III. LE MOYEN FRANÇAIS
(du XIV* SIÈCLE A LA FIN DU XVI*)
16. Le moyen français. — Vers la fin du xiii® siècle, on voit paraître les signes d'une révolution qui va rem-
Elir le XIV®, le xv® et la première moitié du xvi® siècle, 'ancien français a pris fin ; le moyen français commence.
Syntaxe et formes grammaticales. — Cette période est, avant tout, marquée par la disparition de la déclinaison que le substantif, l'adjectif, le pronom pouvaient recevoir dans la phrase. De là un trouble profond dans la syntaxe. Après de longs tâtonnements , l'inversion , que la déclinaison seule rend possible, disparaît; et l'ordre logique, qui détermine les fonctions du sujet et du régime par la place inflexible donnée aux mots, s'annonce et s'établit. La construction devient ainsi plus analytique et prépare la phrase moderne ^ .
La grammaire est profondément atteinte. La disparition
1. \o\r kV Appendice f comme spécimen de ces transformations, les versions successives que nous donnons d'un même texte rédigé au XIII* siècle et remanié au xiv*, puis au xv* siècle.
de la déclinaison, le triomphe du cas régime sur le cas sujet simplifient pour le nom , Tadjectif et le pronom le système savant et compliqué de l'usage antérieur. Il en est de même de la conjugaison. On se débarrasse de ces formes complexes, où le radical varie suivant qu'il est accentué ou non; où la flexion change, sans raison apparente, aux mêmes temps , d'une conjugaison à Tautre ; où le participe et le parfait paraissent se rattacher difficilement, tant les formes en sont divergentes , au radical du verbe : une analogie simplificatrice cherche à faire passer toutes ces diversités sous un même niveau. Dans la période qui nous occupe , la langue n'a pas encore pris une direction décisive. Assurément, Tusaçe populaire est plus net et moins hésitant que l'usage littéraire : la réduction de formes grammaticales qui se produit insensiblement ne présente pas dans l'usage réel toutes les incertitudes dont témoignent les textes ; la langue suit son train. Mais chez les écrivains qui conservent des traditions littéraires, les formes anciennes, consacrées par des œuvres connues et classiques, maintenues par l'enseignement de l'école, s'emploient au hasard, à côté des formes modernes , de sorte que la langue littéraire offre le spectacle de l'anarchie et du chaos.
Prononciation. — La prononciation s'altère à son tour. Elle commence à perdre de cette mélodie qui caractérisait la langue du moyen âge. Les diphtongues s'éteignent de plus en plus et se réduisent en voyelles. Des nuances, autrefois bien distinctes, entre des voyelles voisines s'effacent et disparaissent. L'e féminin commence, dans des cas déterminés, à devenir muet. En général, c'est le vocalisme qui est atteint. Le consonnantisme souffre peu de changements.
Vers la fin de cette période, l'introduction de mots savants, grecs et surtout latins, fait entrer dans la langue restreinte des lettrés des groupes de sons encore inconnus de l'usage général; et ainsi commence à s'établir une distinction, qui va bientôt s'étendre, entre la prononciation littéraire et la prononciation vulgaire.
ISTOIIIE ISTEHSE DU FRANÇAIS 47
t^ocabulaire. — Le lexique est, de même, en voie de transformation. Du xiv° à la fin du xvi° siècle, nombre de termes tombent en désuétude : verbes, subsiiintifs, adjectifs, les uns exprimunt «les faits et des idées qui appartiennent en propre au moyen Age et qui sont appelés à disparaître avec lui ; les autres rendant des idées générales ou des faits durables, dont l'expression seule a changé. Cette différence dans le lexique est un des traits les plus frappants par lesquels la langue nouvelle tend à se distinguer de l'ancienne. Les pertes sont réparées de diverses manières, soit par création de dérivés nouveaux tirés de mots anciens; soit par extension dans la signification d'autres mots qui, tout en conservant leur sens propre et primitif, prennent le sens et la place des mots disparus ; soit enfin par emprunts aux langues voisines ou par emprunts au latin classique ou au bas latin, c'est-àdire par formation savante. C'est celle dernière source qui est la plus féconde.
La formation savante, qui emprunte ses mois au latin des livres, remonte aux origines mêmes de la langue. Quand ils commencèrent à écrire en français, il arriva plus d'une fois aux clercs de prendre des mots au lalin pour exprimer les idées que le français ne savait pas encore rendre. Ces emprunts se rencontrent surtout dans les textes religieux et didactiques ; mais, en somme, ils sont rares pendant le moyen âge. Avec le xiv° siècle commence à poindre la Renaissance classique, qui se caractérise dans la langue, entre autres Irails, par l'introdaction abondante des mois latins, Ces emprunts sa multiplient au xv° siècle, au point de former bientôt comme une seconde langue enlée sur le français. Vers le fin du xv' el au commencement du xvi= siècle, il est tel versificateur, comme André de la Vigne, chez qui les mots français sont écrasés sous la masse des mots latins. Cette abondance est l'indice d'une grande pauvreté. On veut donner à la langue une ricbesse d'emprunt parce qu'i ne sait pas se servir de ses véritables ressources. A la même époque, l'école des r/iérorîqiieurs est dans son plein, et la muse de l'écrivain est la pédante, solennelle et ennuyeuse dame Rhétorique.
La prose des conteurs a de la grâce, une grâce traînante qui s'embarrasse dans les replis d-une période encore mal construite, imitant de trop près la période latine. La prose des historiens affecte une allure plus sévère, abuse de l'épithète solennelle, et a quelque chose de guindé, de disgracieux et de prétentieux. La poésie est nulle , et jamais la langue poétique , aussi bien que la pensée, ne tombe si bas qu'à l'époque où fleurissent les Meschinot et les Crétin, et qui voit l'enfance de Clément Marot. Avec Marot, la langue poétique se relève et atteint la grâce et l'aisance de la prose des conteurs du XV® siècle ; mais elle n'a ni l'éclat ni la force.
17. Le français au xvi® siècle. — Au xvi* siècle, la langue présente les caractères suivants :
Prononciation. — Les diphtongues continuent à s*afiPaiblir, de nouvelles nasales se forment. Certains groupes de consonnes, rejetés par l'ancienne langue, reparaissent dans des mots empruntés au latin , au grec, à l'espagnol, à l'italien. Les consonnes finales deviennent muettes et Ve féminin disparaît.
Il commence, d'ailleurs, à se former un double courant dans la prononciation , plus rapide et effacée quand elle est familière, plus exacte et plus pleine quand elle est oratoire. L'usage du Parlement de Paris et de la Cour tendent de plus en plus à faire loi.
Dans la grammaire^ la langue continue à se débarrasser des formes archaïques, quoiqu'elle en traîne encore un certain nombre, que le xvii® siècle seulement se décidera à abandonner.
Pour la syntaxe y la construction de la phrase (spécialement dans la prose) nous présente une période longue, traînante, embarrassée de particules, de conjonctions, de pronoms relatifs, de participes présents. Cette phrase périodique vient généralement de la longue phrase naïve et traînante du moyen âge; mais il s'y ajoute, chez les écrivains qui ont reçu une éducation latine, une imitation
plus OU moins consciente et plus ou moins habile de la période latine. En général, c'est cette période embarrassée qui régnera jusqu'au milieu du xvii® siècle , sauf chez quelques écrivains comme Montaigne, où la rapidité de la pensée, la mobilité d'un esprit puissant, alerte et en même temps poétique , fait triompher la phrase coupée, « le parler haché. »
Pour le lexique, les pertes continuent, quoique la langue reste encore d'une singulière richesse ; ces pertes sont pour une certaine part causées par l'introduction à larges flots de mots étrangers, espagnols et surtout italiens, que mettent à la mode les guerres avec Charles- Quint et le mariage de Henri II avec une Médicis. Henri Estienne proteste vivement dans deux ouvrages célèbres^ contre cet envahissement de l'élément étranger. Ce ne sont pas seulement des termes d'art, des termes de mode et de cour, mais des termes de guerre, des mots généraux que l'Italie vient importer chez nous, chassant quantité de mots français de bonne marque qui exprimaient aussi bien, sinon mieux, les mêmes idées. Il faut reconnaître que , si cette invasion fut considérable , et si l'on voyait des gens à la mode ne parler guère qu'un jargon francoitalien, la langue rejeta une bonne partie de ces éléments exotiques. Toutefois, un certain nombre de termes, substantifs, adjectifs et verbes, sont restés jusqu'à ce jour et ont été assimilés par la langue.
Quant à la formation savante, combattue fortement dès 1538 par Geoffroy Tory, grammairien et imprimeur, par Etienne Dolet, par Rabelais^, elle continua d'être enrayée par Ronsard et son école. Ronsard, qui jusqu'à nos jours a traîné comme un boulet l'inique accusation portée contre lui par Boileau, de parler grec et latin en français, s*est au contraire montré le défenseur décidé de la pure langue française^. Il a protesté avec indignation contre
1. La Précellence du langage français et les Deux dialogues du nouveau langage françois italianisé.
2. Il ridiculise les latinistes à outrance dans TEcolier limousin.
3. Voir A. Darmesteter, De la formation actuelle des mois nouveaux en français j p. 9.
les emprunts faits de son temps au latin, à Titalien, à Tespagnol. Il voulait, il s'efforçait de créer une langue poétique^ riche, expressive, imagée, composée d'éléments indigènes, alimentée de termes et de métaphores empruntés avec choix aux dialectes provinciaux, à la langue technique des arts et métiers, à la langue de la chasse, de la pêche, de la guerre, etc. ; accrue de néologismes formés, par composition ou dérivation, d'éléments purement français.