‹ Cours de grammaire historique de la langue françaiseChapitre 16 sur 54 · II. L'ANCIEN FRANÇAIS · texte numérisé non relu

II. L'ANCIEN FRANÇAIS

(du IX* AU XIV» SIÈCLE.)

15. L'ancien français. — Les caractères généraux que nous avons reconnus dans le gallo-roman, on a pu

1. C'est là le sens du passage bien souvent cité de Suétone, sur les habitudes de laneage de l'empereur Auguste : « necubi lectorem yel auditorem. obturbaret ac moraretur, neque praepositiones yerbis addere, neque conjunctiones sacpius iterare dubitavit, quae detractae afferunt aliquid obscuritatis etsi gratiam augent {Octave Auguste^ Lxxxvi). »

les déterminer en partie par rexaraen de la langue des siècles suivants, le xi^ et le xit°. En remontant de l'étiLt qu'elle présente alors au point de départ qu'indique le latin, on arrive à reconstituer l'étape intermédiaire par laquelle a dû passer le gallo-roman. C'est dire que l'ancien français ne fera qu'accentuer les traits que nous avons précédemment tracés.

Syntaxe. — La langui

i\\ est u

comme aujourd'hui, par I la phrase, mais par leui donne à la construction le mot dominant peut se proposition. La syntaxe ini latine, présente do

; langue i décli- 1 cas régime. Les rapports nt donc déterminés, non ^efixe qu'ils occupent dans on. Ce caractère essentiel rande liberté d'allures, et ;r sans elTort en tête de la 'iincien français, encore à ■■ richesse et une aisance de tours qui lui permettent de suivre facilement le mouvement de la pensée et de rendre l'impression immédiate. Encore simple et réduite dans les textes du x' siècle, plus savante (tans les textes du xi^, quoique incapable de rendre tous les rapports des phrases incidentes avec les principales ' , elle se fortifie gradue Ile ment et se dégage de plus en

1. Tradiiiions les Strmenti de Strasbourg en latin : si, tout en modifiant Ubrement te Uxi^ut, nous conservons intacte la conatructitiH, nous reco II noi trôna lumédiatcmtnt lu conslructian latine : a Pra De! Bmore et ppo christiani populi et nostra corn muni salute. abbînc iito die. proat Deus snpienlia m et polentiam mibi donat, tic

re, sicuthouo suum fralrcm per jus servure débet. Et cutuLatherio

Tratri Karla in damno sit.

n Si Ludovicus tacrumentum quod suo Fratri juravit conserrat, i^t si Karalus meus dominus de sua parte suum frangit, ai 6go deducerc non illum inde possum. nec ego, qbc ullns quein ego deducere inde poHUin, in nulla ndinmenlo contra LudoTieum ilh ero. o

Dans la construction primitive du français, dit M. G. Paris , n le complément précédaîl la nom. l'adjectif quai iScatif précédait le sabatantif qualifii- (comparei les adverbes en (neni), te régime direct OD indirect prérédait le verbe, le verbe précédait le sujet, à moins

ÎiiB le sujet ne tùl un pronom per.wnnel «primé, u [Exiraiti de la haaioa de Roland, 2* éd., p. 50).

f>lus de la construction latine, en prenant plus d*originaité, dans la langue du xii® et du xiii® siècle. Elle manque toutefois d'ampleur et ne sait pas encore manier la période^ y sauf dans les œuvres traduites du latin, qui, il est vrai, sont plus latines que françaises.

Formes grammaticales. — Le système de déclinaison, qui n'atteint, du reste, que les noms masculins, va en s'affermissant et se développant du ix® au xi® siècle : à la fin de ce siècle, il est arrivé à un complet épanouissement; la règle de l's est devenue générale et s'applique non seulement à tous les masculins déclinables, mais même aux féminins (singuliers). D'un autre côté, les délicates lois d'euphonie "^qui modifient la consonne finale du nom sous l'influence de 1'^ de flexion, donnent aux mots une variété élégante de prononciation : coq devient au singulier li cos, le coq, au pluriel // coq, les cos,

La conjugaison est d'une singulière richesse de formes, richesse qui n'est pas de l'exubérance et du désordre,, car l'emploi de ces formes est en général soumis à des lois précises. Sous l'influence de l'accent tonique, la voyelle du radical, suivant les personnes, se présente sous une forme ou sous une autre, disparaît ou reparaît, dans un balancement régulier et harmonieux.

Assurément, pour les étrangers, ce système si savant et si compliqué devait offrir de grandes difficultés. Pour nous qui, remontant au latin, nous rendons compte par le simple jeu des lois phonétiques de cette diversité de formes, nous ne pouvons qu'en admirer la variété infinie et la beauté régulière. Le verbe laver [lavare] fera au présent de l'indicatif : je lef, tu levés, il levé, nous lavons, vous lavez, il lèvent, et au présent du subjonctif : que je lef, que tu les, quil let, que nous lavons, que vous lavez, quil lèvent. Le verbe lever [levare,] fera : je lief, tu lieves, il lieve, nous levons, vous levez, il lievent; que je lief, que tu lies, quil liet, que nous levons, que vous levez, qu'il lievent. Et toutes ces formes différentes sortent régulière-

1. La Chanson de Roland connaît à peine les propositions conjonctiyes amenées par ^uand, lors^uâf puia^ue^ spécialement au passé.

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méat des formes latines ; elles ne sont autre chose que ces Tormes mêmes modiiiées difieremmeot par les lois de la phonétique, suivant la place de l'accent et la nature du son qui suit le radical.

Vocabulaire. — Le vocabulaire est d'une singulière abondunce. Aus éléments primitifs que nous avons rappelés précédemment se sont ajoutés des dérivés nouveaux, sortis de radicaux qui ont formé de larges familles. Chaque dialecte apporte, d'ailleurs, û la langue commune des termes qui lui sont propres, mots d'origine germanique le plus souvent, établis dans telle ou telle région avec les envahisseurs qui les ont apportés. A cela ajoutons des mots de formation savante qui , repris au liitin, pénètrent de nouveau dans la langue commune. Cette réunion d'éléments divers contribue à former un ensemble considérable*.

Quant à leur valeur, les mois la gardent entière : les métaphores ne sont point encore usées par un emploi trop fréquent; l'étymologie y est encore sentie; les mots sonnent juste et plein, comme des monnaies de bon aloi ; la langue est franche, nette, simple et saine.

Prononciation. — La prononciation est douce et mélodieuse. Vers le ix' siècle se réduisent les derniers groupes de consonnes durs et pénibles [fi, etc.), sortis ae la rencontre de consonnes que séparaient auparavant des voyelles atones qui sont tombées. Plus de groupes, sauf ceux dont la seconde consonne est l ou r, ou dont la première est s \ abondance de voyelles et de diphtongues. II est vrai que dans celte période la chute des médiales amène la formation de nouveaux hiatus; mais ces hiatus, formés de voyelles égales en intensité, ne sont pus durs. Les voyelles nasales, qui commencent à se former, ne sont pas encore en assez grand nombre pour alourdir

1. Le Dicltonnaire de ^ancienne langue françoUe, que publie en ce moment H. Godefroj. qui contient seulement les mots qui ne se ■ont pas mnioteDus et supprime tout ce qui eet encore vivant uujourd'bai, TermerQ Aw't à tHr volumes ÏB-<[aarto.

Taspect général de la prononciation. La vocalisation de 17 en u produit de nouvelles séries de diphtongues chantantes ; Ve féminin, toujours senti, forme à la tin du mot une sorte d'accompagnement sonore qui se prolonge en s*éteignant. La prononciation du xii* siècle devait avoir le charme de la prononciation italienne d'aujourd'hui, avec plus d'éclat, les voyelles et les diphtongues étant plus variées. L'oreille était plus délicate en même temps et plus raffinée, et percevait couramment des différences, dont nous avons peine aujourd'hui à nous rendre compte. Les rimes ou les assonances des poètes exigeaient l'identité absolue des sons vocaliques, tandis qu'aujourd'hui on se contente d'approximations. Le moyen âge n'aurait pas fait rimer flamme et âme^ mènent et viennent.

Tous ces traits réunis donnent à notre vieille langue un caractère de perfection linguistique qu'elle ne connaîtra plus. Elle est imagée, pittoresque, limpide en son lexique , savante dans sa grammaire , ample et large dans sa syntaxe, d'une liberté d'allures aisée et gracieuse. Sans doute, elle manque de vigueur et semble incapable de porter le poids des grandes pensées ; ce n'est point la lancée de la politique, ni de la science, ni des hautes spéculations religieuses et philosophiques. Mais cette faiblesse est la faute des écrivains. Les penseurs du moyen âge ont, en effet, dédaigné la langue vulgaire : ils l'ont laissée aux poètes, aux amuseurs de la foule, et ont continué la tradition des écrivains de l'époque carolingienne et mérovingienne, en écrivant dans la seule langue qui fût l'expression de la pensée savante, le bas latin. Plus tard, au xvi® siècle, quand le bas latin aura disparu et que le français sera devenu la langue de la philosophie, de la politique et des hautes abstractions, il conquerra ses dernières qualités, mais aux dépens d'autres qu'il ne retrouvera plus.

Aussi cette langue du moyen âge, comme sa littérature, excita un enthousiasme universel qui se poursuivit jusqu'au xiv* siècle. Des étrangers la préféraient à leur propre langue : c'est en français que Marco Polo et l'Anglais Mandeville content leurs voyages ; que Rusti-

cien de Pise compile des romans de la Table Ronde ; que Brunetto Latini, le maître de Dante, écrit son encyclopédie, le Trésor de Sapience; qu'est rédigée la Chronique anonyme de Morée et la Chronique vénitienne de Martmo da Canale. Brunetto Latini dit, dans une phrase demeurée célèbre, que le français est « la parleure la plus delitable et la plus commune à toutes gens » . Un autre Italien , ce Martino da Canale qu'on vient de nommer, proclame lui aussi a que langue françoise cort parmi le monde et est plus delitable à lire et à ouir que nulle autre » . Le Catalan Ramon Muntaner nous apprend enfin que la plus noble chevalerie était celle de Morée et qu'on y parlait français aussi bien qu'à Paris.

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