‹ Cours de grammaire historique de la langue françaiseChapitre 12 sur 54 · Prologue, v · texte numérisé non relu

Prologue, v

And Frensh she spak fui faire and fet jsly

After the scole of Stratford atte Bowe

For Frensch of Parys was to hire unknowe.

Si Ton continue jusqu'en plein xiv® siècle d'écrire dans les dialectes que l'âge précédent note déjà défavorablement, ces dialectes cependant commencent à déchoir et cèdent décidément la place au français, devenu langue officielle du gouvernement, langue littéraire du pays de France, langue de la conversation dans les hautes classes. Ce n'est guère que dans les campagnes que continuent à vivre, à se développer et à se transformer en pleine liberté les parlers locaux. Avec les siècles, ils se diversifient et prennent chacun une physionomie caractéristique ^ , à moins qu'ils ne soipnt écrasés, — comme les patois de l'Ile-de-France et des alentours, — par l'influence absor- ' bante du français de Paris. Il n'y a plus guère aujourd'hui, en pays de langue d'oïl, que la Belgique où le wallon (parler local de Mons, de Liège et de Namur), cultivé, comme le sont chez nous les dialectes méridionaux, par des amateurs de province, essaie de remonter à la dignité de langue littéraire.

12. Le parler de l'ile-de-france ou français. — Voilà comment le parler de Paris, par des progrès lents et ininterrompus , conquit vers la fin du moyen âge, l'un après l'autre, les divers domaines de la langue d'oïl. L'histoire détaillée de ces conquêtes est encore à faire ; mais l'on en sait assez pour suivre dans les grands traits cette extension. Il est vrai que le français, en se substituant aux dialectes, reçoit d'eux sur place quelques atteintes. Les provinces, en adoptant la langue officielle, ne peuvent pas n'y pas mêler des tournures, des con-

1. Ceci d'après l'opinion généralement admise. En fait, la question est plus complexe. Ce qui s'est passé pour le français à l'égard des dialectes provinciaux a dû se reproduire pour chacun des dialectes, devenus littéraires, à l'égard des parlers populaires qui florissaient dans chaque localité de la région. Autrement dit, les patois locaux doivent être antér'eurs aux dialectes littéraires développés dans chaque province, de l'un d'eux (le plus important par la situation politique de la ville où il se parlait) et aux dépens des autres. Une fois les dialectes disparus, les patois seront restés seuls, sans avoir jamais cessé d'exister depuis les origines latines jusqu'à nos jours, dans l'infinie variété de leur développement.

structions, des expressions de leurs patois locaux qui s*en vont, et surtout cette prononciation déterminée par la phonétique propre aux dialectes, et qu*on appelle — improprement — l'accent. Ainsi s'est formé ce français provincial que chaque province a pour ainsi dire marqué de son empreinte ; malgré l'éducation littéraire, les provincialismes se sont maintenus jusqu'à nos jours et émaillent souvent la conversation des gens des villes, s'ils ne paraissent pas dans l'œuvre des écrivains. Et le provincial, pour peu qu'il soit éloigné de Paris, se laisse reconnaître entre mille autres à son accent.

A la fin du xii® siècle , et surtout au xiii® siècle , après la guerre albigeoise, le français avait déjà franchi les frontières de la langue d'oïl et pénétré dans les villes du Midi, à la suite de l'administration royale. Nous avons vu précédemment (p. 30) un Lyonnais, en 1188, abandonner son dialecte pour écrire en français. La langue suivit au xiv® et au xv® siècle les progrès de la royauté. Dès le commencement du xvi®, les villes du Midi, Bordeaux, Toulouse, Montpellier, Lyon, Grenoble, etc., fournissent à la littérature des œuvres françaises. D'un autre côté, à la fin du moyen âge, le français triomphe du bas latin, qui était resté la langue officielle de la justice et de l'enseignement. L'ordonnance de Villers-Gotterets , rendue en 1539 par François I®"", établit que tous arrêts et procédures et autres quelconques actes et exploits de justice ou qui en dépendent soient prononcés, enregis^très et délivrés aux parties en langage français maternel et non autrement, et le xvi® siècle voit paraître des traités d'enseignement philosophique ou scientifique, en langue vulgaire. Le français est en voie de devenir la langue de la France ^ .

Et pourtant, après le triomphe de la Monarchie absolue, après trois siècles d'une administration générale et locale qui ne connaît que le langage de Paris, après l'éclosion d'une admirable littérature qui élève notre

1. Fortune commune à toutes les langues des grandes nations : ainsi du latin, d'abord dialecte du Laiium ; de l'italien , dialecte de Florence ; de l'anglais, dialecte du Middlesex, etc.

langue dans Tesprit des peuples à une hauteur incomparable, le français n*a pas encore achevé la conquête du territoire. Aujourd'hui, dans les villes du Midi, le provençal, et dans la plupart des campagnes de langue à'oui les patois locaux sont encore parlés à côté du français : dans les campagnes du Midi les paysans ne connaissent guère que leur patois; la région basque et la Basse-Bretagne sont à peine entamées. Mais, avec le service militaire et l'enseignement primaire obligatoire, on voit le temps où le français de l'Ile-de-France aura achevé la conquête de la France.

Il s'est étendu en revanche au delà de nos frontières. Dès le XV® siècle, on l'écrivait dans la Suisse romande, où il a si bien pris racine qu'il a supprimé les dialectes provençaux dans le canton de Genève , et les a fort entamés dans les cantons de Vaud , Neuchâtel , Fribourg et Valais.

Au XI® siècle , le bas normand fut porté par Guillaume le Bâtard et ses barons en Angleterre, et y demeura jusqu'au XIV® siècle la langue officielle et la langue littéraire de la royauté et de l'aristocratie ; puis il se fondit insensiblement avec l'anglo-saxon, qu'il a si fortement pénétré que près de la moitié du lexique anglais est formée de mots français ^.

Au XVI® siècle, des marins dieppois transportent le français dans l'Amérique du Nord, où 50.000 hommes le parlent encore dans la Louisiane, 100.000 dans la Nouvelle-Ecosse, 1.800.000 au Canada. Dans cette dernière province, l'élément français a acquis rapidement une importance considérable, et notre langue y est devenue langue officielle à côté de l'anglais. Aux Antilles, le français, fondu avec l'idiome africain des nègres, a donné naissance à un idiome nouveau, le créole. En Afrique, l'île Maurice est demeurée française de langue. Enfin la conquête de l'Algérie rend aujourd'hui au français les côtes de la Méditerranée, que les invasions arabes , il y a douze siècles, avaient enlevées à la Romania,

1. Ajoutons d'autres pénétrations postérieures : l'influence de la langue du droit, et au xyii" siècle , celle de la littérature et de la culture françaises.

L*émigration protestante a également transporté le français en Hollande et dans diverses localités d'Allemagne, où les églises réformées perpétuent la tradition de la langue du xvii* siècle. Enfin il n'est pas un pays d'Europe où notre langue ne soit devenue pour l'aristocratie et la haute bourgeoisie une deuxième langue maternelle. Le français avait été imposé par Louis XIV comme langue de la diplomatie à toutes les cours d'Europe ; il a gardé jusqu'à nos jours ce privilège, qu'il doit autant à ses qualités de souveraine clarté qu'à un droit historique.

Page 1