se forma en France une série d'idiomes régionaux différents que l'on désigne, en général, par le nom des provinces où ils ont fleuri , aussi bien que les différents patois qui continuaient à vivre obscurément dans la même province. Par exemple, le normand signifie aussi bien le dialecte dans lequel ont écrit les é normands, tels que Wace, que l'ensemble des patois qui vivaient ou vivent dans la Normandie.
Or, si l'on considère l'ensemble des dialectes et des patois qui ont fleuri sur le sol de la France, on reconnaît d'abord deux grandes masses, celle des dialectes
patois de la langue d'oc et celle des dialectes et patois de la langue d'oïl ^ .
10. Dialectes et patois de la langue d'oc. — Parmi les dialectes appartenant à la langue d'oc, on en distingue deux que le moyen âge considérait comme des langues indépendantes : le gascon et le catalan. Le gascon se parle dans les Basses-Pyrénées (à l'exception de la région occupée par le basquej, dans les Hautes- Pyrénées, les Landes, le sud de la Haute-Garonne, le Gers, la Gironde. Il a pour limites trois cours d'eau : la Gironde, la Garonne et son affluent l'Arise dans l'Ariège. Cependant Libourne et Gastillon, sur la rive droite de la Dordogne, parlent gascon. Nous avons vu précédemment les limites du catalan. En dehors de ces deux régions s'étendent les dialectes et patois provençaux sur vingt-six départements, qu'ils couvrent complètement ou en partie i ce sont le languedocien, le limousin, le provençal propre^ ment dit, le dauphinois, le savoyard, les dialectes de la Suisse romande, pour nommer les plus généraux^
Au X® siècle déjà, on trouve une littérature provenu cale : on possède de cette époque un fragment assez considérable d'une imitation en vers de la Consolation de la Philosophie de Boèce.
Au XII® siècle paraît une brillante littérature, en grande partie lyrique*, dont les auteurs se nomment troubadours^^ et qui disparut au milieu du xiii® siècle,
1. C'était l'usage au moyen âge de désig^ner les lane^ues d'après
le terme qu'elles possédaient pour dire oui : langue d'oï/, langue
d'oc, langue de «/, etc» Dante, par périphrase poétique, appelle
l'Italie
Il bel paese la dove il si suona»
le beau pays où résonne le si.
2. Troubadour^ c'est-à-dire trouueur, du verbe trobar, trouver : rancien proyençal déclinait :
SiNG. Plcr.
Sujet : trobaire, trobador.
Régime : trobador. trobadors.
HISTOIRE fiXTBRNE DU FRANÇAIS 23
noyée dans le sang, à la suite de la croisade albigeoise. Saint Louis essaya en vain de réparer le mal et de pacifier le pays : les troubadours , quittant un pays appauvri et les cours seigneuriales fermées, allèrent chanter en Aragon ou en Italie. Si, jusqu'au milieu du xiv® siècle, on voit encore fleurir les puis ou jeux d'amour^ les âges suivants ne nous laissent plus guère, en fait de documents écrits, que des chartes, des diplômes , des actes locaux^. Les dialectes méridionaux, du rang de langues littéraires ou écrites, descendent au rang de langues uniquement parlées, de patois. De nos jours, une renaissance littéraire s*est produite : des poètes d'un rare talent. Jasmin, le premier en date, puis un peu plus tard, Aubanel, Roumanille et le plus grand de tous, Mistral, ont composé des poèmes remarquables dans leur idiome maternel. Le mouvement des félihres (c'est le nom que se donnent ces poètes ^) a pour résultat
L'ancien français avait un nom correspondant sorti du verbe trou» ver :
SiNG. PlUR.
Sujet : trovere, troveor.
Régime : troveor. troveors.
Dans les deux langues, c'est la forme de l'accusatif qui est devenue le nom général du poète : troubadour^ trouueur. — Les érudits de la fin du XVIII* siècle et du commencement du xix* ont remis en faveur le nominatif trouvère^ ce qui est fâcheux, car ce nominatif cache le rapport qui l'unit à trouveur et à trouver^ il est à souhaiter que trouveur reprenne la place de trouvère.
Pour le moyen âge le poète est donc le trouveur, l'inventeur ;
Î)Our les Grecs, c'était aussi lejjoietes, celui qui fait, qui crée. Pour es Latins ce fut d'abord le vates, le devin, l'enchanteur ; les Romains remplacèrent ce motexpressifpar le mot grec latinisé/'oe/a, emprunt malheureux. Le moyen français a abandonné trouveur pour dire acteur, confusion entre les deux mots latins acéor facteur) et auctor
i auteur). A la Renaissance, les écrivains ont été reprendre aux ^atins le mot poeta, que les Latins eux-mêmes avaient pris aux Grecs.
1. Les cas de poètes locaux , tels qu'Auger Gaillard , le charron de Rabastens (né vers 1530, mort après 1592), sont isolés et prouvent par leur rareté l'absence de toute tradition.
2. Mot d'origine inconnue. Les poètes provençaux qui se l'appliquèrent pour la première fois, le 21 mai 1854, le tirèrent d'une poésie
actuel de faire reparaître à la vie littéraire chaque patois local. Mistral a eu la pensée de faire du patois provençal le patois littéraire de tout le pays. De là, la largeur avec laquelle il accueille dans sa langue les mots patois des divers dialectes, s'ils sont de bonne frappe; mais, si son lexique est formé d'emprunts faits à toutes les sources , la grammaire et la phonétique sont celles de son dialecte.
La limite qui sépare les dialectes de la langue d'oc des dialectes de la langue d'oïl est scientifiquement impossible à déterminer, pour une raison facile à comprendre, les patois locaux de l'une des deux langues passant à ceux de l'autre par des nuances insensibles. Toutefois, si l'on s'attache à un petit nombre de traits linguistiques notables, parmi ceux qui distinguent les patois du nord de ceux du midi, on pourra déterminer une ligne approximative. Deux savants français, M. Bringuier et M. de Tourtoulon, essayèrent, il y a une dizaine d'années , avec de grandes difficultés , de déterminer cette limite. Ils reconnurent une ligne qui, partant de la pointe de Grave, laisse à la langue d'oïl la partie septentrionale du Médoc , traverse la Gironde, la suit jusqu à Villeneuve , passe par Vérac , remonte vers Libourne , puis vers Fuynormand, en divisant plusieurs communes, passe à l'est de Goutras, Angoulême, Givray, Ghollet, court au sud de Montmorillon, de la Trémouille, d'Argenton , de la Ghâtre , coupe ainsi la Guyenne et le Limousin. G'est là que la mort de M. Bringuier a arrêté la recherche des explorateurs . Sans pouvoir suivre plus loin cette limite avec la même exactitude^, on la voit se prolonger par l'Auvergne et le Lyonnais , couper le sud de la Bourgogne et de la Franche-Gomté, pénétrer en Suisse et donner au provençal les cantons de Vaud,
populaire religiease où il parait signifier docteur de la loi, et qui a été recueillie par M. Mistral, à Maillane en Provence, de la boucne d'une vieille paysanne.
1. Relative, car on peut contester la valeur de quelques-uns des critères qu'ils ont adoptés.
NeucMtel, Genève, et la partie
bourg et du Valais. Ainsi la ligne monte k l'est beaucoup
plus haut qu'à l'ouest*.
11. La langue d'oïl et ses dialectes. — Franchissons cette frontière el éludions le développement que le latin populaire a reçu dans la France du nord.
DcB le vW siècle, cet idiome vulgaire s'est distingué assez nettement du lalin classique, ou du faux latin classique, — le bas latin, — pour qu'on le reconnaisse déjà comme une langue nouvelle.
En 659, saint Mummolln est appelé à !a succession de saint Eloi, au siège épiscopal de Noyon, parce qu'i/ possédait non seulenienl la langue germanique (que parlaient les conquérants), mais encore la langue romane [parlée par le peuple ^].
Au siècle suivant, Girard, abbé de Sauve-Majeure, vante son maître, S. Adalh.irl, abbé de Corbie, pour sa connaissance du roman, du latin et de l'allemand : « S'il parlait roman, on eût cru qu'il ne possédait que cette langue; s'il parlait allemand, son langage était encore plus brillant; mais s'il parlait latin, c'était la perfection^. » On possède de ce siècle des glossaires latinsromans ou romans-germaniques, oii des mots latins et allemands sont traduits par des mots bas-latins ou romans
qu'il appelle franco-oranençal. Ce diolecte l'étend sar les dcf
2. « Quia praciHlobot non tanlum in Itutoaica , sed etiam in romonfl/inguo. ii(^c(a5flne(ornmKe/^iï«/ec(a,TV,M3.) — Sigcbert de Gembtoux rapporte le mâme fait btcc quelques variantes. A la mort de saint Eloi, dit-il dans sa cbronique, MummDlin fat appelé à Ini snccéder, en CG5. parco que c'i^tail un Irta saint homme et Hfs' il possédait la langue romane aiijsi bîengue la langue allemande. n Propterea quod... romanam non minus qunm teulonicam colUbat linguam. u [Jacob Mejer, Annales Flandnae, I. 5.)
3. a Qui si fulgari, id eat, romona lingua loqueretur, oainium alieram putaretur inncias... Si vero ieutanica, enitcbat perrectius ; «i talaia, in nulle omnino ebsolutius. s (Acla Sanctorum oedinit S. Benedicii, ibbcuIo IV, p. 33B.)
dans lesquels on est porté à reconnaître des calques de mots français^.
Au IX® siècle, les conciles de Tours ^ et de Reims (en 813) ordonnent aux évêques de traduire les homélies du dimanche, soit en langue romane, soit en langue germanique, pour être plus facilement compris de tous.
1. Ce sont les glossaires de Reichenau et de Cassel, dont des fragments ont été publiés avec des commentaires linguistiques par Diez ; traduction française par Bauer, fascicule Y de la Bibliothèque de l* Ecole des Hautes Etudes. Cf. également Fœrster et Koschwitz, AUfranzœsisches Uebungsbuch, I, col. 1-44.
Le glossaire de Reichenau (ainsi appelé parce qu'il provient de l'abbaye de Reichenau ; aujourd'hui à la bibliothèque de Karlsruhe , ms. 115) est, dans sa première et plus grande partie, un commentaire des mots jugés les plus difficiles de la Yulgate. Il se termine par un lexique alphabétique. Dans les exemples qui suivent, les termes imprimés en italique sont les mots de la Yulgate ; les autres sont les termes du latin populaire, ou roman, par lesquels l'auteur du glossaire les explique.
Aversa (Genesis, IX, 23), distornata (c'est le français destornéey détournée^.
Pulcra (ibid. XII, 11), bella (fr. belle).
Levant (ibid. XIY, 15), sinistram (v. fr. senestre).
Pronus fXYII, 3), qui a dent', iacet (v. fr. qui adenz gist).
Mares (inid. XYII, 23), masculi (v. fr. masle),
Semel (ibid. XYIII, 25), una vice (fr. une fois).
Arena îibid. XXII, 17), sabulo (fr. sablon).
Fémur (ibid. XXIV, 2), coxa (fr. cuisse).
Vescentes (ibid. XXIV, 54), manducantes (v. fr. mangeanz).
Rufa (ibid. XXY, 30), sora (v. fr. sore, fém. de sort aujourd'hui saur).
Orta (ibid. XXVI, 1), nata (fr. née).
Minaiur (ibid. XXYII, 42), manatiat (v. fr. menacet), etc.
Le glossaire de Cassel (bibliothèque royale de Gassel, cod. theol. 24 ; fin du viii" siècle ou commencement du ix") est latin-allemand. Voici quelques mots latins (ou plus exactement romansj : mantun (menton), uncla (ongle), figido (de ficatum ; foie), pirpici (lisez biroicij brebis), camisa (chemise), ferrât (verrat; ici aussi /pour c), aucas (oies), etc. — Il existe quelques autres glossaires anciens moins étendus, du même genre, et qui appartiennent au viii% au IX* ou au X* siècle. Cf. Fœrster et Koschyvitz, ibid.
2. Labbe, Concilia^ YII, 1263 : « Et ut easdem homilias quisque aperte transferre studeat in rusticam romanam linguam aut theotiscam. » C'est le 17* canon de ce concile. Le concile de Mayence (en 857) renouvelle l'ordonnance. Voir également les Capitulaires dô Charlemagne {Capitula regum Francorum, éd. Boretius, I, p. 174^ dans les Monumenta Germaniae Historica).
Sans doute que, dès cette époque, on avait pris l'habitude d'écrire en langue vulgaire; mais les textes, écrits sur des tablettes cirées ou sur des bouts de parchemin , étaient trop fragiles pour échapper aux causes multiples et trop faciles de destruction. Trente ans plus tard (le 14 février 842), étaient prononcés les fameux Serments de Strasbourg, dont le texte , grâce à son importance historique , a été reproduit par un historien contemporain , le célèbre Nithard, et a pu ainsi venir jusqu'à nous. Nous conservons ce vénérable document, avec les Histoires de Nithard, dans une copie manuscrite de la fin du x® siècle ou du commencement du xi®. La langue d'oïl paraît déjà là constituée dans ses traits généraux, malgré la physionomie latine que ce texte présente à première vue.
Au X® siècle, les documents se multiplient. C'est d'abord une séquence ou prose en l'honneur d'une sainte, vierge et martyre, la Cantilène de sainte Eulalie, pièce de vingt-cinq vers, écrite dans une abbaye de Picardie; c'est ensuite un fragment d'homélie en l'honneur du prophète Jonas, brouillon informe de sermon, écrit partie en latin , partie en français, partie en notes tironiennes^, par quelque prêtre picard, et conservé par miracle jusqu'à nos jours , ce bout de parchemin ayant servi de feuillet de garde à un manuscrit du vu® siècle qui contient les œuvres de Grégoire de Nazianze^. Ce sont enfin deux poèmes étendus, qui célèbrent, l'un la Passion de Jésus , d'après les Evangiles , l'autre la vie et la mort de saint Léger, d'après une vie latine de ce saint martyr; ces poèmes sont conservés dans un manuscrit de la bibliothèque de Glermont-Ferrand et sont écrits dans un dialecte mi-français , mi-provençal ^.
Au XI® siècle paraissent des œuvres littéraires de pre-
1. Sorte de sténographie employée aux premiers siècles du moyen âge et qui vient des Romains. On en attribuait Tinvention à Tiron, affranchi et secrétaire de Cicéron.
2. Le manuscrit se trouve (comme celui de la Cantilène) à la bibliothèque de Valenciennes. De là le nom de Fragment de Valenciennes, sous lequel on le désigne.
3. Le poème de saint Léger parait être une traduction dialectale d'an texte antérieurement écrit en dialecte bourguignon. Les quatre
mier ordre. D*abord la Chanson de saint Alexis, puis un peu plus tard, la Chanson de Roland, deux poèmes qui ouvrent dignement la littérature française ; à la fin du siècle le Pèlerinage de Charlemagne à Jérusalem, poème héroï-comique , d'un caractère curieux , où la familiarité , le rire , la parodie s'allient sans effort au haut style et à Tallure épique.
Le XII® siècle est l'âge d'or de l'ancienne littérature française : dans le xiii® et le xiv® siècle , elle se montre moins originale, mais d'une fécondité et d'une richesse incomparables.
Cette littérature n'est pas propre à telle ou telle région; ^lle s'étend sur tout le domaine de la langue d'oïl, et présente des particularités linguistiques qui varient de province à province. Chaque dialecte a sa littérature. La langue d'oïl, en effet, se subdivise en dialectes dont les limites sont indécises, parce que ces dialectes ne sont point des unités géographiques ; ils sont formés d'une somme de caractères linguistiques qui s'étendent inégalement en divers sens , chacun d'eux pénétrant par tel ou tel trait dans un ou dans plusieurs des dialectes voisins (cf. p. 20). On ne peut entendre strictement par ce mot de dialecte que la forme générale à laquelle est arrivé le latin populaire dans telle ou telle région, et l'on peut ainsi reconnaître autant de dialectes que de localités.
Jusqu'au xiv® siècle, ces dialectes sont à peu près indépendants. Roger Bacon, voyageant en France vers 1260, constate que le français se diversifie en quatre dialectes, le français, le picard, le normand et le bourguignon ^ . Un troubadour du xiii® siècle, Peire Cardinal, déclare ne
textes dont il vient d'être question ont été publiés en fac-similés hélioeraphic^ucs par la Société des anciens textes français (Album des plus anciens textes français).
1. « Nam et idiomata variantur ejusdem linguae apud diversos, sicut patet de ling-ua gallicana quia apud Gallicos et Normannos et Picardos et Burccundos multiplici variatur idiomate. Et quod proprie dicitur in idiomate Picaraorum, horrescilapud Burgundos, imo apud Gallicos viciniores. » (Opus Majus, III, 44.)
parler ni le normand, ni le poitevin^. Un personnage du roman provençal de Flamenca savait parler « bourguignon et français, allemand et breton^ ». Un traducteur des Psaumes, duxiv® siècle, qui écrivait en Lorraine, annonce son œuvre par ces mots : « Voici le psautier traduit du latin en roman, en langue lorraine^, »
Mais cette indépendance reçoit de bonne heure une atteinte. Au sein de Tanarchie politique du xi® siècle s*élève, avec la dynastie capétienne , un pouvoir central qui à la longue se substituera aux pouvoirs féodaux. La royauté, sortie du duché de l'Ile-de-France, a son siège à Paris. La cour royale fait monter en dignité le dialecte qu'elle parle, et l'impose graduellement à l'aristocratie et aux écrivains. Dès le xii® siècle la prééminence est assurée au français de l'Ile-de-France, et l'éclat de la royauté sous Philippe Auguste et sous saint Louis en assure définitivement la suprématie.
Vers 1170, le clerc Garnier, de Pont-Sainte-Maxence (dans l'Oise) , se vante d'avoir écrit son beau poème sur la vie et la mort de Thomas Becket « en bon roman » :
Mis languages est buens, car en France sui nez ^.
Un poète artésien, Gonon de Béthune, seigneur de la cour de Philippe Auguste , se plaint d'avoir excité les sourires railleurs de la reine régente, Alix de Champagne, et de la cour pour avoir récité une de ses chansons devant ces illustres assistants avec un accent local et en rémaillant de mots artésiens :
La roïne ne fit pas que cortoise (acte de courtoisie)
Qui me reprist, ele et ses fins {son fils) li rois.
Encor ne soit ma parole françoise,
Si la puet on bien entendre en François.
Cil [ceux-là) ne sont pas bien apris ne cortois
Qui m*ont repris, se j'ai dit mot d'Artois;
Car je ne fui pas nouriz (élevé) à Pontoise.
1. Ravnouard, Choix des Poésies originales des Troubadours ^ V, 304. "